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CHAPITRE PREMIER

DES RICHESSES EN GÉNÉRAI. ET Df LA VALEUR D'ÉCHANGE.

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1. — La racine ludesque rik ou reich, qui a passé dans toutes les langues romanes comme un signe de la conquête, exprimait vaguement une idée de supériorité, de force, de puissance. Losricos hombfes se dit encore en espagnol des nobles de distinction, des grands seigneurs; et telle est l’acception des mots riches hommes dans le français de Joinville. Notre idée moderne de la richesse ne pouvait être conçue par les hommes de race germanique, ni à l’époque de leur invasion dans le monde romain, ni même aux temps bien postérieurs où la féodalité subsistait dans sa vigueur. Les idées analogues qu’avait déjà suscitées la civilisation romaine, quand le poète disait :

Divcs agris, dives positis in fœnorc JUinimis ,

disparurent avec ceLte civilisation ; et comme la langue se moule sur les idées, les mots dives, diviliœ, opes dis-

parurent aussi de la langue des vaincus, tandis que le mot pauper y resta. Si, dans notre français moderne, le mot opulence rappelle une de ces racines oubliées, il n’appartient pas à la langue populaire, et il n’a été mis que tardivement en circulation par les lettrés, avec beaucoup d’autres.

Les distinctions de maîtres, de serviteurs et d’esclaves, le pouvoir, la propriété, les droits et les privilèges, l’abondance et l’indigence, tout cela se retrouve au sein des peuplades les plus voisines de ce que nous nommons l’état sauvage, et semble dériver presque immédiatement des lois naturelles qui président à l’agrégation des individus et des familles. On ne conçoit pas non plus que des hommes puissent vivre quelque temps rapprochés les uns des autres sans pratiquer l’échange des choses et des services : do ut des, do ut facias, facio ut des, facio ut facias. Toutefois il y a loin de cet acte naturel et pour ainsi dire instinctif à l’idée abstraite d’une valeur d’échange : idée qui implique que les objets évalués sont dans le commerce, et qu’en les possédant on possède virtuellement toute autre chose de valeur égale, contre laquelle il plaira de les échanger. Or, les choses auxquelles l’état des relations commerciales et les institutions civiles permettent d’attribuer une telle valeur d’échange sont celles que, dans le style moderne, on appelle des richesses ; et mieux on précisera celte idée, plus la théorie comportera d’exactitude, plus elle méritera le nom de science: car les conditions de la construction scientifique se trouvent dans la généralité et la précision des idées.

2. — A la rigueur, de toutes les choses que nous apprécions ou auxquelles nous attribuons une valeur

d'échange, il n’y en a point que nous puissions à notre gré, et aussitôt qu’il nous plaît, échanger contre toute auire chose réputée d’égale valeur. Dans l’acte de l’échange, comme dans la transmission de la force vive par les machines, il y a des frottements à vaincre, des déchets à subir, des limites que l’on ne doit pas franchir. Le propriétaire d’une grande forêt n’est riche qu’à condition d’aménager ses coupes avec prudence et de ne pas encombrer le marché de ses bois; le possesseur d’une précieuse galerie de tableaux aura souvent bien de la peine à trouver un acheteur ou des acheteurs : tandis que, dans le voisinage d’une ville, la conversion d’un sac de blé en argent n’exigera que le temps de le porter à la halle, et que, sur les grandes places de commerce, on trouvera tous les jours à négocier une pacotille de cafés à la Bourse.

Mais, de même qu’un habile mécanicien se rapproche des conditions du calcul théorique en atténuant les effets du frottement par le poli des surfaces et la précision des engrenages, de même l’extension du commerce et le perfectionnement des procédés commerciaux tendent à rapprocher de plus en plus l’état réel des choses de cet ordre de conceptions dont la rigueur abstraite est un des postulats de la théorie. En fait de négoce, tout devient de plus en plus susceptible d’évaluation et par conséquent de mesure. Les démarches pour parvenir à l’échange se résolvent en frais de courtage, les délais en frais d’escompte, les chances de perte en frais d’assurance, et ainsi de suite. Les progrès de l’esprit d’association et des institutions qui s’y rattachent, le nivellement des conditions, les modifications introduites dans les institutions politiques et civiles,

tout concourt à cette facilité d’échange ou à cette mobilité commerciale qui permet d’appliquer, sans trop de mécompte, aux réalités de la vie sociale, la théorie fondée sur le type idéal d’une mobilité parfaite.

