II. — M 1a reste de 1a terre
§ t. Dans notre examen des grandes lois naturelles qui régissent rbomme et la matière^ elles se sont montrées également vraies, soit qu'on les considère dans leur rapport avec la terre, on avec les bâches, les canots, les vaisseaux, le vêtement en quoi Thomme transforme les objets matériels dont il est entouré. Sa marche, dans toute société qui croit en richesse et en population est toujours en avant, — passant du couteau de pierre à celui d'acier, — de la peau qu'il prend sur le dos de Fanimal à un paletot de laine, — du canot au vaisseau, — du sentier du sauvage au chemin de fer, — et des sols pauvres situés sur les collines et les pentes aux sols fertiles des vallées, qui dans les preçaiers temps, étaient trop saturés d'eau pour qu'il pût les occuper ou couverts de bois trop épais. La richesse est le pouvoir ; — plus il y a de sols meilleurs cultivés et plus s'accroît la population qui peut trouver à subsister sur une surface donnée, plus s'accroit la facilité d'association, et la tendance à la combinaison pour triompher de la résistance que la nature peut encore opposer.
En ceci comme en toutes choses, le premier pas est celui qui coûte le plus et qui produit le moins. A chaque pas qui suit, l'effort exigé est moindre et le travail est de mieux en mieux rémunéré. Comme
1 20 PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCULE. — CHAP. XLlï.
il en coûte de moins en moins pour reproduire des instruments d'un pouvoir égal à ceux en usage, la valeur des derniers diminue, — la première terre et la première hache étant généralement abandonnées ^
La rente aussi s'abaisse, — le propriétaire d'un sol est requis de se contenter d'une part moindre dans le produit comme compensation de Tusage qu'il cède. Supposons le propriétaire du premier petit domaine, on lui demande la permission de le cultiver, voici à peu près ce qu'il répond : a Avec ma terre vous obtiendrez autant de nourriture en une journée de travail que vous en obtiendriez sans elle en une semaine; vous me donnerez les trois quarts du produit de la terre et du travail. L'arrangement ne vous laisse, il est vrai, qu'une petite quotité des choses produites, — mais la quantité sera telle que vos salaires seront de moitié plus élevés qu'à présent. Vous devez être satisfait. »
Le contrat passé, les deux partis y gagnent en pouvoirs, — les voici tous les deux à même de consacrer du temps et de l'intelligence à fabriquer l'outillage qui leur permettra de réaUser de plus grandes économies de travail. La petite ferme a coûté des années d'efforts incessants et ne donne que 100 boisseaux en retour d'une certaine somme de travail consacré à sa culture. Grâce à la combinaison qui s'effectue par degrés du pouvoir intellectuel avec la force musculaire, une ferme de 200 boisseaux s'établira à moins de frais. Et ainsi des autres, — la ferme de 300 boisseaux se fondera avec moins d'efforts qu'il n'en a coûté pour.la première, et l'effort diminuera encore pour celle de 400. A chaque degré du progrès la valeur de l'homme augmente comparée à celle du capital, — le travail actuel gagnant en pouvoir aux dépens des accumulations du passé, et la rente diminuant en quotité, bien que croissant en quantité. Le premier propriétaire a pu forcer le travailleur de se contenter d'un quart du produit de sa peine. Mais lorsque le second vient à mesurer le pouvoir de ses accumulations contre les pouvoirs des hommes qui l'entourent, il trouve que la position relative de l'homme et de la matière a bien changé. Ses propres pouvoirs ont grandi; mais les leurs ont grandi aussi. 11 peut établir une ferme de 200 boisseaux par an avec bien moins de peine qu'il ne lui en a
< Pour Tabandon des sois cultivés les premiers dans les différentes parties de l'Europe, voyez préeéd., vol. I, p. 126.
coûté pour one de 100 boisseaux; mais ils le peuvent de même. Au lieu donc de demander trois quarts de la récolte, il ne demande que trois cinquièmes, — il reçoit 120 au lieu de 75 que recevait son prédécesseur et laisse au travailleur 80, — c'es^à-dire plus de trois fois la première quantité allouée.
A la troisième étape du progrès, nous retrouvons le même phéfiomène, qui se fait encore mieux sentir. Une ferme d'un rapport de 300 boisseaux coûte moins de peine à établir qu'il n'en a coûté pour celle de 200 boisseaux; son propriétaire traite avec des travailleurs dont les pouvoirs se sont accrus, — des honmies qui ont eux-mêmes accumulé un capital. 11 ne demande plus que la moitié de la récolle; il reçoit 150, — laissant 150 au travailleur, dont le prédécesseur n'avait que 80. Les salaires s'élèvent donc à 150 boisseaux, ce qui facilite beaucoup un nouvel accroissement de capital» Animé d'une force constamment accélérée, le progrès vers la création d'un outillage encore amélioré, marche beaucoup plus vite que par le passé, et maintenant une ferme d'un rapport de 400 boisseaux s'établit avec bien moins de peine qu'il n'en a coûté pour celle de 300 boisseaux. Le coût de reproduction, abaissé à ce points son propriétaire est forcé de se contenter de 40 %, — il prend 180, et laisse au travailleur 220.
A la cinquième étape, la quote part du capitaliste tombe à deux cinquièmes. — Le pouvoir de la société, sur les services de la nature, s'est tellement accru, qu'une ferme de 600 boisseaux coûte moitié moins de peine à établir qu'aucune des fermes précédentes» Il en est ainsi pour la suivante, qui rapporte 1,000 boisseaux. L'accroissement des salaires y correspond au même degré; le travailleur, qui mesure ses pouvoir contre la somme totale du travail que, dans un échange, représenterait la nouvelle ferme, se trouve autorisé à demander deux tiers de la récolle, ne laissant qu'un tiers au propriétaire. Nous voici loin des trois quarts que prélevait le premier propriétaire.
