‹ Principes de la théorie des richessesChapitre 5 sur 76 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

U Ut CAUAUTEUEfi Ut LA SCIENCE ÉCONOMIQUE, LT DE SA t'LACE DANS LE CADRE SCIENTIFIQUE.

8. — Ainsi que nous le remarquions en commençant, l’homme a l’idée des biens et de la propriété longtemps avant d’avoir l’idée précise de la richesse. C’est en partie pour cela que la science des jurisconsultes s’est développée bien avant celle des économistes, dont les recherches portent sur les lois qui président à la production, à la distribution et n la consommation des richesse^. On sera bien frappé de ce retard d’une science sur l’autre, si l’on relit les livres XXI et XXII de ï Esprit des lois, et que l’on compare Montesquieu économiste à Montesquieu "jurisconsulte et publiciste. Lorsque les peuples sortent de la barbarie, sinon delà sauvagerie, et que leur droit s’organise, on ne connaît guère d’abord que le droit des personnes, les distinctions de maîtres, de patrons, de clients, de serviteurs et d’esclaves; et pendant longtemps le droit personnel est celui qui tient la plus grande place dans les coutumes ou dans la jurisprudence encore grossière des peuples arrivés à cet état de culture. Plus tard, au contraire, le droit réel acquiert une importance prépondérante dans la pratique et dans la doctrine. Les biens dont le jurisconsulte s’occupe sont physiquement la môme chose que les richesses, objet des spéculations de l’économiste; mais, tandis que le jurisconsulte subordonne

UE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE. )ÿ

tout à l'idée du droit de propriété et le définit volontiers le droit d’user et d’abuser, de ménager et de détruire (i utendi et abutendi), même pour la satisfaction d’un caprice, l’économiste est porté à ne voir dans la propriété qu’une sorte de fonction sociale, instituée dans l’intérêt commun, pour la conservation, l’aménagement et l’amélioration des choses qui, sans cette institution salutaire, se conserveraient, s’aménageraient moins bien et n'auraient pas la même vertu productive (6).

9. — De là une autre raison pour que le développement scientifique du droit ait précédé de beaucoup celui des théories économiques : car la jurisprudence touche au vif les intérêts privés, tandis que la science économique s’attaque surtout aux sociétés prises en corps, et dès lors n’acquiert pour chacun de nous, simples particuliers, qu’un intérêt éloigné et indirect. Voyons eu effet à quelles conditions se réalisent ou tendent à se réaliser l’idée abstraite de la richesse et toutes les conséquences qui s’en déduisent. 11 faut qu’à tous égards on puisse appliquer ce que les géomètres ont nommé la loi des grands nombres. 11 faut le concours d’un grand nombre de vendeurs et d’acheteurs pour qu’il s’établisse un prix courant, ou pour que chaque objet acquière dans le commerce une valeur déterminée. Voulez-vous eslimer l’influence qu’exerceut sur le prix d’une denrée l’assiette ou la suppression d'une taxe, l’élévation ou la baisse des frais de production, l’ouverture ou la fermeture d’un débouché? Il est clair qu’on ne peut tenir compte des écarts de la fantaisie individuelle, ni ue l’exagération des espérances et des craintes selon l’humeur de chacun, et qu’il faut embrasser un temps et un espace assez

considérables pour que tous les effets de ces causes irrégulières et accidentelles se soient compensés, de sorte qu’il ne reste plus dans les valeurs moyennes que l’empreinte des causes régulières et des lois essentielles. Ainsi, l'on n’a pu aborder de telles spéculations, sans se placera un point de vue qui domine incessamment la sphère des intérêts privés.

