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CHAPITRE III

17. — Aprèsavoir parlé des richesses en général, il est naturel de dire quelque chose de la classification des richesses, et puisque les biens dont s’occupe lejurisconsulle sont substantiellement la même chose que les richesses, objet de la science économique, il paraît convenable de comparer les classifications des économistes à celles des jurisconsultes. Quelques-unes ont en économie la même importance que dans le droit. Telle est la distinction des biens en meubles et en immeubles : car, en général, plus une chose est mobile, mieux elle se prête au commerce et à l’échange, plus vite elle acquiert les caractères essentiels de la richesse. Les métaux précieux, qui sont, à l’état de lingots oiï de monnaies, dés corps éminemment mobiles, ont été regardés de bonne heure comme la richesse par excellence ; et leur grande mobilité est le premier et le principal caractère qui les désigne pour la fonction qu’ils remplissent dans le système économique.

Lejurisconsulle au contraire a une prédilection marquée pour la richesse immobilière qui, mieux que d’autres, se prêle à une organisation savante du droit réel (8). Eu efl'et, dans l’état primitif des sociétés, avant les progrès de la culture et de l’art des constructions, quand il n’y a encore pas plus de docteurs en droit que de docteurs dans la science économique, le droit de

propriété (ou plutôt de possession) ne porto guère que sur des choses mobilières. Le sol qui n'appartient d’abord à personne, est ensuite pour les tribus une propriété commune, longtemps avant (pie de se fractionner en propriétés particulières. A une autre phase de la civilisation, la propriété immobilière devient au contraire prépondérante et la base du droit public et privé : la propriété des objets mobiliers eux-mêmes, des instruments do culture, du bétail, des esclaves, s’incorpore à celle du sol et en prend liclivemont l’immobilité. Les jurisconsultes (dont le règne est alors arrivé) consolident tant qu'ils le peuvent celte immobilité fictive qui donne un appui sensible et saisissable à leurs conceptions savantes. Enfin vient une époque où, comme de nos jours, on s’ingénie au contraire à trouver des moyens par lesquels les biens immeubles puissent prendre une mobilité commerciale et une facilité d’échange qui approchent de celles dont jouissent les choses naturellement mobiles et manuellement transportables .

18. — Voyez ce qu’était chez nous le droit en matière de succession, et ce qu’il est devenu. Grâce à la prépondérance de la propriété immobilière, la conservation des familles et la hiérarchie sociale avaient pour base ou pour garantie le mode de transmission héréditaire des biens immeubles, les substitutions, les retraits. De là des biens nobles et des biens de roture, des acquêts et des propres, qui faisaient retour aux diverses lignes de parenté. Nos idées philosophiques, notre amour de l’égalité, de l’uniformité, de la symétrie, ont fait disparaître de notre droit renouvelé toutes ces classifications compliquées, et même aboli la distinction

des immeubles et des meubles en matière de succession. Or, quand bien même un entrainement philosophique et politique ne nous eût pas conduits là, nous y aurions été amenés à la longue par le seul développement des faits commerciaux et économiques qui atténuent sans cesse l’importance relative de la propriété immobilière, et qui dès lors tendent à faire regarder comme inutilement compliqué l’échafaudage juridique fondé sur ' la prééminence de ce genre de propriété, et destiné à la maintenir.

En dehors de la matière des successions, les auteurs de la législation nouvelle, au commencement du siècle acLuel, ont accueilli la plupart des distinctions juridiques entre les biens immeubles et les biens meubles, telles que les leur avaient transmises les interprètes du droit romain et de nos anciennes coutumes ; et déjà l’on peut voir, si l’on y prend garde, que la plupart des entreprises, réputées novatrices en jurisprudence, tendent à l’effacement progressif de ces distinctions juridiques.