Dans toutes les distributions, le capitaliste a bénéficié ; il a obtenu une quantité œnstamment croissante, résultat d'une quoHté cons^ tamment décroissante^ dans une production qui a toujours été en augmentant; mais le travailleur a bénéficié bien mieux encore, en gardant pour lui-même une quotUé constamment croissante dans cette production augmentée. Ainsi nous avons :
122 PIUNGIPES DE LA SGIENGB SOCIALE. — GHAP. XLII.
Total. rm do eipital. Pari do travamenr.
Première ferme. . . 100 75 25
Seconde 200 120 80
Troisième 300 150 150
Quatrième 400 180 220
Cinquième. ... 600 240 360
Sixième 1,000 333 667
Le pouToir da capital a donc nn peu pins que quadruplé, tandis que celui du travail est vingt-six fois plus grand. Plus s'accélère la réduction de la part du capitaliste, plus s'accroît la tendance à une proportion plus forte du capital fixé au capital flottant et au déeroissement successif de la quote-part qui peut être réclamée comme rente. A mesure que s'accroît le pouvoir de l'homme sur la matière, le pouvoir de lliomme snr ses semblables tend à diminuer, et Ton marche à l'établissement de l'égalité parmi les différentes agglomérations de la race humaine. Pour que le faible se trouve de niveau avec le fort, pour que la femme prenne son rang à côté de l'être qui partout a été le maître, que faut-il? Rien que le libre accroissement de la richesse, le libre développement de l'association, — le développement de l'individualité par la diversité des professions, qui est indispensable pour la vitese de circulation et pour enfanter de nouveaux progrès.
§ 2. Ce sont là autant de vues qui diffèrent totalement de celles généralement acceptées, — celles de l'école Ricardo-Malthusienne. La question de la rente payée pour' là terre, et des lois qui régissent ce payement avait depuis plus d'un siècle préoccupé les économistes, lorsque M. Ricardo, en 1817, résuma sous forme positive les idées déjà émises par Adam Smith, le docteur Anderson et autres — et donna au monde une théorie de la rente qui fut tout d'abord acceptée comme la véritable et qu'on a depuis qualiflée la grande découverte de l'époque.
Selon lui, la compensation pour l'usage de la terre se payant pour disposer de «certains pouvoirs originels et indestructibles du sol » tend à s'accroître dans ses proportions à mesure que l'accroissement de richesse et de population amène une nécessité de recourir aux sols f d'une fertilité œnstamment décroissante » qui payent de moins en moins bien le travail de l'homme. — Le pouvoir de la nature sur l'homme s'accroissant constamment et l'homme devenant de plus en plus son esclave et celui de ses semblables. Partant ainsi d'un point di-
reetemeot opposé à cdai dont nous sommes partis^ rien d*étomiant de yoir qu'il arrive à nne distribution tonte contraire à celle que noQs Tenons d'exposer, et également en opposition avec tous les faits que présente Thistoire de Forigine et de la marche de la rente, dans tous les siècles à dater deCSiarlemagne. Ses doctrines^ ramenées à leur forme la plus simj^e^ sont contenues dans les propositktts suivantes :
l°[QQ'à Torigine de Fagriculture, ht population était peu nombreuse et la terre abondante, on se contenta de cultiver les sols qni, grâces à leurs propriétés, payaient largement le travail — une certaine somme d'eflforts étant rémunérée par cent quarters de blé.
29 Que la terre devenant moins abondante à mesure que la population devenait plus dense, on se trouva dans la nécessité de cultiver les sols moins fertiles, — de s'attaquer successivement à ceux de seconde , de troisième , de quatrième qualité qui donnent respectivement quatre-vingt-dix, quatre-vingts, soixante quarters pour uoe même somme d'eff(»rts.
3<> Qu'avec la nécesâté croissante d'appliquer le travail de moins en moins productivement , la rente s'élève. — Le propriétaire du n» 1 se trouvant à même de demander et d'obtenir dix quarters du moment où Ton s*est attaqué au n<> 2, -^ vingt quarters lorsqu'on a passé au n« 3, — et trente quarters lorsqu'il a falhi descendre au n® 4.
4» Que la proportion , la quote-part du propriétaire , tend ainsi constanunent à s'accroître, à mesure que décroît la productivité du travail, — le partage s'eiïectuant comme il suit :
Total. TniT&U. Reatt.
A la première époque lorsque le n° 1 est seul cultivé. 100 100 00
Seconde n»>l et 2 sont cultivés. 190 180 10
Troisième nM à 3 270 240 30
Quatrième n« 1 à 4 340 280 60
Cinquième nM à 5 400 300 100
Sixième n» 1 à 6 450 300 150
Septième nMà7 490 280 210
D'où résulterait une tendance à l'absorption finale de toute la production par le propriétaire de la terre et à une, inégalité toujours croissante des conditions -^ le pouvoir du travûUeurde con-
1 24 PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE. — CHAP. XLll.
sommer les ntilités qa'il produit diminnant coDsUmiment , et celui du propriétaire de les réclamer comme rente allant toujours croissant.
b^ Que cette tendance à ce que diminue la rémunération du tra~ vail , et à ce que s'augmente la proportion du propriétaire , se trouve en rapport ayec Taceroissement de population , et se prononce d'autant plus fortement que la population s'accroît plus vite ; — mais qu'elle est contrebalancée à un certain degré par l'accroissement de richesse qui permet une amâioration dans la culture.
6<> Que chaque amélioration de ce genre tend à retarder l'élévation de la rente, tandis que chaque obstacle à l'amélioration tend à l'augmenter^ d'où cette conséquence nécessaire que les intérêts du propriétaire et du travailleur sont constamment en opposition, — la rente s' élevant à mesure que le travail tombe, et le travail tombant à mesure que la rente s'élève ^
§ 3. Le système entier, placé ainsi sous les yeux du lecteur, repose sur l'assertion que la première culture commence par s'attaquer aux meilleurs sols, — idée que M. Ricardo n'aurait jamais
* La citation suivante prouvera au lecteur que nous sommes fidèle dans notre exposé :
« A chaque accroissement de population qui force un peuplé à cultiver des t^rains d'une qualité inférieure pour en tirer des subsistances, le loyer des terrains supérieurs haussera.