Lorsque les nations cheminent dans cette voie, on dit qu’elles font des progrès dans le système commercial ou mercantile, expressions équivalentes d’après l’étymologie, mais dont l’une se prend en bonne, l’autre en mauvaise part, ainsi qu’il arrivç d’ordinaire, selon la remarque de Bentham, pour la désignation de ce qui entraîne avec soi des avantages et des inconvénients moraux. Il ne s’agit pas de disputer sur ces avantages ni sur ces inconvénients : car notre tâche est de constater, non de glorifier ou de maudire les lois irrésistibles • qui gouvernent dans leurs développements les sociétés humaines. Tout ce que l’homme peut mesurer, calculer, systématiser, finit par devenir l’objet d’une mesure, d’un calcul, d’un système. Partout où des rapports précis peuvent se substituer à des rapports vagues et indéterminés, la substitution s’opère finalement : ainsi s’organisent les sciences et toutes les institutions sociales '.

3. — l)e môme encore que l’uct de fabriquer le verre a favorisé beaucoup l’esprit de découverte en astronomie et en physique, sans être foncièrement le principe ni la condition absolument indispensable des plus importantes découvertes, ainsi l’usage des métaux précieux et l’invention des espèces monnayées ontsingulièrement contribué à faciliter l’échange, à fixer la valeur

1 Essai sur les fondements de nos connaissances, chip. <3. — Traiu' sur l'enchaînement des idt'et fondamentales, liv. I, clinp. (.

' d’échange, sans êlre pour cela absolument nécessaires. La preuve en estqu’aujourd’hui même, au cœur de l’Europe, les habitants d’un grand empire savent très-bien évaluer leurs revenus et leurs dépenses, trafiquer, rendre des comptes, toucher des fermages, payer leurs impôts, pratiquée avec succès toutes lesbranches du négoce et de l’industrie, sans d’autres instruments d’échange que des morceaux de papier. Cela n’apporte môme aucun obstacle sérieux au commerce de l’Autriche avec les autres Etats où circulentdes monnaies d’oretd’argenl; et les relations commerciales de l’Autriche avec la France et l’Angleterre ne cesseraient pas si la France et l’Angleterre avaient leurs francs et leurs livres sterling de convention, comme l’Autriche a ses florins de convention. Chaque nation n’en exprimerait pas moins, avec des dénominations diverses et des chiffres différents, le prix ou la valeur vénale des choses, qui serait, pour chaque instant et dans chaque pays, la juste mesure de leur valeur d’échange ou de leur valeur commerciale.

A la vérité, quoique les métaux précieux soient sujels, comme tout autre objet de commerce, à éprouver des changements dans leur valeur commerciale (ce qui sera spécialement examiné dans le second livre du présent ouvrage), la faiblesse ou la lenteur de ces changegements font qu’on les peut négliger dans les circonstances ordinaires. La monnaie a joué ainsi un grand rôle dans le système économique des nations, sans qu’il faille pour cela regarder l’organisation commerciale comme dépendant essentiellement de l’emploi de la monnaie. Tous les moyens qui tendent à faciliter l’échange, à fixer la valeur d’échange, lui sont bons; et l’on « a lieu de croire que, dans les progrès ultérieurs de cette

organisation^ le rôle de la monnaie métallique diminuera graduellement d'importance, jusqu’à réaliser, non dans un sens littéral et grossier qui nous reporterait vers la phrase embryonnaire des sociétés, mais indirectement et par la vertu des institutions de commerce, cette utopie où toutes les choses appréciables s’échangeraient entre elles, comme tontes s’échangent contre l’or et l’or contre toutes L