En veut-on un exemple? Notre droit n’admet A’hyjyothèques que sur les immeubles, les meubles ne pouvant être l’objet que de ce qui s’appelle en droit civil un privilège: mais, sous un nom ou sous un autre, il s’agit toujours pour le créancier, du droit d’être payé de préférence sur le prix d’une chose. D’un autre côté, notre droit donne à la femme une hypothèque sur les immeubles de son mari pour assurer le recouvrement de ce que son mari lui doit : aura-t-elle de même un privilège sur les biens meubles, ou (ptfur dégager la question de toute subtilité) la jurisprudence élendra-t-clle au prix des biens meubles, à l’aide d’une fiction quelconque, le droit de préférence que la loi a explicite -

ment reconnu à la femme sur le prix des immeubles du mari? Telle est la question qui a beaucoup occupé nos jurisconsultes et nos tribunaux, il y a quelques années, et l’on en seul bien la raison : car, il peut venir un temps où l’importance relative de la propriété immobilière ait tellement décru, qu'une garantie assise sur les immeubles seulement deviendrait illusoire dans la plupart des cas. Alors il faudrait, ou renoncer à la garantie que la coutume^l les mœurs exigeaient dans d’autres temps, ou changer la législation, ou l’amender par voie d’interprétation juridique, comme faisait le préteur romain quand la distinction entre les choses acquises selon le vieux droit des Romains (le droit des quirites), et les choses acquises selon le droit commun des peuples civilisés ( jus yentium), n’avait plus sa raison d’être.

19. — Une autre distinction familière aux jurisconsultes est celle des biens corporels et des biens incorporels : les économistes l’adoptent, en reconnaissant des richesses matérielles et des richesses immatérielles. Il faut voir dans le choix différent d’épithètes, le signe d’un progrès ou d’une altération du langage, toujours poussé plus avant dans les voies de l'abstraction, quelquefois à propos, d’autres fois hors de propos. Pour notre compte, nous préférerions encore la langue des jurisconsultes à celle des économistes : car chacun sait ce qu’il entend par corps, et il est difficile aux plus habiles de dire ce que c’est que la matière. Nous pouvons affirmer, par exemple, que l’électricité n’est point un corps, et il se passera du temps avant que l’on ne puisse dire si c’est ou si ce n’est pas une matière : mais n’insistons pas sur ces subtilités.

Il est clair que le progrès dans l’ordre des conceptions juridiques, aussi bien que le progrès dans l’ordre des faits économiques, conduisent à ja distinction qui nous occupe en ce moment. Si j’ai vendu une maison et qu’on ne m’en ait pas payé le prix, j’aurai une action devant les tribunaux pour faire résoudre la vente et pour rentrer dans la propriété de ma maison : c’est un droit ou un bien incorporel qui se retrouvera dans ma succession, si je n’en ai point fait usage et si je suis encore, au moment de mon décès, en temps utile pour m’en prévaloir. Cette action diffère complètement de la créance pour le montant du prix, et quant à sa nature juridique et quant à ses suites utiles, puisque la maison peut avoir triplé de valeur depuis la vente que j’en ai faite. Il a fallu un perfectionnement de la science du droit pour saisir ces différences et pour les mettre en lumière.

A côté de cette vieille acception juridique du mot action, il y en a une autre que nos mœurs actuelles ont rendue vulgaire jusque dans les hameaux, dont nos lois civiles s’occupaient à peine au commencement du siècle, et qui doit son origine à la formation des grandes Compagnies de négoce et d’industrie, c’est-à-dire à un progrès dans l’organisation économique.

20. — Un droit d 'usage, un droit de servitude foncière sont des biens incorporels au sens du jurisconsulte et non des richesses matérielles au sens de l’économiste, puisqu’on ne peut transférer à d’autres le droit d’usage, ni mettre dans le commerce la servitude foncière indépendamment du fonds auquel la servitude est due : mais un droit d’auteur constitue tout à la fois un bien incorporel et une richesse immatérielle, du moment qu’il est,

comme le fonds de terro, productif de revenu et du moment que la loi permet d’en disposer comme du fonds de terre. Un fonds de terre est pour la société une richesse matérielle et aussi un bien corporel dans le patrimoine du particulier. La production de l’œuvre littéraire a créé tout à la fois une richesse pour la société, et un bien incorporel qui entre dans le patrimoine d’un particulier ou d’une famille. La propriété littéraire, quoique immatérielle ou incorporelle, est un fonds aussi réel que le fonds de terre : car il ne faut pas confondre le degré de réalité avec le degré de solidité ou de résistance aux causes de destruction. Et d’ailleurs, si la propriété littéraire avait été inventée du temps des anciens Grecs, la propriété de l’Iliade eût été plus solide que la propriété d’une maison de Smyrno ou de Milet, exposée à être renversée tous les cinquante ans par un tremblement de terre.