» Supposons que des terrains n» 1, 2, 3, rendent, moyennant l'application d^m même capital, un produit net de 100, 90 et 80 quarters de blé. Dans un pays neuf, où il y a quantité de terrains fertiles par rapport à la population, et où pair conséquent il suffit de cultiver le n** 1, tout le produit net restera au cultivateur et sera le profit du capital qu'il a avancé. Aussitôt que l'augmentation de population sera devenue telle qu'on soit obligé de cultiver le n" 2 qui ne rend que 90 quarters, les salaires des laboureurs déduits, la rente commencera pour les terres n** 1 ; car il faut, ou qu'il y ait deux taux de profits du capital agricole, ou que Ton enlève dix quarters de blé ou leur équivalent du produit n" 1 pour les consacrer à un autre emploi. Que ce soit le propriétaire ou une autre personne qui cultive le terrain n* 1, ces dix quarters constitueront toujours la rente, puisque le cultivateur du n** 2 obtiendrait le même résultat avec son capital, soit qu'il cultivât le n** 1 en payant dix quarters de blé de rente, soit qu'il continuât à cultiver le n* 2 sans payer de loyer. De même il est clair que lorsqu'on aura commencé à défricher les terrains n** 3, la rente du n** 2 devra être de dix quarters de blé ou de leur valeur, tandis que la rente du n<* 1 devra atteindre vingt quarters; le cultivateur du n<* 3 ayant le même profit, soit qu'il cultive le n** 1 en payant vingt quarters de rente, soit qu'il cultive le n*> 2 en en payant dix, soit enfin qu'il cultive le n" 3 sans payer de rentev » Ricabdo, Political Ecotumy, ch. n.
émise, s'il avait eu Toccasioii d'étudier comment s'y prennent les premiers colons qui sont toujours pauvres^ ou si la réflexion ]ui était venue, même dans son cabinet, que les riches sols occupent des relais de fleuves, qu'ils exigent par conséquent de grands efTorts combinés pour être défrichés, drainés et rendus aptes à recevoir la charrue. Comme nous l'avons déjà yu, les faits sont toat autres ; le travail de culture a partout invariablement commencé par les sols pauvres; c'est seulement après l'accroissement de richesse et de population que les riches sols ont été soumis au travail agricole; la théorie n'ayant donc point de base pour la supporter^ on pourrait la laisser arriver, en compagnie de milliers d'antres aussi inexactes, à l'oubli qu'elle mérite si bien. Cependant comme elle ne manque pas d'un caractère spécieux et qu'elle a obtenu du crédit dans l'opinion publique, nous la soumettrons à un examen plus suivi, ce qui nous conduira à exposer les nombreuses erreurs contenues dans les déductions de ce que M. Ricardo a supposé une vérité importante et fondamentale ^
D'abord vient cette assertion : qu'avec l'accroissement de population surgisse la nécessité de recourir à des instruments de pouvoir moindre. -- qui rémunèrent de moins en moins le travail. S'il était
' * Au nombre des premiers et des plus distingués défenseurs des doctrines de Ricardo, il faut compter l'auteur des Templar's Dialogues, Dans un de ses derniers ouvrages, nous trouvons le passage suivant : a Les tendances d'une loi naturelle telle que ceUe de la rente sont toujours bonnes à exposer, et c'est ce que Ricardo a fait le premier. D'autres avaient découvert la loi, il a appliqué sa haute sagacité à en déduire les conséquences sur les profits, les salaires et la valeur, et par là sur l'économie tout entière. Il a bien fait, il s'est acquis des droits infinis à notre reconnaissance. Mais il a eu tort de tenir soigneusement à l'écart cet éternel contremouvement qui tend, par une action équivalente, à redresser la balance dérangée. Cette réserve a eu pour effet d'introduire le merveilleux dans une science sévère. Autrement il ne faudrait rien moins qu'un miracle pour que cette rente n'eût pas déjà absorbé la totalité de la production du sol, résultat auquel elle tend si manifestement. . Notre système social semble contenir en lui-même le germe de ruine. Ou nous devons détruire la rente, c'est-à-dire les causes de la rente, ou la rente amènera notre perte, etc. » Logic of Poîitical Economyf p. 190.
M. Ricardo enseigne qu'à mesure que la population augmente, la rémunération du travail diminue et le pouvoir d'accumulation s'amoindrit. M. de Quincey lui aurait appris qu'à mesure que la population augmente, le pouvoir d'accumulation s'accroît aussi, et qu'à l'aide du capital accumulé la rémunération du travail s'élève. M. Ricardo ne cache pas le fait ; il ne le voit pas. M. de Quincey le voit, et un peu de réflexion lui eût montré que les faits et la théorie sont tout à fait incompatibles.
vrai que Thomme commence par les sols riches, cette autre proporsition serait vraie aussi : que^F accroissement de population porte en lui la décadence du pouvoir de Thomme, et que Fhomme devient de plus en plus victime de la nature. En commençant au contraire par les sols pauvres, il passe graduellement aux meilleurs, et à chaque nouveau pas s'accroît le pouvoir de choisir les sols qui répondent le mieux à ce qu'il se propose. Devenant graduellement maître de la nature et de lui-même, il prend une terre siliceuse ou la marne pesante, — Targile ou la terre noire, — le fer ou la houille, — la pente d'un coteau ou le lit d'un fleuve, — une couche végétale mince ou profonde, — selon qu'il convient à ses besoins présents, et que cela peut l'aider dans la recherche d'un pouvoir plus étendu. Avec l'accroissement de population amenant la misère, le type de l'homme doit s'abaisser, il doit finir par tomber au-dessous du niveau de ce pur animal qui est le sujet dont s'occupe la science politique moderne. Si cet accroissement engendre au contraire la force, le type progresse vers le niveau du véritable HOMIMË mieux nourri, mieux vôlu, mieux logé, — agissant mieux/ — pensant mieux, exerçant sur tous les actes de sa vie une volonté qui s^accroit à mesure que s'accroît l'empire qu'il exerce sur le monde matériel. A laquelle de ces deux classes de phénomènes appartient celui qui s'observe chez toutes les nations en progrès? c'est ce que nous allons examiner.