D’un autre côté, le jurisconsulte, dans l’ordre d’abstractions qui lui est familier, ne perd jamais de vue la personnalité humaine et les actes de la volonté individuelle : ce qui fait que, tout en traitant de la propriété et des biens qui sont matériellement la même chose que la richesse, le jurisconsulte imprime à sa doctrine lecaractère d’une science morale, caractère que ne peut avoir la doctrine scientifique de la richesse, où l’on considère des agrégations, des foules, des masses, et non des personnes. Aussi est-on généralement porté à regarder la théorie des richesses comme une de ces sciences qu’on appelle matérialistes ; mais elle n’est pas plus matérialiste que l'arithmétique et la géométrie, dont elle se rapproche en tant qu’elle procède des idées du nombre et de la mesure. Sans être une science morale comme la jurisprudence, elle offre, au même degré, les caractères d’une doctrine abstraite. Enfin, de même que les mathématiques, elle admet, elle provoque, dans toutes les parties susceptibles d’une construction scientifique, le contrôle du raisonnement par 1 expérience, tandis qu’il n’y a nul moyen d’appliquer ce cohtrôle à la déduction juridique le plus généralement acceptée. On peut bien constater par l’expérience que les effets d’une loi sont salutaires, mais non pas qu’un jurisconsulte a raisonné juste.

10. — Pour mieux faire senlir ces contrastes, prenons une question (non de droit privé, mais de droit public), la plus grave assurément de toutes celles qui agitent le monde au moment où nous écrivons, celle de l’abolition ou du maintien de l’esclavage. Yoilà une question juridique au premier chef, pour la solution de laquelle le jurisconsulte, le publiciste feront appel à la religion, à la morale, à la politique, à l’histoire du genre humain et même à l’histoire*naturelle; de sorte que, pour cette question au moins, la jurisprudence mérite le titre qu’elle s’arroge, celui de science des choses divines et humaines.

L’économiste envisage la question par des côtés différents. Sous le régime de l’esclavage, l’esclave est une chose vénale, évaluée, cotée à ce titre dans l’inventaire des richesses privées et publiques ; c’est une valeur qui s'évanouit., qui se trouve rayée de l’inventaire si l'esclavage est aboli : soit que l’on condamne les propriétaires d’esclaves à supporter la perte sans indemnité, soit que l’on répartisse la perle sur la société tout entière en indemnisant les propriétaires d'esclaves, soit qu’on l’atténue en imposant aux esclaves affranchis des redevances temporaires.

A cela d’autres économistes répondront que si l’abolition de l’esclavage fait actuellement disparaître de l’inventaire des richesses une valeur considérable, elle provoque un accroissement ultérieur de richesse; parce que le travail des hommes libres est une cause de production plus énergique que le travail servile, et parce qu’il coûte'moins cher, tout compte fait de l’intérêt et de l’amortissement du capital engagé. D’autres pourront répliquer que si le travail de l’ouvrier libre coûte

moins cher, c’est apparemment que le sort de 1 ouvrier libre n’est guère préférable à celui de l’esclave, ou qu’il est pire. Us prétendront que les conditions du travail et du climat condamneraient à une prompte destruction les races qui ont l’instinct du travail libre, tandis que le joug de l’esclavage est indispensable pour tirer de l’oisiveté les hommes d’autres races. Et, pour vider toutes ces disputes, il faudra bien arguer des expériences faites, sauf » disputer encore sur les conditions de l’expérience.

Mais (ce qu’il importe de remarquer) toutes ces controverses économiques laisseront intacte la question juridique; et même, dans ce cas particulier, c’est par une certaine appréciation du sens juridique delà ques- . lion que l’opinion publique sera maîtrisée, et que telle solution prévaudra, selon les circonstances des temps et des lieux. .