Au contraire, les créances, les actions, qui composent la plus grande partie des biens incorporels et qui entrent à ce titre dans le patrimoine des particuliers, ne pourraient, sans double emploi, figurer à titre de richesses immatérielles dans l’inventaire de la richesse générale. On peut et l’on doit y comprendre la propriété littéraire et le fonds de terre, tant que les ennemis de la propriété littéraire ou ceux de la propriété du fonds de terre n’auront pas définitivement gagné leur procès ; tandis que ce serait une méprise grossière que d’y comprendre à la fois pour toute sa valeur l'immeuble hypothéqué et la créance dont l’immeuble est le gage, ou bien encore le capital matériel d’un chemin de fer et les actions dans lesquelles la valeur de ce capital matériel (grossie de la valeur du privilège temporaire d’exploitation) est censée

divisée. La création des biens incorporels ou des valeurs immatérielles n’est souvent qu'un ingénieux artifice pour donner à des immeubles celte mobilité fictive dont nous parlions tout à l’heure et qui fait de continuels progrès, quoique pas encore assez, au gré des novateurs impatients. L 'assignat, dans la pensée de ceux qui l’ont inventé, était un moyen de mettre promptement en circulation la valeur des biens nationaux, mais les assignats n’accroissaient pas la richesse nationale.

21. — Enfin (car nous ne prétendons pas épuiser le sujet) les jurisconsultes distinguent des choses fongibles et des choses non fongibles. D’après l'étymologie, les choses fongibles sont celles qui, dans les transactions civiles, se remplaçent indifféremment par d’autres de même espèce, en mêmes quantités et quali tés, telles qu’un sac d’écus, un sac de blé, un sac de charbon : et, comme les choses qui so consomment par l’usage même que l’on en fait, ne pourraient être l'objet d’un prêt, d’un usufruit, d’une jouissance légale quelconque, si l’on n’admettait qu’elles peuvent être ainsi remplacées, il s’ensuit qu’on entend d’ordinaire par choses fongibles celles dont l’usage entraîne essentiellement la consommation, par opposition à celles qui peuvent servir indéfiniment au même usage, en n’éprouvant, soit par l’action du temps, soit par le fait même de l’usage, qu’un dépérissement lent et graduel; Les mêmes choses peuvent, suivant la destination qu’elles reçoivent, être considérées comme fongibles ou comme non fongibles en ce dernier sens. Un animal élevé pour la boucherie est une chose fongible, aussi bien que des fruits ou des graines comestibles; tandis que le même animal, en tant qu’il est employé comme force motrice, ou bien en tant qu’il

donne du lail ou de la laine, se range dans la classe des biens non fongibles. Surce poinl, la classification du jurisconsulte peut aller diamétralement à l'encontre de celle de l’économiste. Suivant le jurisconsulte, l’argent monnayé est une chose qui se consomme par l’usage que l’on en fait, attendu que nous ne pouvons nous servir des espèces monnayées sans les faire sortir de notre domaine ou sans les consommer, en ce qui nous regarde; tandis qu’au point de vue de l’économiste, les métaux précieux sont, parmi les richesses mobilières, du nombre de celles qui peuvent servir le plus longtemps sans éprouver de déchet ou de frai notable, qualité qui est encore une de celles dont, il faut tenir compte pour expliquer l’importance de leur rôle économique.