— Le phénomène de la richesse eût été inconnu dans l’Eden : mais aussi l’homme de l’Eden, exempt de travail et de peines, heureux de son innocence et, si l’on veut, de son ignorance, n’est point ce pionnier intrépide, ce martyr de la science et de la civilisation qui arrose de ses sueurs et par/ois de son sangla voie douloureuse du progrès. L’homme que nous connaissons, celui dont nous nous occupons, est né bien moins pour jouir que pour agir. La richesse doit être considérée, pour les individus et surtout pour les peuples, bien moins comme un moyen de jouissance que comme un instrument de puissance et d’action. La mobilisation, la transformation des valeurs par suite des perfectionnements du commerce et de l’industrie, permettent à la volonté individuelle et à la volonté collective ou nationale de diversifier les ressources, do varier les plans, de concentrer les efforts, d’en mesurer la portée, d’en poursuivre indéfiniment les résultats : c’est un accroissement de puissance dont on peut user et mésuser, mais qu’il faut qualifier de progrès, à moins de renverser toutes les idées que nous pouvons nous faire du progrès.

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/.fviT.;. Plut. De et ap. Dclp. 8.

Quoi de plus incertain, de plus vague que notre appréciation des jouissances et des privations? Comment comparer ce qu’on appellera, si l’on veut, le bonheur du pâtre des Alpes avec celui du fainéant lazzarone ou de l’ouvrier de Manchester; l’aumône des couvents à la taxe des pauvres; la servitude de la glèbe à la servitude de l’atelier; les jouissances d’un chef de clan entouré de sa clientèle, ou d’un noble normand dans son manoir féodal, aux jouissances de leurs arrière-neveux dans un hôtel de Londres ou sur les grands chemins de l'Europe ? Mais, si vous demandez lequel des deux pèse plus dans le monde, débat de plus graves intérêts, traite de plus grandes affaires, du membre de la Chambre des Lords ou du baron de Jean-sans-Terre, la réponse ne se fera pas attendre. Je conviens que tel conducteur de chameaux a pu, dans son temps, agir sur les destinées du monde plus énergiquement encore qu’un lord d’Angleterre : aussi ne prétend-on pas dire que la richesse soit la seule ni même la plus énergique des puissances dont l’homme dispose ; il suffît qu’elle y tienne un rang considérable et qu’elle se distingue entre Joutes par la propriété qu’elle a de s’accroître aux époques où les autres s’affaiblissent. Tant que la poursuite de la richesse aura pour but principal l’exercice des forces acquises et l’acquisition de forces nouvelles, la dignité de la nature humaine sera sauve : elle r^se trouverait gravement compromise que le jour où l’on ne verrait plus dans la richesse que le moyen d’acheter des jouissances.

5. — Outre l’Eden de l’inspiration ou du mythe, dont l'image religieuse ou poétique plane sur le berceau de l’humanité, il y a l’Eden des millénaires et des utopistes de toutes sectes, présenté comme le terme vers

lequel tend l’humanité dans son laborieux pèlerinage, Eden d’où le travail ne peut être exclu, mais où ne se retrouveraient plus les institutions sociales que nous sommes habitués à regarder comme les stimulants nécessaires et les principes régulateurs du travail : la propriété foncière, l’appropriation des instruments de travail, le patrimoine, l’héritage. De même que le pasteur des temps primitifs partage avec ses serviteurs, ses esclaves, ses clients, ses botes, la viarnlê, le lait, la laine que ses troupeaux lui donnent en abondance, sans être riche selon nos idées modernes; de même, dans cet ordre de choses dont on nous berce ou dont on nous menace, il y aurait des ouvriers, des contre-mattres, des chefs d’ateliers, des directeurs de travaux, des économes chargés de la distribution des produits; il y aurait ou il pourrait y avoir de l’abondance, mais il n’y aurait plus de richesse. Comment répartir équitablement les tâches, si l’autorité régulatrice n’appréciait pas elle-même les valeurs comparatives de chaque service? Comment répartir équitablement les produits, si cette même autorité n’appréciait pas les valeurs comparatives de chaque produit? Il faudrait donc que l’échange se fît aussi à bureau ouvert, par l’intervention de l’autorité. Voilà ce qui parait exclure absolument l’idée du libre échange, du libre louage, de la libre concurrence, tout ce que nous connaissons et étudion^ sous le nom de phénomènes économiques dans la phase actuelle des sociétés. Mettons qu’il y eût place dans ce futur ordre de choses pour une science de l’agriculture, pour une science des industries manufacturières, pour une science plus générale de l’organisation du travail et de la distribution des produits : il n’y aurait certainement plus lieu d’écrire

sur la théorie des richesses et tous les livres qui en traitent seraient des livres passés de mode, comme un traité de jurisprudence féodale ou coutumière. L’inconvénient serait léger, en comparaison de tous ceux qu’on pourrait craindre, par suite d’une révolution si radicale ou d’une transformation si complète.