11. — Le nom même d 'économistes, donné à ceux qui se consacrent à l’étude scientifique du phénomène de la richesse, indique assez que la théorie des richesses rentre dans la science de l’économie des sociétés humaines, ou de l'économie sociale dont l’objet est bien autrement vaste. Que de choses à considérer dans l’économie des sociétés humaines ! Est-ce qu’il n’y a pas une économie (souvent d’autant plus admirable qu’elle est le produit plus immédiat des instincts naturels) dans ces sociétés où l’organisation commerciale et par conséquent l’idée de la richesse sont encore à l’état rudimentaire? Est-ce qu’il n’y aurait pas encore une économie dans le plan de ces sociétés rêvées ou pressenties par les utopistes de tous les siècles, et où le phénomène de la richesse, tel que nous le concevons , ne

trouverait plus de place? Supposerait on que, pour avoir rigoureusement résolu (ce qui ne pourra se faire de longtemps) les problèmes épineux que présente la théorie des richesses, on aurait par cela même vidé toutes les questions auxquelles donne lieu l’économie des sociétés ? Quand la statistique aura justifié les prévisions de la théorie, en constatant que l'on a brûlé plus de houille, bu plus de bière, mangé plus de viande et filé plus de cotou, s’ensuivra-t-il que le peuple est plus heureux, plus sage, plus instruit de ce qu’il lui importe de savoir? Questions bien autrement importantes, que chacun résout à sa manière : ce qui ne veut pas dire qu’il n’yaitdans ces appréciations discordantes ni vérité ni erreur (nous n’avons garde d’être sceptique en ce sens, ni d’accepter les éloges et le blâme que ce prétendu scepticisme nous a déjà valus), mais ce qui veut dire seulement que nous manquons d’un critère formel pour dissiper forcément nos illusions et pour mettre la vérité à l’abri de toute contradiction sophistique.

Au contraire, s’agit-il de savoir comment, par suite de changements dans les conditions de la production ou dans les relations commerciales, les prix hausseront, baisseront, se nivelleront ; comment les profits ou les pertes se répartiront entre les propriétaires, les entrepreneurs, les ouvriers : chacun sentira que de telles questions sont purement scientifiques, autant que pour^ rait l’être un problème de mécanique ou de chimie; qu’ellescomportentune solution fondée sur l’application du calcula certaines données de l’observation, quoique peut-être nous ne soyons pas actuellement en état de la trouver par un calcul direct ou par le seul raisonnement, sans le secours de l’expérience; que cette solution

très-positive (de quelque manière que nous l’ayons trouvée) ne dépend pas de la manière d’entendre des questions d’un autre ordre, en religion, en politique, en philosophie , en morale; et que réciproquement ou doit accepter les solutions positives que le raisonnement ou l’expérience donnent, sans craindre que d’autres en puissent valablement tirer des conclusions contraires à des principes qui nous sont chers, en morale, en philosophie, en politique, en religion.

12. — Il sera bon de séparer ainsi, autant qu'on le pourra, cequi admetune preuve positive, formelle, d’avec ce qui ne comporte qu’une application contestable. Certaines parties de la théorie îles richesses, et par cela même certaines parties de la science de l’économie sociale acquerront de la sorte une rigueur scientifique qui les recommanderait à la curiosité des philosophes, lors même que l’on ferait abstraction de toute utilité pratique. Que l’on regarde, avec les scolastiques du moyen âge, la philosophie comme la servante de la théologie; que l’on regarde, avec les utilitaires de notre siècle, les sciences comme les servantes de l’industrie : toujours est-il que ces servantes ont des mérites et des attraits qui leur permettent de rivaliser à bien des égards avec leurs maîtresses.

Mais la théorie des richesses n’est pas avec l’économie sociale dans les rapports de servante à maîtresse; elle est plutôt dans les rapports de fdle à mère, et c’est une fille qui, tout en se mouvant et en se développant, ne peut jamais se détacher entièrement du sein maternel. Pour parler sans figure, les divers chapitres de la théorie des richesses, susceptibles de rédaction scientifique, ne peuvent se coordonner, s’unir, que par

„DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE. îl

des considérations lirées de l’économiesociale, danscelles de ses parties qnisontincapablesd’acquérirou qui n’ont point encore acquis la forme scientifique *; et de là résulte pour la théorie de la richesse une constitution sut generis : elle reste à l’état fragmentaire si elle veut conserver sa rigueur et sa pureté scientifique ; elle perd en rigueur logique et laisse en quelque sorte la science flotter au gré des fantaisies de l’opinion, si l’on veut absolumenlen réunir lesfragments en système, etaccommoder ce système à tous les besoins de l’économie so-

’ L’éminent auteur de l’uu des ouvrages les plus remarquables qui aient paru sur la matière que nous traitons, M. John Stuart Mill, semble avoir envisagé eomme nous le faisons le genre de subordination de la théorie des richesses h l'économie sociale, puisque, dans scs Principes d'économie politique appliqués à l’économie sociale, il emploie tout le premier volume h traiter des conditions et des instruments de la production, du travail, du capital et de la rente, avant d’aborder, dans le second volume, les notions de l’échange, de la valeur d’échange et de la monnaie. Il s'efforce donc d’isoler de la théorie des richesses, telle que nous l'envisageons, une doctrine plus générale, une science mère, capable de subsister par elle-même et de recevoir des applications, même sous un régime utopique d’institutions sociales qui exclurait la propriété, par suite la valeur d'échange et la richesse proprement dite (5). Mais, en lisant attentivement ce premier volume, ou voit bien que l’exposé de l’auteur sous-entend toujours l'idée de la richesse, telle que la constitution de nos sociétés nous la donne, sauf h développer celte idée plus tard : ce qui est très-permis h un auteur didactique, sans qu’il soit permis d'en inférer que la doctrine exposée pourrait se soutenir comme corps de doctrine scientifique, en l'absence de l’idée sous-entendue. Nous persistons donc h croire, d’une part, que la théorie des richesses est effectivement subordonnée h l'économie sociale ; d’autre part, que l’économie sociale n’a encore reçu la forme scientifique que dans celles de ses parties où elle s’unit intimement à la théorie des richesses.

Le nom et lés ouvrages de M. John Stuart Mill sont trop connus pour que nous ayons besoin de le citer chaque fois que nous aurons la satisfaction de trouver de la conformité entre ses idées et les nôtres; et afin que l’on ne nous refuse pas le seul mérite auquel, dans notre obscurité, nous puissions prétendre, celui de l’indépendance de la pensée, il nous sera permis de rappeler que l’opuscule cité dans notre avertissement préliminaire a paru en 1838, plusieurs années avant la première édition du bel ouvrage de M. Stuait Mill

ciale. Nous reviendrons sur ces considérations importantes à la tin du présent ouvrage, lorsque nous pourrons mieux en faire apprécier le sens et la portée.

L’économie sociale embrasse tout à la fois la physiologie, l’hygiène et la pathologie du corps social. Prise dans son ensemble, elle a donc avec les sciences médicales autant de ressemblance que la théorie des richesses peut en avoir avec les sciences mathématiques (9). U ne faut ni la décrier ni se méprendre sur la nature de sa constitution scientifique. Il n’appartient qu’à des esprits étroits de décrier la médecine parce qu’elle va de système en système, et qu’on n’a pas pu soumettre à des formules les phénomènes physiologiques aussi bien que les mouvements planétaires ; mais, d'un autre coté, il ne faut pas que la médecine prétende à devenir jamais une science constituée comme l’astronomie.