D’ailleurs les choses qui ne se consomment point par l’usage peuvent être fongibles, au premier sens que l’étymologie indique, ou bien passer dans la catégorie des choses non fongibles, suivant la nature des transactions dont elles sont l’objet. Un fournisseur qui traite avec l’Etat pour une remonte de cavalerie, s’engage à livrer tant de chevaux propres au service, c’est-à-dire spécifiquement déterminés, mais non pas tels chevaux déterminés individuellement; tandis que l’amateur millionnaire, qui paye cent mille francs un cheval de course, entend bien acheter une chose individuellement déterminée, qui a son nom propre, une chose que d’autres choses de même espèce ne remplacent pas, ou ce que les jurisconsultes nomment aussi un corps certain. Or, des choses non fongibles dans ce dernier sens, des tableaux de maîtres, des autographes, des livres rares, sont l’objet des enchères des amateurs, des curieux, des connaisseurs, mais non d’un commerce proprement dit. Pour qu’une

chose ait lin cours, et qu’elle renlre parmi celles sur lesquelles portent les spéculations de l’économiste, il faut justement qu’elle n’ait pas de caractère individuel, ou qu'on l’en dépouille par l'abstraction, pour ne plus considérer en elle que ses qualités spécifiques. Dans l’acquisition d’une terre, d'une maison, l’économiste ne verra qu’un placement à tel taux, et n’aura point à s’occuper de ce que les jurisconsultes nomment 1 eprix d’affection , tel que celui qui proviendrait des souvenirs de famille ou des souvenirs historiques qui s’attachent à telle terre, à telle maison individuellement déterminée.

22. — Occupons-nous maintenant de distinctions ou de classifications qui appartiennent spécialement à la doctrine des économistes. Les richesses mobilières qui sont l'objet du commerce proprement dit, s’appellent des produits, quand onaprincipalemenlégard aux lieux, aux circonstances, au mode de leur production; et on les nomme des denrées ou des marchandises , lorsque l’attention se fixe de préférence sur le genre d’utilité qui les fait rechercher, transporter, emmagasiner et finalement livrer à la consommation. Dans le style du commerce, on les appelle aussi des articles, et ce mot dont nous ferons un usage fréquent, a passé dans la langue des économistes, parce qu’il a un air de généralité et d’abstraction qui convient à des spéculations théoriques.

Une distinction des plus familières aux économistes est celle que l’on établit entre les matières premières et les articles manufacturés ou fabriqués. Des métaux en barres, des bois d’ébénislerie, des peaux tannées, la laine, le coton, sont des matières premières, tandis que des objets de serrurerie, de quincaillerie, d’orfèvrerie, des meubles, des chaussures, le drap, la toile, sont des

articles manufacturés ou fabriqués. Les matières combustibles, qui n’entrent pas dans la composition des articles manufacturés, mais qui ont fourni la chaleur nécessaire pour les manipulations de la manufacture ou pour le développement de la force motrice qu’elle consomme, sont considérées à ce titre, et avec raison, comme des matières premières. Cette classification laisse en dehors toutes les denrées immédiatement appropriées à la nourriture de l’homme et à la satisfaction de ses besoins les plus impérieux ; mais, à un autre point de vue et lorsque l’on considère l'homme lui-mème comme une force productrice, on trouve que la consommation de pain pour la nourriture des ouvriers de la manufacture ressemble assez à la consommation de houille pour l’alimentation de la machine à vapeur qui met en mouvement les bobines; et en ce sens, le blé, le bois do chauffage, etc., seront aussi réputés des matières premières.

25. — Les diverses richesses mobilières sont trèsinégalement mobiles ou transportables, et la difficulté du transport tient au volume, à la fragilité, mais surtout au poids de l’article. Les marchandises qui, pour le même poids, ont très-peu de valeur, sont dites des marchandises lourdes ; de sorte que la pierre, la houille, le blé, le vin sont aux yeux de l’économiste des marchandises bien plus lourdes que l’or et l’argent, auxquels le physicien assigne pourtant une densité bien plus forte. Comme l’un des buts d’une industrie perfectionnée est de condenser la valeur sous le moindre poids possible, afin de rendre d’autant plus facile le transport et la négociation des valeurs, on pourrait appeler densité économique ou densité de valeur d’une denrée, la valeur de

cette denrée pour l’unité de poids. La densité économique, qui influe tant sur le rôle d’une denrée dans le système commercial, deviendrait ainsi une chose définie et parfaitement mesurable.