C. — Dès à présent, une foule de choses éminemment utiles à l’homme n’ont point de valeur vénale, ne figurent point parmi les richesses, parce qu’elles lui ont été données par la Nature avec tant d’abondance ou dans de telles conditions qu elles ne sont pas susceptibles d’appropriation, d’évaluation, d’échange, de circulation commerciale. En thèse générale, il faut en remercier la Nature. Apparemment l’on ne se plaindra point de ce que l’air respirable ne se paye pas comme le gaz pour l’éclairage, et l’on n’enviera pas pour l’habitant des campagnes le sort de l’habitant des grandes villes oh l’eau a une valeur vénale et se débite au profit des Caisses municipales ou des Compagnies. Ce n’est pas un mal pour les défricheurs d’un nouveau continent, que d’avoir des terres qui ne leur coûtent que la peine de les mettre en valeur. La constitution de la propriété et la valeur vénale des choses, principes si utiles quand ils agissent comme stimulants de la production (ce qui est leur fonction habituelle et normale), deviennent nuisibles lorsqu’ils la restreignent; quoique, même alors, il» puissent conserver une utilité d’un genre plus élevé, comme garanties de l’ordre et de la paix publique, en attendant qu’on en ait trouvé de meilleures. Une caravane qui a plus d’eau que n’en exigent rigoureusement ses besoins actuels rencontre une autre caravane dans le désert et lui vend des outres d’eau. Il vaudrait mieux

qu© la Nature se fût montrée moins avare d’eau dans le désert et que l’eau n’y pût être matière à trafic; mais, il vaut mieux en trafiquer qne de s’égorger pour savoir à qui resteront les outres d’eau. Nous ne regrettons pas le temps où un seigneur obligeait les paysans de moudre à son moulin, de cuire à son four, et aurait pu de même les obliger de prendre à sa source, moyennant finance, l’eau dont ils avaient besoin pour abreuver leurs bestiaux et pour irrigner leurs prés. Cependant, si les débats pour les prises d'eau amenaient des rixes, si les eaux de la source étaient gaspillées faute de l’intervention vigilanted’un propriétaire, il vaudrait encore mieux que l’eau se payât et subir même les exactions du maître de la source.

A côté des choses que leur abondance indéfinie ou l’impossibilité de se les approprier et de les mettre en circulation excluent absolument de la catégorie des richesses, soit que l’homme en fasse usage sous leur forme naturelle, soit qu’il les emploie à en produire d’autres qui comportent une valeur d’échange, il y a des choses dont l’abondance n’est point indéfinie, qui comportent un droit de propriété, que l’on pourrait mettre dans le commerce, et qui pourtant ne circulent point dans le commerce, n’ont point de valeur d’échange, tant que l’industrie de l’homme ne leur a pas trouvé un emploi qui puisse les faire passer dans la catégorie des richesses. Ainsi, cette espèce d’argile distinguée par sa finesse et sa blancheur éclatante, à laquelle nous conservons son nom chinois de kaolin, n’avait pas même do nom chez nous où elle n’est point rare ; ce qui indique bien qu'elle ne possédait aucune valeur vénale, avant que nous n’eussions appris des Chinois l’art d’en faire

de la porcelaine. Le guano restait sans valeur avant que l’idée ne fût venue de le transporter à quelques mille lieues de distance, pour l’utiliser comme engrais.