Or, pourquoi l’astronomie est-elle une science si voisine de la perfection mathématique, et pourquoi la médecine est-elle relativement si imparfaite? Parce que celle-ci ne peut se passer de l’idée de force vitale , idée si obscure pour nous, tandis que l’astronomie n’emploie que les idées de forme, dont la clarté intuitive est le principe de la rigueur mathématique, ou que, si elle emploie aussi l’idée de force, c’est en la dépouillant de tout ce qu’elle a d'obscur, et en la ramenant, par une définition formelle, à n’être que l’expression d’une loi mathématique1. De même, et par une analogie frappante, on peut dire que la théorie des richesses n'atteint à la précision scientifique que quand il est possi-

1 Traitéde l’enchaînement des idées fondamentales, notamment le chap. 2 du livre III.

ble de dégager l’idée d’une loi mathématique, à travers les combinaisons innombrables auxquelles donne lieu le jeu des forces et des fonctions de la vie, dans toutes les parties du corps social. Il ne s’agit plus que de savoir dans quels cas et dans quelle mesure on peut se permettre un tel isolement, une telle abstraction, sans sortir des conditions de la réalité et sans rendre inapplicables les déductions de la théorie. C’est encore là un point sur lequel nous ne manquerons pas d’appeler l’attention du lecteur, chaque fois que l’occasion s’en présentera.

13. — Comme la politique a passionné les hommes bien avant que leur attention ne se portât d’une manière suivie sur le mécanisme de la société et sur les fonctions de la vie sociale dont les institutions politiques ne sont point le principal ressort, on a coûfondu le corps social avec le corps politique, l’économie sociale avec l 'économie politique, et même affecté spécialement le nom d'économie politique à la branche de l’économie sociale qui devait arriver plutôt que d autres à la forme scientifique, c’est-à-dire à la théorie des richesses. On reconnaît généralement ce que cet usage a d incorrect, mais il a passé jusque dans le* langage officiel, jusque dans l'énoncé de certaines prescriptions ou défenses légales ; et il serait présomptueux , peut-être ridicule , d’entreprendre aujourd’hui de le réformer.

Il y a toujours eu, il y aura toujours deux manières d’envisager les rapports des nations avec les pouvoirs politiques qui les gouvernent, du peuple avec l’Etat. Dans l’une, on ne tient compte de la population, de ses richesses, de ses forces productrices, de ses ressources de tout genre, que comme d’autant d’éléments de cette grande individualité qu’on appelle 1 Etat, qui a sa vie,

Si

ses organes et ses intérêts propres, de richesse, de force, de gloire et de grandeur ; qui lutte ou qui contracte au dehors avec d’autres individualités du même ordre. Voilà l’idée essentiellement politique, celle qui a prévalu dans l'antiquité et jusque dans des temps très-voisins de nous. Sous un autre aspect, plus en rapport avec les tendances de l’esprit moderne, les institutions politiques ne sont qu’un instrument de la prospérité publique; les Gouvernements ne doivent avoir de force, de puissance, de richesse, que ce qu’il leur en faut pour remplir leur mission, qui est de protéger, d’encourager au besoin le déploiement de toutes les activités individuelles, et de favoriser dans la société les améliorations de tout genre. Or, une science telle que la théorie des richesses, qui n’a pris que dans des temps très-récents la consistance d’un corps de doctrine, a dû naturellement s’imprégner de l’esprit moderne : elle doit donc se rattacher à l’économie publique ou sociale plutôt qu’à l’économie politique, dans le vrai sens du mot. Autre chose est la prospérité de l’Etat et l’abondance de ses ressources, autre chose est la prospérité et la richesse du pays. Tous oos administrateurs savent bien que nous avons en France des communes pauvres dont la populalion est riche et des communes riches dans des pays pauvres. A la vérité, nos communes n’ont de force que celle que l’Etat leur prêle, tandis que la force coactive dont l’Etat est pourvu le pousse naturellement à mettre sa propre richesse au niveau de la richesse delà société. Cependant, en thèse générale , il n’est pas impossible que les institutions ou les mœurs mettent obstacle à ses entreprises, et qu’un peuple riche se con tente d’un Gouvernement à bon marché.