La population totale de l'Angleterre et du pays de Galles, au XIV* siècle, ne dépassait pas 2,500,000 âmes. Les terres fertiles abondaient attendant l'appropriation aux mains de l'homme. Les terres pauvres cependant recevaient la culture et payaient peu le travail, — six ou huit boisseaux de blé par acre passaient pour le rendement moyen. Aujourd'hui la population est sept fois plus nombreuse, il y a dix fois plus de terre en culture, — comprenant tous les sols pauvres sur lesquels la nécessité aurait forcé d'appliquer une déperdition de travail, et cependant le rendement moyen par acre, en estimant la récolte en foin comme du bœuf et du mouton, et en calculant la récolte de pommes de terre et d'autres végétaux ali^ mentaires, s'est accrue dans une proportion au moins égale à celle des acres cultivés en plus. Les famines étaient fréquentes et sévissaient rudement; tandis qu'aujourd'hui l'on a cessé de les compter au nombre des chances possibles, — l'offre ayant gagné en
GONTUfOiHON DU MlMB SDJKT. 127
régularité, en raison de la plus grande régularité de la demande ^ Au bon vieux temps de la joyeuse Angleterre, alors que la terre fertile abondait et que la population était peu nombreuse, les porcs saxons erraient dans les forêts, — vivant du gland de vieux chênes 4ue leur propriétaire n'avait pas les moyens d'abattre. Plus tard, un famélique mouton végétait sur des terres incapables de produire du grain. C'est à peine si l'on avait des vacb^ et des bœufs, — les terrains de riches pâturages étant couverts de bois ou tellement saturés d'humidité qu'ils ne rendaient aucun service. Les filles d'honneur se régalaient de lard, les travailleurs faisaient festin d'une a bouillie de gruau, » comme cela se voyait encore il n'y a pas soixante-dix ans chez beaucoup de paysans des comtés du nord, ces mêmes comtés qui présentent aujourd'hui les plus belles fermes de l'Angleterre, — ^ ces comtés de sols riches qui attendaient alors raccroissement de population et de richesse. Dn morceau de lard était à ces époques un objet de luxe qu'on rencontrait rarement sur la table du travailleur. 11 y a tout au plus un siècle, une grande partie de la population se nourrissait de pain d'orge, de seigle et d'avoine, — le froment n'était qu'à l'usage du riche. Il est aujourd'hui à l'usage de tout le monde; et pourtant sans remonter plus haut qu'à l'année 1727, aux environs d'Edimbourg, un champ d'un huitième d'acre portant du blé passait pour une curiosité. Ceci donne une idée de ce que pouvaient être alors les Lothians et les différents comtés du nord d'Angleterre, où se voit aujourd'hui l'agriculture la plus prospère. A ces époques les hommes cultivaient non les meilleures terres, mais celles qu'ils pouvaient cxûtxyer, laissant les riches terres pour leurs successeurs, — ils ont fait ce que font journellement sous nos yeux les settkrs, les colons des prairies de l'ouest.
En même temps que le pain de froment a succédé au mélange d'orge, de seigle et de glands, que jadis on qualiûait pain, et qu'on supposait plus nourrissant parce qu'il restait plus longtemps dans
* « Que Ton compare l*état de ce pays ou celui de tout autre pays de TEarope avec ce qu'il était il y a cinq cents ans ou même cent ans, et Ton reconnaîtra avec satisfaction que de grands progrès se sont accomplis; que les moyens de subsistance se sont accrus plus vite que la population, — et que les classes ouvrières jouissent aujourd'hui de plus de confort et même de plus de luxe que les plus riches seigneurs d'autrefois. Mac-Cullogh. »
128 Principes de u science sociale. — chap. xlu.
restomac, qui le digérait moins facilement, ( — une idée, que répète encore aujourd'hui le pauvre paysan d'IrL'^^de, qui, parmi les pommes de terre, préfère la lumper, parce que, dit-il, elle contient un 08,) — le bœuf et le mouton ont succédé au hareng salé sur la table de l'artisan et du laboureur, et au jambon nourri de gland sur la table du lord. Dans l'espace d'un siècle, le poids moyen du gros bétail s'est élevé de 370 livres à 800 livres, et celui du mouton de 28 livres à 80 livres; — et le chiffre des têtes consommées s'est élevé encore plus que le poids. La quantité de laine^ de peaux et d'autres parties qu'utilisent des manufactures de toute sorte, est immense, et cependant la population qui ne vit que du travail purement agricole n'est certes pas le triple de ce qu'elle fut à l'époque des Plantagenets. La rémunération du travail s'est donc largement accrue avec l'accroissement de population. L'homme a acquis pouvoir sur les différents sols que leur ténacité ou la distance dérobait aux moyens de cultiver dont il disposait, mais qui aujourd'hui sont requis de fournir à la subsistance d'une population accrue et plus prospère.
L'histoire de la France au moyen âge, lorsque la terre abondait et que la population était peu nombreuse, n'est qu'un récit d'une suite non interrompue de famines. A une date aussi avancée que le milieu du quinzième siècle, voici quelle était la condition des paysans de cette nation, d'après Fortescue, un savant jurisconsulte anglais de cette époque.
« Ils boivent de l'e^u, ils se nourrissent de pommes et d'un pain de seigle presque noh\ Ils ne mangent point de viande, si ce n'est, et très-rarement, un peu de lard, ou les entrailles et les tètes ' des animaux que l'on tue pour les nobles et pour les riches marchands. Ils ne portent pas de laine, sinon une pauvre cotte sous leur vêtement extérieur, qui est fait d'une grosse toile, et qu'ils appellent un froc. Leurs chausses sont de la même toile, et ne descendent qu'au genou, sur lequel la jarretière les serre, et les jambes sont nues. Les femmes et les enfants vont pieds nus. Et il leur serait impossible de vivre mieux ; car tel parmi eux qui ne pouvait payer à son seigneur, pour le loyer d'un petit champ, un écu S paye maintenant au roi jusqu'à cinq écus. Aussi le besoin les condamne
* Vécu était une monnaie d*or, qui, à Fépoque de Fortescue, valait 3 shellings 4 deniers.