Les marchandises d’une faible valeur, qui, sans être lourdes au sens physique, occupent un grand volume et remplissefitune grande place dans les appareils de transport, sont dites des marchandises encombrantes. Les articles fragiles qu’il faut soigneusement protéger par des caisses et des enveloppes deviennent par cela môme des articles encombrants. Comme la dépense de traction dépend à la fois du poids des objets transportés et du poids des appareils de transport, on voit que le désavantage des denrées enconibranles équivaut à une aug- ^ mentationde poids pour la môme valeur. Les entrepreneurs de transports apprécient ce désavantage en fixant leurs tarifs; et si les moyens de transport ainsi que les tarifs étaient partout les mômes, le prix du transport de chaque sorte de denrée, pour l’unité de valeur et pour chaque kilomètre parcouru, serait la juste mesure de sa mobilité commerciale.

On établitdes usines, desmanufactures près des forêts et des mines de houille, on y attire une population ouvrière, justement pour condenser dans des articles fabriqués, d’un transport facile et dont le marché est en quelque sorte indéfini, la valeur du cojnbustible que les usines consomment et des denrées alimentaites que consomment les ouvriers : toutes denrées lourdes et encombrantes, que leur abondance même avilissait sur le marché local.

24. — Les denrées se classent encore, ou plutôt s’échelonnent, suivant qu’elles sont d’une conservation

plus ou moins diflicile ou facile. La facilité de transport tend à niveler les valeurs de la même denrée dans les divers lieux; elle agit comme régulateur ou correctif des inégalités de la production et de la consommation d’une localité à l’autre, d’un pays à l'autre : la facilité de conservation tend à niveler les valeurs de la même denrée à diverses époques, pourvu que les inégalités n'e tiennent pas à des causes persistantes, opérant dans le même sens durant de longs périodes; elle agit comme régulateur ou correctif des Inégalités accidentelles de la production et de la consommation, d’une époque à l’autre. Bien des choses, d’une conservation facile au sens physique, sont exposées à perdre promptement une grande partie de leur valeur et veulent un prompt débit. Tels sont les articles de mode. On en peut presque dire autant des nouveautés en librairie, puisque, pour quelques livres qui restent et qui (à la manière des vins généreux) gagnent en vieillissant, il yen a une multitude qu’on cesse de rechercher et dont, au bout d’un petit nombre d’années, la valeur commerciale a presque entièrement disparu : soit parce qu’ils ne répondent plus à l’état des connaissances, au courant des idées; soit parce que les goiits littéraires ont changé, et qu’ils ont cessé de piquer la curiosité du public. De quelque cause que provienne la difficulté de conserver une chose, dans son état physique ou dans sa valeur commerciale, il est clair que les conditions de la spéculation et du commerce sont toutes différentes, pour les choses de cette catégorie et pour celles dont le débit peut attendre l’occasion opportune, l’instant favorable. D’un côté se trouveront les capitaux médiocres, le roulement rapide et les gros bénéfices, pour compenser les nombreuses chances de perte ;

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de l’autre les grands capitaux, engagés à longs ternies, et les profits médiocres, mais beaucoup plus sûrs.

2b. — Enfin (car nous ne prétendons pas épuiser le sujet) on distingue des articles de luxe et des articles de première nécessité; ce qui suppose apparemment que l’on passerait par des articles de seconde, de troisième nécessité, avant que d’arriver aux articles de luxe, de sorte qu’il s’agit plutôt d’échelonner que de classer. A vrai dire, il n’est pas aisé de définir le luxe : de nos jours un bourgeois se passe des fantaisies réservées jadis aux marquis et aux financiers ; et le nécessaire, pour un paysan d’aujourd’hui, aurait paru un grand luxe aux bourgeois d’autrefois. Nous lâcherons de donner plus loin quelques éclaircissements à ce sujet, et, en attendant, l’essentiel est de remarquer que les articles entrés, pour une raison ou pour une autre, dans la consomma tion des classes populaires, offrent aux combinaisons de l’industrie et à la spéculation commerciale (toutes les autres circonstances égales d’ailleurs) une base bien autrement large et solide que celle que peuvent offrir les articles encore réservés (dans l’état de la société, des arts et des mœurs) à la consommation des classes riches.