1-4. — On a dit que les instilulions politiques, en influant sur le génie des peuples, influent puissamment sur les forces productrices de la richesse, dont il faut tenir compte bien plus encore que des richesses mêmes, livréesà une consommation, c’est-à-dire à une destruction continuelle, et qui s’épuisent bientôt, pour peu que les forces destinées à les régénérer tombent dans la langueur. Cela est vrai, quoiqu’il soit vrai aussi que le génie des peuples contribue, plus encore que les accidents de leur histoire, à former leurs institutions politiques. Personne donc ne contestera que l’économiste ne doive tenir compte des considérations de la politique, en même temps que le politique devra tenir compte des résultats acquis à la science de l’économie sociale et notamment à la théorie des richesses. Ces mutuels emprunts, ces rapports réciproques ont lieu entre toutes les sciences, entre tous les arts, sans qu’il faille pour cela les confondre, ni déranger par des rapprochements forcés l’ordre des affinités naturelles.

Mais, dira-t-on encore, ce lien qui cimente les sociétés et qui en fait autant d’êtres collectifs, doués de leur vie propre ; ce lien à la faveur duquel peut s’établir un concert de mesures si favorable à l’énergique déploiement des forces productrices {vis imita forlior), n’esl-il pas un lien politique? Votre économie sociale a-t-elle la prétention d’embrasser le genre humain tout entier, d’être une économie cosmopolite ? Et, jusqu’à ce qu’elle puisse devenir telle, pourra-t-il y avoir autre chose qu’une économie politique, à l’usage de chaque nation particulière?

Ces questions sont pressantes, et pour les bien résoudre, il y a plusieurs distinctions à faire.

1° Sans doute, les sociétés ne peuvent pas se passer d’un lien politique. A l’extérieur, elles ont besoin d’un Gouvernement qui les représente et qui dirige, quand il le faut, leurs forces agressives et défensives; à l’intérieur, elles ont besoin d’une force politique qui assure lelibrejeude toutes les institutions et de toutes les forces sociales*. Mais pourtant le Gouvernement, force politique par son origine, remplit aussi des fonctions purement sociales, que remplissent de la même manière, en se remplaçant les uns les autres, des Gouvernements dont l’origine et les principes politiques offrent le plus de différences : à peu près comme les monnaies qui remplissent la même fonction économique, de quelque symbole politique qu’elles portent l’empreinte. Or, la théorie et l’observation nous montrent que plus la civilisation fait de progrès, plus les Gouvernements sont obligés de se dépouiller de leur égoïsme politique, et de se considérer comme les serviteurs de la société, en attachant plus d'importance à la partie purement sociale de leur mission.

2» L’iustitution politique n’est pas le seul ni même le principal lien qui constitue l’unité des sociétés. La communauté d’origine, d’idiome, de mœurs, de religion, de coutumes juridiques, d’intérêts économiques, concourt, au moins autant que la politique, à la formation des nationalités. Elle tend souvent (de nos jours surtout) à séparer ce que la politique a réuni, à réunir ce qu’elle a séparé. La communauté des intérêts économiques tend notamment à former des confédérations économiques entre des populations que la politique dé-

TraiU de l'enchatnemeni des idées fondamentales, livre V, chap. H .

sunissait, et qui dès lors ne forment plus qu’une seule société, au sens économique. Il ne serait donc pas convenable de donner à la science économique le nom d’économie politique, parce qu’elle aurait à tenir compte désintérêts propres aux populations ainsi groupées.

3° Chaque peuple a ses coutumes et son droit national, en même temps qu’il obéit à des règles juridiques d’une application universelle : en ce sens donc il y a une jurisprudence cosmopolite et une jurisprudence locale ou nationale. De même pour la science de l’économie sociale, qui comprendra des chapitres d’une application générale, et d’autres exclusivement ou plus spécialement applicables aux peuples de tel tempérament, placés dans telles conditions déterminées. Ce n’est pas un motif pour se dispenser de faire figurer l’économie sociale, dans un tableau philosophique des connaissances humaines, comme on y fait figurer la jurisprudence. Ce n’est surtout pas une raison pour changer le nom d’économie sociale en celui d’économie politique : car, à ce compte, il faudrait aussi rattachera la politique toutes les parties de la science du droit, même celles qui sont le plus étrangères à la politique.