7. — Entre les cas extrêmes de création ou d’anéantissement de valeur, qui font passer une chose dans la catégorie des richesses ou qui l’en retirent, il y a des intermédiaires, suivant que la chose, sans cesser d’être dans le commerce et de figurer parmi les richesses, hausse ou baisse de valeur. Or, le phénomène de la richesse se produit par le concours de deux éléments : la valeur vénale des choses appréciées et leur abondance. En termes plus précis, deux nombres figurent l’un à coté de l’autre dans tout inventaire : celui qui désigne le prix de la chose ou de l’unité de la chose, et celui qui désigne la quotité ou la quantité. Le produit de l’un de ces nombres par l'autre mesure la richesse accusée par l'inventaire; si l’un des facteurs varie et que l’autre varie en raison inverse, de manière que le produit ne change pas, la richesse accusée sera la même, soit dans un inventaire particulier, soit dans le grand inventaire qu’un statisticien dresserait, en totalisant les inventaires particuliers. Mais le résultat sera bien différent, suivant qu’on se placera au point de vue de l’intérêt particulier ou au point de vue de l’intérêt général. Car, tandis qu’il est effectivement indifférent à un marchand, pour le mouvement de ses affaires, de disposer de 1000 hectolitres de blé au cours de 15 francs l’hectolitre, ou de 500 hectolitres au cours de 50 francs, il est certain que, pour. l'usage qu’on faitdublé, c’est-à-dire pour la nourriture de l’homme, 500 hectolitres ne valent en réalité que la moitié de ce que valent 1000 hectolitres. Admettons que, par une cause quelconque, tous les approvi-

sionncmenlsen blé aient subi la même réduction que celui de ce marchand, et que telle soit la cause de la hausse de prix, on sera fondé à dire que le pays a éprouvé, sur sa richesse en blé, une diminution réelle de moitié, quoiqu’il n’y ail aucune diminution nominale dans la richesse d’inventaire, telle qu’elle serait accusée par chaque inventaire particulier, ou par l’inventaire général qui est la récapitulation des inventaires particuliers. L’étude de cette distinction importante, qu'il nous suflit ici d’avoir indiquée, sera l’un des principaux objets du livre III du présent ouvrage.

Aux approches d’une récolte, et lorsque les vicissitudes atmosphériques tiennent tout le monde en suspens sur l’abondance ou la qualité des produits qu’on en attend, il y a souvent d’énormes variations dans les cours, auxquelles correspondent de bien grandes différences dans les résultats d’inventaires. Cependant ces perturbations d’inventaires, qui ruinent ou qui enrichissent plus d’un spéculateur, n’ont que peu ou point d'influence sur les résultats du travail combiné de la Nature et de l’homme. Il faudrait que les conditions physiques de la production changeassent d’une manière durable, pour que la société trouvât, dans le changement du prix qui devrait s’accommoder à ces conditions nouvelles, un profit ou un dommage réel.

La spéculation sur de telles oscillations de valeurs est elle-même un bien ou un mal, suivant qu’elle tend à en restreindre ou à en accroître l’amplitude. Le spéculateur qui achète la denrée à bon marché, pour la revendre dans un temps de hausse, que son tact et son * expérience lui font prévoir, agit de manière à modérer d’abord la baisse, puis la hausse de la denrée, et la

modération en tout est une bonne chose. Que si la soif du gain tourne les tètes et fait que les gens se précipitent étourdiment dans les spéculations, des effets contraires se produiront : le spéculateur nuira à la société en se faisant tort à lui-même. Enfin, si la spéculation ne porte pas sur des transactions réelles, mais sur des payements de différences, elle devient un jeu, un pari : elle a toutes les funestes suites du jeu pour l’individu qui s’y livre, comme aussi les suites funestes pour la société, si elle devient contagieuse.

En temps de révolution ou de guerre, les fermes, les maisons, les fonds publics peuvent être d’un jour à l’autre dépréciés de moitié. Ce mal est grave, sans doute; toutefois il ne saurait être comparé au dommage qui résulterait de la submersion d’une moitié du territoire cultivé, de l’incendie de la moitié des maisons, d’une banqueroute de la moitié de la rente. Autre chose est d’avoir une jambe emportée ou paralysée, autre chose d’avoir un rhumatisme à la jambe. Le mal qui porte sur un accident ou une qualité de la chose, telle que la valeur d’échange, quoique très- réel en ce sens qu’il peut être très-douloureux, n’a point le degré de réalité du mal qui atfecle la substance même de la chose. Si la perturbation n’est pas d’assez longue durée pour influer très- sensiblement sur les forces productrices, les terres continueront d’être cultivées, les maisons d’être habitées, les renies d’être payées comme par le passé : et le jour où les valeurs reprendront leurs taux habituels, les traces du dommage publie seront etfacées, quoique bien des fortunes privées aient pu s’engloutir dans cette crise passagère.

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