% de telles veilles, à un tel travail, à tant remuer la terre pour leur subsistance^ que leur nature est toute dévastée et leur espèce réduite à rien. Ils marchent voûtés, et sont faibles, incapables, de se battre et de défendre le royaume. Il n'ont ni armes, ni argent pour s*en procurer. En vérité, ils vivent dans la plus extrême pauvreté et misère ; et cependant ils habitent un des plus fertiles royaumes du mondée »
Le lecteur a déjà vu que jusqu'au commencement du siècle dernier la population de ce royaume manquait de pain la moitié du temps, et portait des peaux comme vêtement, faute de drap. Le chiffre des consommateurs de pain de froment était de 7 millions; aujourd'hui il est de 20 millions. L'aliment s*est plus amélioré que la population ne s'est accrue. Le pouvoir d'obtenir les nécessités, les conforts et le luxe de la vie, dépend du pouvoir de demander à la nature leur production ; — plus est grand le pouvoir d'association, plus grande aussi sera, comme nous le voyons invariablement, la quantité produite.
« Si l'on met en regard, dit M. Passy, les chiffres afférents aux dix départements les plus peuplés et les plus riches , et les chiffres afférents aux dix départements qui le sont le moins, on trouve que l'hectare rend, en moyenne, de 15 à 20 hectolitres de froment dans les premiers, et seulement de 7 et demi à 1 1 dans les derniers, et qu'il y a pareille disproportion entre tous les autres produits. Quant aux consommations, elles offrent également des différences fort marquées. La nourriture n'est pas seulement supérieure en qualité dans les départements avancés, elle l'est en quantité, et, tôte par tête, on y consomme jusqu'à 30 «/o en poids de plus que dans les départements arriérés ^. »
Le même ordre de faits se présente dans tout pays en progrès. Le peuple de Russie est mieux nourri et mieux vêtu qu'à l'époque de PieiTC le Grand, — bien que son accroissement eût dû le forcer depuis longtemps à recourir aux sols de qualité inférieure, si la théorie de Ricardo était exacte. IL en a été, et il en est de même pour les populations d'Allemagne, de Belgique, du Danemark et de Suède, — qui sont toutes incomparablement mieux nourries que ne le furent leurs ancêtres, alors que la terre abon-
* Cité par Eden, History of the Poor, vol. I, p. 70.
2 Dictionnaire de l'Économie politique^ art. Agriculture.
dait. Considérons maintenant la récente fondation de ce qni est devena les États-Unis, elle nous offre un récit de rudes privations, — provenant du peu de densité qui ne permettait point Tassociation et la combinaison. La seconde des propositions formulées ci'-dessus est donc en opposition directe avec chacun des faits que présente Thistoire du monde; tous les faits, au contraire, sont en concordance exacte avec celle que nous présentons ici.
A mesure que s'accroissent richesse et population, les hommes sont de plus en plus mis à même de s'associer et de combiner leurs efforts, en même temps que s'accroît la tendance au développement de leurs diverses facultés, et que s'accroît constamment leur pouvoir de contraindre les forces de la nature à travailler pour leur service, — cbaqae étape, dans cette voie de progrès, étant marquée par un accroissement du pouvoir de déterminer quels sols à choisir pour la culture, et par un accroissement constant de la rémunération du travail, et de la facilité de produire et d'accumuler. — Voilà comment l'homme devient le maître de la nature, tandis, qu'à croire M. Ricardo, il en devient, de plus en plus l'esclave.
§ 4. La seconde proposition attribue l'origine de la rente à la nécessité d'appliquer le travail d'une manière moins productive, — le propriétaire du n^ 1» qui rend 100 quarters, se trouvant dans la position de demander 10 quarters lorsque le moment est venu de recourir aux sols de seconde qualité, qui rendent 90 quarters et 20 quarters lorsqu'on descend au n^ 3, qui ne rend que 80 quarters.
Si toutes les terres avaient le même degré de puissance, la nécessité ne serait plus admissible ; cependant on aurait à payer, pour l'usage d'une ferme garnie de bâtiments et de clôtures, une compensation qu'on refuserait de payer au propriétaire d'un terrain resté dans l'état de nature. Dans ce^/e compensation, M. Ricardo ne voit que rintérèt du capital, et il la distingue de celle payée pour l'usage de la puissance du sol. Lorsque des terres de puissance différente sont exploitées, — et qu'elles sont toutes également pourvues de bâtiments, de haies, de granges, — il suppose que le propriétaire du n*> 1 reçoit intérêt de son capital, plus la différence entre les 100 quarters de rendement et les 90, 80 ou 70 quarters du rendement des sols de puissance inférieure auxquels la nécessité a forcé
GORTINUÂTIOlf DU MÊME SUJKT. 131
rbomme d'appliquer la eoltore. €elte diffénnce coiutitae pour loi htérUableréfUe.
Gepmidant, comme la oultare débute toujours par les sols pauvres, et passe de là aux sols riches, c'est la marche inverse qui doit avoir lieu, — le propriétaire du sol cultivé le premier recevant m intérêt, moins la différ^ee entre la puissance de son sol et celle des autres sols, qui, à mesure que s'accroissent population et richesse sont exploités avec une dépense de la même somme d'effort humain. Le premier petit champ défriché sur le revers du coteau, et sa misérable hutte, ont coûté plus de journées à^ travail qu'il n'en feut aujourd'hui pour défricher une plus grande pièce de terre de qualité supérieure, et y installer une maison de bois fort habitable. Le premier colon à qui vient l'envie de louer sa propriété se trouve forcé d'accepter, non des profits plus une différence mais des profits moi/ns une différence. L'observation journalière montre que telle est la marche régulière, •— la terre obéissant aux mêmes lois ',que celles qui régissent toutes les utilités et toutes choses. Comme le vieux navire a coûté bien phis de travail qu'il n'en faut aujourd'hui pour en construire un de puissance double, son propriétaire reçoit, pour son fret, des profits moins une différence. La vieille maison a coûté de travail» mais elle est petite et peu commode. Une nouvelle, capable de mieux abriter le double d'habitants ne coûtant aujourd'hui que la moitié du travail de la première, le nouveau constructeur ou son représentant reçoit comme rente des profits de capital, moins une large différence. B en est ainsi pour les nouveaux engins, les chemins de fer, les moulins» les machines de toute espèce. — n n'existe qu'un seul système de lois pour régir la matière, quelque forme qu'elle revête.