De tout cela l’on peut déjà conclure qu’une nation fera de plus constants progrès dans la richesse commerciale lorsqu’elle dirigera de préférence son activité vers la production des articles dont le mode de fabrication admet des perfectionnements continus, à qui leur mobilité ouvre des débouchés illimités, qui peuvent, en raison de leur facile conservation, attendre les besoinsdu consommateur, etqui, en même temps, trouvcntdes consommateurs dans toutes les classes de la société. 11 ne serait pas facile sans doute de réaliser complètement ce type

L1YKE I. - CHAPITRE 111.

idéal, tic réunir des avantages dont quelques-uns semblent souvent s’exclure. Selon que les circonstances et le génie des peuples les pousseront dans telle ou telle voie, ils participeront plus ou moins à certains avantages, ils ressentiront plus ou moins les inconvénients qui y sont attachés. Non omnia possumus omnes. Et ce que l’on dit des peuples, on peut le dire des individus. Après tout, si la raison montre aux individus comme aux peuples, les suites de tel parti, c’est cette espèce d’instinct que nous nommons vocation, instinct bien supérieur à l’instinct animal, mais bien différent aussi de la délibération raisonnée, qui influe principalement sur la direction de l’activité, soit qu’il s’agisse des individus ou des peuples.

26. — Puisque nous sommes en train de faire de la philosophie économique, on nous permettra de terminer par quelques considérations d’un ordre plus élevé, qui intéressent également l’histoire de la Nature et l’histoire de l’homme : puisqu’il a bien fallu que les sociétés humaines, dans leurs développements, se conformassent au plan général de la Nature, à l’arrangement du monde extérieur.

Le sauvage vit de sa chasse ; la vie pastorale est la première étape dans la route de la civilisation; les travaux de l’agriculture viennent ensuite, puis ceux de l’industrie et du commerce. Sous le régime de la vie pastorale, certaines espèces animales donnent leur chair, leur lait, leur toison, c’est-à-dire autant de produits de la vie organique et végétative qui réside en elles. A vrai dire, ces espèces animales sont pour l’homme comme autant d’espèces végétales d’une nature particulière, ayant de plus que les végétaux proprement dits, la loeo-

motion et l’instinct de chercher leur pâture Au point de vue économique, ce sont des machines ou des appaieils destinés à extraire de la création végétale les matières premières que l’acte de la végétation a élaborées (et qui, sans ce travail préalable, y seraient pour la plupart perdues pour l’homme), et môme à donner un commencement de mise en œuvre à quelques-unes de ces matières premières. Mais, pour que l’homme se livre aux travaux de la vie pastorale et de l’agriculture, il faut d’abord qu’il ait su utiliser, dans tin petit nombre d’espèces choisies (telles que le chien, le cheval, le bœuf, le chameau), les forces et les instincts de la vie animale; il faut qu’il ait trouvé parmi ces animaux que la Nature a placés le plus près de lui dans l’échelle des êtres, des compagnons, des aides, des amis ou des esclaves. Les uns fournissent principalement leur force musculaire, les autres leurs instincts de garde, de chasse, de guerre ou de voyage : de manière, bien entendu, qu’il y ait une part laissée à la force mécanique, même dans les services les plus élevés de tous, où l’instinct joue le rôle principal, et où cet instinctse développe parla domestication et l’assouplissement des races, jusqu’à approcher de l’intelligence et des passions humaines ou à les simuler.