En même temps cependant l’on doit reconnaître que l’influence des habitudes et des idées nationales se fait sentir, aussi bien pour l’économie sociale que pour le droit, jusque dans la manière d’exposer les théories d’une application universelle. Il faudrait être bien fin connaisseur pour s’apercevoir, à la lecture d’un traité de géométrie ou de chimie, qu’il a été écrit par un Français ou par un Anglais, tandis que le cachet de la nationalité sera très-apparent dans l'œuvre d’un jurisconsulte ou d’un économiste.

4° 11 y a une branche du droit qu'on appelle le droit international, et qui a pour objet les rapports des nations entre elles, au point de vue juridique. Le droit international s’est beaucoup modifié avec les progrès de la civilisation générale, et des règles diverses y ont successivement prévalu, selon le degré de civilisation et de force des nations appelées à les faire prévaloir. Comme l’intérêt le plus général doit prévaloir à la longue, à mesure que les nations se rapprochent et ont plus de moyens de se concerter, le droit international a nécessairement une tendance cosmopolite. De même il y a une partie de la science de l’économie sociale dans laquelle on étudie les rapports des nations entre elles, au point de vue du commerce international et du concert des forces productrices de toutes les natiofis. Ce. sera, si l’on veut, l’économie internationale qui aura aussi ses tendances cosmopolites, contrariées par les résistances des intérêts nationaux. Pour le moment, il ne s’agit pas encore de juger de ces tendances et de ces résistances : il faut seulement noter que les intérêts mis en jeu sont pour la plupart très-distincts des intérêts politiques de sorte que la dénomination d’économie politique donnée à la science économique, ne se justifie pas, même à ce point de vue.

15. — Il est toujours instructif de voir comment un grand esprit, quand il trouve sur son chemin des questions étrangères à ses études habituelles, les tranche à sa façon, avec plus de risque de s’égarer, mais aussi avec plus d’indépendance et d’originalité. Dans son essai de classification encyclopédique, Ampère admet un groupe ou un embranchement (le dernier de tous), qu’il appelle l’embranchement des sciences politiques, et qui se rami-

lie la science Economique. îo

fie comme tous les autres en quatre sciences du premier ordre :

La Nomologic, — l’Art militaire, — l’Économie sociale, — la Politique.

Remplaçons le terme inusité de nomologic par celui de jurisprudence , avec d’autant plus de motifs que, dans l’ordre naturel du développement des idées au sein des sociétés humaines, l’idée du droit prime l’idée de la loi Mettons aussi de côté l’art militaire, dont nous n’avons que faire ici s’il s’agit de l’art du général, qui brille sur les champs de bataille et qui rentre dans la politique, s’il s’agit de la science qui a pour objet de préparer, d’organiser, d’évaluer les forces militaires d’un Etat. La liste d' Ampère sera réduite à trois termes :

La Jurisprudence, — l’Économie sociale, - la Politique;.

et elle se trouvera ainsi, nous le croyons, simplifiée et améliorée. Mais l’ordre n’y vaudra rien encore : car l’histoire nous montre clairement que l’économie sociale ne s’intercale pas entre la jurisprudence et la politique. Les peuples développent d’abord parallèlement leur droit civil et leurs institutions politiques, en fondant celles-ci sur l’idée du droit : après quoi, dans une autre phase et dans une phase tardive des sociétés humaines, l’idée d’une utilité sociale, d’une économie sociale apparaît et tend à se subordonner les institutions du droit civil et les institutions politiques \ Pour exprimer ces rapports de dépendance mutuelle,

1 Traité de l'enchaînement des idées fondamentales, livre IV, cliap. 9. '■‘Ibid, livre IV, chap. 9, 10, <4 et 4î.

cet ordre de parallélisme et de succession, nous écrirons la formule ainsi :

Jurisprudence, — Politique,

Économie sociale;

et nous croirons avoir assorti, autant qu’il se peut, le signe graphique à l’idée qu’il s’agit de rendre.