Le prix de la terre est plus ou moms en rapport avec la rente qu'elle commande. Si la doctrine de M. Ricardo est exacte, le prix de vente serait le capital incorporé, plus la valeur de ce qu'il regarde comme la véritable rente. Si la doctrine est erronée et si l'occupation débute toujours par les sols pauvres, — le prix sera le capital mmns la différence entre le degré de puissance et cdui des autres terres dont le coût de mise en exploitation serait le même. Dans un cas, le pouvoir du capital sur le travail tend toujours à s'accroître; dans l'autre il doit régulièrement décliner, — le travailleur acquérant toujours de nouveaux sols meilleurs, moyen*
132 PRINCIHES DE LA SCffiNCE SOCIAIB. -- GHAP. XLII.
nant un décroissement des quote-parts dans les produit» payées comme rente. La diminution de valeur des premières terres suit comme conséquence nécessaire. Nous avons déjà vu que cette diminution a lieu en effet et qu'elle provient de la facilité croissante d'accumulation, — la terre obéissant aux mêmes lois que les charrues, les haches et les engins^ — tous objets qui tombent/avec le temps, au-dessous un coût de production. Sa valeur étant partout limitée au coût de reprod/uction, et celui-ci tendant à diminuer à chaque accroissement de richesse, le propriétaire se trouve forcé d'accepter, de l'homme qui en fait usage, moindre quote-part dans les produits. Jamais rente comme celle qu'a imaginée M. Ricardo ne fut et n*a pu être payée. Le propriétaire de l'outil primitif, ou du premier moulin, pourrait tout aussi bien s'attendre à être payé pour l'usage des propriétés originelles et indestructible du fer — que le propriétaire du premier champ exploité.
§ 5. La troisième proposition est que, avec l'accroissement ie richesse et de population, et en vertu de la nécessité qui en résulte de recourir aux sols pauvres, — la rente s'élève à mesure que le travail devient de moins en moins productif. Si la culture débute par les sols riches, on doit tenir pour vraie cette assertion : que le résultat nécessaire d'un accroissement de la race humaine et du pouvoir de combinaison et d'association, serait l'asservissement croissant des hommes du travail au vouloir de ceux qui possèdent la terre. L'esclavage définitif de l'honmie est ainsi la conclusion naturelle des doctrines Ricardo-Malthusiennes. Si cependant la culture ne débute pas par les sols riches, — si au contraire elle débute toujours par les sols pauvres, passant de là aux sols riches, avec une rémunération croissante du travail, c'est alors l'inverse qui est la vérité. La quote-part du propriétaire doit décrottre constamment, laissant une quote-part plus forte dans une quantité accrue au travailleur, dont le lot final devra être la liberté au lieu de l'esdavage ; et c'est là en effet la marche des choses, comme le prouve l'histoire de toutes les nations qui progressent.
Nous lisons dans Adam Smith, qu'à la différence de la première époque de la société où la terre était cultivée par des serfs qui appartenaient à un seigneur corps et biens, ainsi que le produit de leur travail, — la part du propriétaire ne dépassait pas, de son temps, le tiers ou même le quart de la production, — et que uéan-
moins le moatant de la rente s'étdt tdlement accru, qu'il était pour lors a le triple ou le quatruple de ce qu'avait été jadis le total de la production. )>
L'abaissement du taux de la quote-part a été admise par Malthus lui-même, lorsqu'il affirme que : d'après les rapports récents au conseil d'agriculture, la moyenne n'excède pas un cinquième; au lieu qu'auparavant il avait été fonnellement d'un quart, d'un tiers, ou même d'un cinquième. Et toutefois il voit là uiie preuve qu'il y a eu accroissement continu de la difficulté d'obtenir 1^ subsistance. Le sentiment général, au contraire, était que les hommes vivent mieux que par le passé, — qu'ils ont aujourd'hui de la viande, du pain de froment, du sucre, du thé, du café, au lieu que jadis ils se contentaient d'un pain d'or^, de seigle et de glands. Pour combattre ce sentiment, Malthus s'appuie sur ce qu'au lieu de 192 setiers de
* Ce fait observé par le docteur Smith était en opposition directe ayec le principe général énoncé par lui, en vertu duquel la quote part du propriétaire dans la production croît nécessairement avec Taccroissement de production. II ajoute : « nonseulement la valeur réelle de la part du propriétaire, le pouvoir réel que cette part lui donne sur le travail d'autrui, augmente avec la valeur réelle du produit, mais encore la proportion de cette part, relativement au produit total, augmente aussi avec cette valeur. Ce produit, après avoir haussé dans son prix réel, n'exigeant pas plus de travail pour être recueilli, qu'il n'en exigeait auparavant, une quote-part plus forte doit par conséquent afférer au propriétaire, {Richesse des Nation , liv. I, ch. XI.)
Ainsi que le lecteur l'a déjà vu, le docteur Smith avait, longtemps avant M. Ricardo, émis l'assertion que l'homme commence par cultiver les sols riches. Ceci posé, l'écrivain était conduit nécessairement à cette autre proposition « que lorsque tous les sols fertiles furent occupés, le produit à tirer d'un sol inférieur en puissance et en situation, fut moindre. » (Ihid., liv. I, ch. ix.) Telle aurait dû être cependant la condition où se serait trouvée la Grande-Bretagne au moment où il écrivait, — la population s'accroissant avec une rapidité inconnue jusqu'alors et amenant la nécessité ainsi prédite. Les sols de qualité inférieure auraient dxl être mis rapidement en culture, — le taux de la quote part du propriétaire aurait dû monter, — les salaires auraient dû baisser; et pourtant c'est précisément le fait contraire qu'il nous raconte, — il nous dit le taux de la quote part du propriétaire en baisse et les salaires en hausse. Nulle part dans son livre le docteur Smith n'est moins conséquent avec lui-même que dans la partie où il traite du partage des produits du travail; — son manque de logique provient de ce que, tout en poursuivant ridée que l'homme doit gagner de plus en plus en liberté, sa théorie de l'occupation de la terre aboutit inévitablement à conclure que l'homme tombe totalement de plus en plus dans l'esclavage. Son livre est un ouvrage remarquable pour l'époque où il a paru ; mais ceux qui se bornent à étudier la science sociale dans la Richesse des Nations commettent la même erreur que ceux qui borneraient leurs recherches en chimie aux ouvrages ^e Chapsal et de Lavoisier.