Au premier degré de la civilisation, ces animaux à instincts développés sont pour l’homme la plus précieuse et presque l’unique richesse. Si la civilisation fait quelques pas de plus, ils commencent à ne plus guère figurer, dans l’ordre économique, que comme des

’ Ce rapprochement aval frappé Aristotk : wunep /ewpyiav Çwcjj» piu, 5/ovvrt;, dit-il en parlant des peuples pasteurs. PolU. liv. I, chap. 8.

objets de luxe et en quelque sorte comme une marque de noblesse : le rôle des espèces animales, en tant que source de force mécanique, acquiert au contraire nne importance croissante. Enlin il vient un temps où l'homme, par une organisation plus savante de l’industrie, remontant jusqu’aux principes des choses, trouve de l’avantage à substituer à la force musculaire des animaux les forces élémentaires du monde inorganique, la chaleur, l’électricité. Le cheval de l’Arabe du désert, avec les poétiques images qu’il réveille, le cheval-vapeur de l’industrie moderne, marquent ces étapes extrêmes de la civilisation. D’un compagnon, d’un ami, l’homme fait d’abord un esclave, puis une machine; puis il finit par préférer à cette machine naturelle une machine qu’il a pu construire sur un plan plus simple et qui par là se prèle mieux à des progrès scientifiques et réguliers. Il parcourt en sens inverse la route que la Nature a suivie, en allant du simple au composé, en subordonnant aux phénomènes les plus généraux, aux lois les plus fondamentales, les manifestations les plus compliquées de son art divin.

27. — En même temps que l'industrie humaine s’organise et se perfectionne, les emprunts qu’elle fait au règne inorganique acquièrent plus d’importance. Les produits de l’organisme vivant, animal ou végétal, en raison même de leur complexité, jouissent de propriétés plus immédiatement adaptées à nos besoins physiques, mais en général moins tranchées et moins énergiques, ce qui fait qu’ils peuvent assez aisément se remplacer les uns par les autres, ou se servir de succédanés les uns aux autres. Une fécule en remplace une autre, une boisson alcoolique dispense de l’usage d’une autre boisson;

une plante fournit ses filaments pour tenir lieu de ceux d’une autre plante textile. Au contraire, les matériaux (en général plus simples) que renferme la richesse minérale, et pour l’extraction desquels cette richesse est exploitée, sont doués aussi de propriétés plus énergiques qui n’admettent pas facilement de telles substitutions. Ils deviennent par laies instruments indispensables d’une industrie perfectionnée, systématisée, parce qu’il faut que l’industrie, comme les sciences, remonte aux principes des choses pour les soumettre à cette coordination systématique qui est la condition du progrès indéfini.

Les métaux surtout possèdent éminemment ces caractères distinctifs de la richesse minérale : il n’y a guère de métal susceptible d’exploitation dont l’homme ne tire un parti avantageux, précisément à cause de la simplicité de sa nature, et des caractères tranchés ou des propriétés énergiques qui tiennent à la simplicité de substance. Les mêmes raisons qui donnent tant d’importance aux métaux dans l’ordre de la science pure, font que l’exploitation des métaux est la condition préalable de l'organisation de tous les arts physiques et chimiques : tandis que l’exploitation économique de telle espèce végétale ou animale tient le plus souvent à des détails très-subalternes d’une organisation très-complexe, et n’est point en rapport avec l’importance de l’espèce dans l’économie de la Nature.

Une autre conséquence découle de là. Les espèces végétales et animales, à cause de la complexité do leur structure et des circonstances originelles de leur création, ont une patrie : les métaux, comme toutes les espèces minérales proprement dites, n’en ont

pas. Sans doute les mêmes espèces minérales ne se trouvent point partout, et ne s'offrent pas avec une abondance égale partout où on les rencontre : mais les mêmes espèces minérales, comme les mêmes terrains géologiques, se trouvent à toutes les latitudes, dans toutes les conditions de température, d’exposition et de climat, parce que leur superposition et leur éparpillement dans l’écorce de notre globe tiennent à des causes énergiques et primordiales, absolument indépendantes de la distribution des températures et des climats dans l’ordre actuel des choses. Voilà une raison de plus pour que la richesse minérale et surtout la richesse métallique tende à devenir la pièce régulatrice et maîtresse du système économique et commercial : elle se trouve disséminée partout, arrive sur tous les marchés et rend partout les mêmes genres de services.