16. — Reprenons, pour les détails, cette science de premier ordre que nous nommons avec Ampère l'économie sociale. Fidèle à son principe de division dichotomique (d’ailleurs fort artificiel, quoi qu’il en dise), Ampère la divise en deux sciences du second ordre, dont chacune se subdivise en deux sciences du troisième ordre, de manière à donner le tableau suivant :

Éconou.c \ hématologie . . j chrénllgénie ;

sociai.e. j Économie sociale \ Dianémctique,

' proprement dite. I Cœnolbologic.

I.a chrêmalohgie (de /pè.^x, richesse) n’est pas autre chose que la théorie des richesses. Le mot parait bien fait; mais quand il s’agit de la facture d’un mot grec, l’autorité d’Ampère doit le céder à celle d’Aristote; et puisqu’Aristote a pris la peine de forger lui-même

1 Le inot /pî,p.ï est en grec un de ecs mots courants qui ont le plus de généralité et de vague. Il désigne le bien, la richesse, l’abondance, toute espèce de chose utile, une affaire quelconque. Par une de ces transitions bizarres, dont il y a plusieurs exemples dans les langues, et que la psychologie explique très-bien, il passe au sens contraire et désigne aussi le besoin, la nécessité. En effet une chose utile e9t une chose dont on sent le besoin; l'homme riche a bien plus de besoins que le pauvre. Les moralistes raffinés se sont applaudis d’avoir fait cette découverte, mais, dans les bégayements de leur premier langage, des hommes grossiers leur avaient ôté les honneurs de l'invention.

le mot de chrématistique (xpfifi.ot.rumr.ri) il est conve* nable de l’adopter si l’on veut éviter les embarras d’une dénomination complexe. En même temps, il faut convenir que la statistique , dont l’unique fonction n’est pas, à beaucoup près, d’inventorier des richesses, et qui relève les naissances, les mariages, les morts, les hôpitaux, les maisons d’école, les nombres de conscrits , de soldats , d’accusés , de condamnés, etc., ne saurait être considérée comme une dépendance, ni même comme une annexe de la théorie des richesses ou de la chrématistique. D’un autre côté, la dianémétique (de dtavtp-t mç, partage ou distribution ) a apparemment pour but d’étudier les lois de la distribution des richesses, dont la chrématogénie étudie la génération : ce sont donc deux parties de la chrématistique, et même deux parties inséparables. Car, ainsi que nous le verrons, on ne produit pas d’abord des richesses, sauf à aviser ensuite au mode de distribution : «■ mais la demande même règle la production ; et cette demande se trouve intimement liée au mode de distribution de la richesse. Enfin , le mot de camolbologie, par la dure association de ses trois racines (xeivé;, éXëej, ïs.yci), exprime la théorie du bonheur commun, ce qui a l’inconvénient de trop rappeler le bonheur commun de Babeuf et d’autres sectaires. De longtemps, sinon jamais, on ne pourra réduire en science ni inscrire parmi les sciences la théorie du bonheur commun, pas plus,

' Polit., Ut. 1, cliap. 8 — A plus furie raison, l'autorité d' Aristote doit-elle faire rejeter le mot de plouloloijie, proposé par quelques auteurs. Le mot grec h'aoùto; répond mieux à l'acception vulgaire de notre mot richesie, considéré comme synonyme d'opulence (t) : mais ce n'est point la l'acception scientifique qu' Aristote avait en vue, et qu’ont en vue les économistes.

hélas! que la théorie du bonheur particulier. Toute celle partie de la classilication d’Ampère est donc absolument défectueuse; nous y substituerons la classilication suivante :

Économie

Page 1