134 PRINCIPES DB LÀ BGIBIGK SOCIALE. ~ GHÀP. XLÏÏ.
blé par Maaiiie, que le travaillear aurait reçu autrefois comme salaires, il ne reçoit (en 1810) que 80 setiers; et depuis lors un autre écrivûn s'est hasardé à dire : qu'en Tannée 1495, ces salaires de la semaine auraient été de 199 sràers.
Quels étaient les salaires annuels du trayailleur précisément à cette date ? Les moyens nous manquent de le constater ; mais comme le changraoent s'est opéré lentement, nous risquerons peu de nous tromper m prenant ceux des dernières années du siècle qui a précédé. En 1389, un conducteur de charrue avait sept shillings, et un diarretier dix shillings par semaine, sans rhabillement ou quelque casuel. Il n'est pas même bien positif qu'il eût avec cela sa misérable nourriture. En prenant une moyenne d'an* nées, ces salaires représentaient au plus un quarter de blé ou huit boisseaux; et voici qu'on nous parle de salaires de trois boisseaijx par semaine. Dans cette même année que l'on cite, il fallait 450 journées de travail pour faire la moisson de 200 acres de terre, — le rendement moyen étant de 6 boisseaux par acre, soit en tout 1 ,200 boisseaux, c'est-à-dire 2 boisseaux 2/3 mois** sonnés par journée de travail. Â ce taux, le salaire d'une semaine serait 16 boisseaux, dont le cinquième juste nous est donné comme le salaire de][chaque semaine dans l'année. A cette époque, la terre occupait presque tous les bras, les fabriques étaient dans leur enfance. En supposant tous les travailleurs payés sur ce pied, il s'ensuivrait que 5 semaines de gages absorberaient le total de la récolte anudle.
Voilà les documents mis gravement en avant par des écrivains qui savent qu'à cette époque, la terre et son représentant prenaient au moins les deux tiers, et ne laissaient que bien peu au travailleur. La main-d'œuvre pour la moisson aujourd'hui se paye avec moins d'un quarantième de la^récolte; mais il y a du travail aux champs pendant toute l'année, et les salaires de la moisson ne s'écartent pas beaucoup de celui des autres journées. Au quinzième siède au contraire, on trouvait peu à travailler dans l'année, -*- ces salaires de moisson formaient une 'partie importante du revenu annuel,|[comme nous le voyons encore chez les paysans de l'Irlande. L* accroissement de richesse et de population, facilite la distribution de besogne dans le cours de l'année, — ce qui accroît beaucoup la circulation, l'économie et la productivité du travail;
GONTINUÂflÛN DU MlMS SUJET. 135
QA fiât foi aurait dû être coona de tous les éccmcHiBstes qoi depuis plnsieiirs aimées ont pris à tâche de démontrer la doctrine mal* tbosieBne, en pronrant qne le trayaiUenr d'aajonrd'bni a moins pour subsister que celni de Tépoqae des Plantageaets et des Lan* castres. Il est diffidle de ponsser jim loin Fabsorde, qu'on ne Ta fait dans certains raisonnem^ts, à propos de cette question.
En comparant les rentes de Tépoqne actoelle» ayee celles do temps d'Arthur Young (1770), la Bévue d? Edimbourg < montre qoe, dans la période qui les sépare, le prix moyen par acre» payé kMtord et Norfdk, s'est élevé de 11 shill., 9 deniers à 25 skill. 3 deniers; mais que dans la mteie période, on a redise diffé* rentes économies dans la culture qui montent à 32 shill. 2 deniers, —c'est-à-dire à plus du double de Téléyatimi de la rente. La diCféreace entre les deux ya au fermier, -^ et c'est une bonne additiou à ses profits» Il faut ajouter à ces économies les grands avantages qui résultent de la création d'un marché domestique «- qui met le fermier à même de faire deux fois plus de fourrages verts, de laitage, de viande et} de lame que n'en faisait son prédécesseur.
Ce sont là d'immenses avantages, et si , dans de telles conditions la terre et le travail ne gagnent pas en valeur, cela doit t^ur à quelque erreur dans le système. Et il est facile de le voir. A l'époque de Smith et de Young, les travalHeurs, pour la plupart, col^ tivaient leur propre petite propriété. Depuis, la terre s'est consolidée de plus en plus, d'où est venue la nécesrité qu'une classe de grands fermiers s'interposât et fàt supportée par cdui qui possède latCTTe et par les bras qui la travaillent. La récolte étont le fond sor lequd se payent les salaires, la rente et les profits, plus ces derniers prélèvent, et moins il reste à partager entre les autres. L'élévation et le taux de la quotité des profits, nous dit l'auteur de l'artkle de la revue, est la véritable raison qui fait que la terre ne gagne pas en videur, et que le pouvoir de production du travailleur fermier va décroissant, tandis que dans le cours naturel des choses, il devrait s'accroître. La tendance récente dans tonte l'Angleterre, en ce qui regarde la terre, a été rétrograde, et c'est pourquoi ses économistes se sont presque tous ingéniés si fort à fournir des lois naturelles, en vertu desquelles il devienne possible d'im-
^ loiflet 18&2.
136 PRINCIPES DE LA SGOENGE.SOGULK. — GHÂP. XLII.
jmter au Créateur la pauvreté et le crime, qui sont l'œuvre de l'homme.