28. — En thèse générale, les richesses susceptibles de reproduction et d’aménagement régulier (approprié, dans un ordre de choses stable, aux besoins constants des populations, ou susceptible de se mettre en rapport avec les besoins quand les besoins changent) sont celles qui résultent de la direction donnée par l'homme aux forces productrices de la Nature vivante, telles que les denrées qui servent à la nourriture de l’homme; tandis que les richesses que l’exploitation épuise, et dont l’exploitation est irrégulière comme les trouvailles qui y donnent lieu, sont celles dont la formation et le dépôt se rattachent à des accidents de l’antique histoire de notre planète : par conséquent les richesses minérales ou plutôt fossiles; car, les dépôts d’ivoire fossile, de bitume, de houille, s’épuisent comme les dépôts métallifères, quoique les uns contiennent des produits qui

ont eu vie, et les autres des produits bruts ou minéraux dans le vrai sens du mot. Cependant, au point de vue de l’économiste, on peut bien ranger parmi les richesses qui ne s’épuisent pas, des richesses minérales dont la source est tellement abondante que l’exploitation s’aménagera toujours en raison des besoins : en effet, qui s'avisera jamais de craindre que les hommes manquent jamais d’argile, de marne, de chaux ou de plâtre, pas plus que d’eau ou d’air atmosphérique? Inversement il faut ranger parmi les richesses qui s’épuisent, les dépouilles des espèces vivantes dont l’intérêt privé ou la police des nations ne peuvent pas régler l’exploitation de manière à assurer un aménagement. Ainsi l’on est menacé do voir disparaître les dépôts de guano accumulés dans des lieux jadis inconnus à l'homme, ou les espèces de grands cétacés auxquels l’homme fait une chasse animée jusque dans les mers polaires

D’ailleurs, ce n’est pas uniquement par leur action sur l’organisme vivant que les forces de la Nature peuvent être considérées comme actuellement reproductrices, au point de vue de la production économique. Un cours d’eau est une force que l’homme applique utilement à des travaux mécaniques, et qui se régénère sans cesse, ou périodiquement avec les saisons. Sur les bords de la mer, à des latitudes convenables, la chaleur du soleil d’été suffit à l’exploitation périodique des marais salants ; et en ce sens l’on peut dire que la seule chaleur solaire produit annuellement une récolte de sel, tandis qu’il faut l’intervention de beaucoup d’autres agents, et surtout celle des forces mystérieuses de l’organisme, pour produire une récolte de froment ou de

luzerne. En fait <le produits fossiles, l’anthracite, la houille, le lignite, le granit, le marbre, ne se régénèrent pas; la tourbe et le tuf se régénèrent : produits mesquins, il est vrai, en comparaison de ceux que la Nature a renoncé à produire, dans les temps qu’elle réservait au déploiement de l’industrie de l'homme. Ainsi, il a fallu que l'activité des puissances productrices de la Nature (aussi bien dans le règne organique que dans le monde inorganique) passât par son maximum d’énergie avant l’avénement de l’homme et de son industrie : seulement la production organique, qui a commencé plus tard, conserve relativement plus d’activité et d’iinporlance dans les temps actuels.

Tout cela mérite bien d intéresser celui qui envisage d’un œil de philosophe les destinées du genre humain. Car toute richesse susceptible d’un aménagement régulier est un élément de cet ordre final, stable, vers lequel gravitent les sociétés humaines : ordre dont la persistance même annoncerait que le temps de l’histoire est fini, et que tout s’est arrangé d’après des lois dont la science suffit pour rendre raison. Au contraire, le rôle d’une richesse que l’on trouve par accident et qui nécessairement s’épuise, est un rôle qui appartient plutôt à l’histoire qu’à la science. C’est ainsi qu’il y a une histoire de la découverte, de l’exploitation, de la diffusion des métaux précieux, histoire qui passe (de nos jours encore) par des phases non moins saisissantes que celles qui ont été décrites pour les temps anciens ; tandis que le blé, la vigne ont une mythologie, sans avoir d’histoire proprement dite.

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