En France, nous l'avons déjà va, le cbifire des familles agricoles a presque doublé dans la période de 1700 à 1 840, — en même t^oips que le salaire journalier du travail agricole a presque quadruplé. La quote-part du travailleur était de 35 o/^, elle a monté à 60 o/®. Le propriétaire de la terre retrait 65 o/° ou presque le double de la part du travailleur, il n'a plus retenu que quarante, soit deux tiers de moins. Néanmoins la production s'est tellement accrue que cette quote-part, plus feible, donne au capitalnte 2 nuUiards de francs, au lieu de 850 millions qu'il obtenait au* auparavant ^
Telle est la marcbe des choses dans tout pays où richesse et population peuvent librement s'accroître et où le commerce a son libre dévdoppement ; — toutes les utilités qui existent diminuent de valeur comparées au travail, et celui-ci gagne en valeur com* paré à elles, par suite de la diminution constante du coût de reproduction. En Prusse, il y a quarante ans, un tiers du produit était regardé comme le taux équitable de la quote-part du travailleur. Depuis lors» ^- le travail est devenu beaucoup plus productif, —et le taux a monté vite. De même en Rus»e et en Espagne, tandis qu'en Iriande, dans l'Inde, au Mexique, en Turquie, il a constiunment baissé ; — la richesse dans ces derniers pays tendant à décroître au lieu de j^gresser.
La richesse doit s'accrottre plus rapidement que la pq^ulation. Son accroissement cependant étant en raison directe de la vitesse de drculation» il est nécessairement lent dans tous les pays où la centralisaticm gagne du terrain, — car c'est la route certaine vers l'esclavage et la mort politique et morale. Chaque fois que s'élève le rapport de la richesse à la population, le pouvoir du travûUeur s'accroît comparé à celui du capital foncier ou autre. Il n'échappe à personne que lorsqu'il y a plus de navires que de diargements, le fret baisse ; et vice versa lorsqu'il y a plus de chargements que de navires, le fret monte. Lorsqu'il y a plus de charrues et de chevaux que de laboureurs, ceux-ci font la loi pour le salaire ; lorsqu'il y a plus de laboureurs que de charrues, les maîtres des charrues règlent le par-
^ Nous avons précédemment développé ces faits tout au long, vol. II, p. 61.
CONTINUATIOU WJ MÊME SUJET. 137
tage des produits. La demande de cbairues étant suivie d'une demande nouvelle de bras pour exploiter la bouille et fondre le minerai, le maître de forge devient un concurrent à la recbercbe du trayaillem', qui obtient une meilleur part dans la rémunération constamment croissante du travail . Gomme il devient dès lors un meilleur acheteur de drap, le fabricant fait concurrence au mattre de forges etan fermier pour s'assurer ses services. Sa part augmentée de nouveau, il demande du sucre, du tbé, du café, et voici que Tarmateur entre vis-à-vis de lui en concurrence avec le fabricant, le maître de forges et le fermier. Avec l'accroissement de ricbesse et de population, il y a ainsi accroissement constant dans la demande de f effort intellectuel et musculaire, — lequel gagne en puissance productive, ce qui accroît la faculté d'accumuler, et augmente nécessairement la part du travailleur. Son salaire s'élevant, le taux de la quote-part du capitaliste baisse, et toutefois celui-ci fait fortune plus vite qu'auparavant, — son intérêt et celui du travailleur étant ea parfaite barmonie l'un avec l'autre. Nous en avons la preuve dans la sonune constamment croissante de la rente foncière de France et d'Angleterre à mesure que s'abaisse le taux de la quotepart du propriétaire ; comme dans la somme énorme que produisent les cbemins de fer, en transportant à un prix de transport qu'on peut dire insignifiant, si on le compare aux prix de roulage et au péage des routes à barrière. La plus grande preuve d'un accroissement de ricbesse est dans la baisse du taux de la quote-part du capitaliste; et cependant la doctrine Ricardo-Maltbusienne a pour prmcipe fondamental, qu'avec l'accroissement de richesse et de population ce taux doit fatalement monter.
Rien de pluâ fréquent que ces renvois « au vieil âge d'or » où le travailleur a trouvait à vivre bien mieux qu'à présent, » et il n'y a rien de plus erroné. La consommation actuelle de l'Angleterre, en calculant au plus bas, est soixante fois plus grande qu'à l'époque d'Edouard III, et la population est six fois plus nombreuse. La moyenne par tète est dix fois plus forte en quantité, sans tenir compte de la différence de qualité. Dans ces jours de barbare vassdage, les nobles et leur suite dissipaient énormément. Aujourd'haï l'économie prévaut partout, et il n'en peut être autrement, le mode général d'existence s'élevant en conformité exacte avec la baisse du taux de la quote-part dans les produits du travail donnée
138 PRINCIPES DE U 8GISNGE SOGULE. — GHAP. XLÏÏ.
au propriétaire da sol. L'accroissement de richesse tend donc à engendrer Féconomie, laquelle à son tour aide à raccroissement de la richesse **-* et facilite l'extension de la culture sur les sds riches, D'oà il suit que plus s'élève la qualité des sok mis en culture et plus s'élève la sonmie de production ; plus s'accroit^ pour le ira^ vailleur, la faculté de fournir à ses besoins et à ceux d'une famille; et plus la prudence et l'économie deviennent nécessaires pour ceux qui ne vendent pas leur travail et qui pourtant doivent vivre dans ce style plus élevé dont l'usage s'est établi.
Gomme le capitd est le grand égalisaleur des conditions^ l'instrument cpii les élève à un m^e niveau^ tout le monde a intérêt à l'adoption de mesures qui ont pour objet d'empêcher sa dissipation par suite d'une guerre, ou sa déperditimi faute d'une prompte demande de l'énergie potentielle, résultat de sa consommation sous forme de nourriture. Plus la demande de l'effort humain suit de près l'application ; plus s'accrott le pouvoir d'accumuler^ et plus forte est la tendance à l'abaissement du taux de quote-part du capitiJ, et à la hausse du taux de quote-part du travûUeur ^
Voici un tableau des résultats des deux syst^es; le lecteur peut comparer avec ce qui se passe sous ses yeux — et dédder en farveur de celui qui lui semble s'accorder le mieux avec les faits :