CHAPITRE VII
RÉFLEXIONS SUR LA NATURE DE LA CONTROVERSE EN FAIT D*ÉCONOMlE SOCIALE* — CONCLUSION DE L’OUVRAGE.
29T. — Notre esquisse achevée, nous pouvons utilement revenir sur les considérations générales présentées au début, et mieux caractériser la place, la nature, les moyens, la portée de cette science d’origine moderne, qtfi traite de l’économie des sociétés et plus particulièrement de ce qui concerne la production et la distribution des richesses (11).
Les pères de la philosophie grecque, Platon et Aristote, ont très-bien distingué ce qui est du ressort de la science (ImoT/ipn) et ce qui est du ressort de l'opinion (dcÇa)'. La science, la raison, flambeaux divins de l’humanité, gouvernent effectivement le monde, en ce sens que leurs règles constantes, immuables, doivent finalement l'emporter sur les fluctuations des éléments inférieurs de notre nature : tandis que l’opinion maîtrise, entraîne le monde plutôt qu’elle ne le gouverne, et qu’il lui arrive souvent de détruire son œuvre de la veille. Or, qui ne voit que la plupart des questions d’économie sociale dont le monde s’occupe, sont traitées dans le monde et quelquefois même (par exemple, lorsqu’il s’agit du régime de la presse, du timbre des journaux,
i Eisa i tur les fondements de nos connaissances, T. Il, chap. 24, n" 378 et suie.
du droit d’association ou de réunion) sont traitées par le législateur comme des questions d’opinion, plutôt que comme des questions scientifiques dont les Gouvernements de notre époque ne redoulentjamais la discussion, et au sujet desquelles le monde s’incline devant l’autorité des savants? Et comment le monde s’inclinerait-il devant l’autorité de savants divises entre eux, partagés en sectes, en écoles, non par suite de torts qui leur soient imputables, mais parce qu’ils n’ont pu trouver ce roc inébranlable, ce quid inconcusmm sur lequel il est permis de bâtir en toute siireté? Certes, nous ne sommes pas de ceux qui n’ont vu dans les écrits des économistes qu’une littérature ennuyeuse; l’ an exagérerait fort notre pensée et l'on nous mettrait ea contradiction trop sensible avec nous-mème, si l’on nous accusait de refuser à la doctrine économique le nom de science et le genre de dignité qui s’y attache. Bien des vérités ont été établies par les économistes, bien des erreurs ont été dissipées à la clarté du flambeau de la science, à l’aide du raisonnement et de l’expér ence; mais cette science est encore et dans certaines t e ses parties elle restera toujours à l’état fragmentaire (12); elle n’admet pas et n’admellra jamais complétem rnt la construction régulière, systématique, constamn ent progressive, qui appartient aux sciences que l’on regarde comme définitivement constituées, en ce :.ens qu’elles reposent suides bases inébranlables et uni /ersellement admises.
295. — Les motifs de cette assertion ressortent de tout ce qui précède. Et d’abord remarquons l’espèce de contradiction qui se trouve entre le but social de la théorie des richesses (9) et le définition scientifique de la. richesse (1). Posséder lei choses auxquelles notre
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science impose la qualification générique de richesses, c’est posséder virtuellement toute autre chose de valeur égale, que l’on peut se procurer par le commerce. Cela est vrai (par une conséquence de la loi des grands nombres) pour le simple particulier qui peut mettre en vente les richesses qu’il possède et qui ont un cours, sans que l’offre qu’il en fait ait une influence appréciable sur les cours; mais cela cesse d’être vrai pour une grande Compagnie qui mettrait en vente des approvisionnements considérables, et à plus forte raison pour une nation qui ne saurait songera mettre un beau jour en vente tout son blé, tout son vin, tout son or, tout son argent. Si une telle opération pouvait se concevoir et s’exécuter, elle exclurait l’application de la loi des grands nombres et les compensations qu’elle amène. Cependant l’économiste s’occupe bien moins de ce qui peut enrichir ou appauvrir les particuliers, que de ce qui peut enrichir ou appauvrir les nations, les Etats, des classes entières de la société : propriétaires fonciers, capitalistes, fabricants, ouvriers des manufactures, cultivateurs du sol. Il faut donc qu’il soit sans cesse en garde contre un défaut de concordance entre les applications qu’il a en vue et les postulats de sa théorie. On peut bien admettre que quelques propriétaires ont converti leurs champs en prés ou en vignes, ou qu’une petite fraction de la population ouvrière a quitté sans trop de peine, dans le cours d'une génération, la navette pour la truelle, s’il y a plus d'avantage à manier la truelle que la navette; mais on ne passe pas ainsi de la classe des ouvriers dans celle des propriétaires ou des capitalistes, ou vice versa. Les questions qui intéressent, non plus des individus éparpillés, mais des
classes entières de la société, sont du ressort de l’homme d’Etat, du politique, plus encore que de l’administrateur : à plus forte raison sortent-elles du cadre • de la science proprement dite.
Rappelons encore ce qui a été dit (1 2) sur les obscurités inhérentes à l’idée de force, surtout quand cette idée s’associe à l’idée d’un principe de yie, surtout quand il s’agit de ces êtres collectifs où la vie circule d’après des lois que nous comprenons moins bien encore que celles qui président aux manifestations de la vie individuelle. Diflicilement de telles masses vivantes et sensibles se laissent-elles représenter par des signes abstraits, par des chiffres ou des lettres de l’alphabet.
On a vu dans la théorie de l’excitation ou de l’encouragement des forces productrices (livre III, chap. II et suiv . ) comment la nécessité de tenir compte du principe de vie et de croissance qui anime les sociétés dans leur travail économique comme dans leurs autres fonctions, met souvent en défaut le principe de compensation à l’aide duquel on pourrait cheminer dans l’analyse abstraite et purement logique des problèmes les plus généraux et les plus importants que nous offre la constitution du système économique .
Enfin, le lecteur ne peut manquer d’avoir présenta l’esprit tout ce que nous venons de dire dans ce quatrième livre à propos de la définition du progrès économique et des nombreuses restrictions qu’elle comporte (242). Comment définir l’amélioration économique, lorsque la définition impliquerait une comparaison entre des choses hétérogènes, qui n’ont point de commune mesure, qui peuvent n’ètre pas mesurables, chacune dans son espèce, et qui, en tout cas, ne
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sont point numériquement comparables? El là où les définitions précises font essentiellement défaut, comment procéder par voie de déduction rigoureuse, comment élever une construction scientifique? Autant vaudrait partir d'un syllogisme dont la mineure seule serait évidente, et dont la majeure resterait problématique.
296. — Ce qu’ évidemment l’on ne pourrait faire par les seules forces du raisonnement, pourrait-on le faire par la voie expérimentale ? Nullement. En fait de résultats économiques comme en fait de pratique médicale, il y a lieu à des observations, à des tâtonnements, à des essais, mais non à l’expérience proprement dite, à l’expérience sans parti pris, à l’expérience vraiment scientifique, telle, par exemple, que les physiciens la conçoivent et la pratiquent. Qu’il s'agisse de nations ou d’individus, on peut essayer d’un régime ou d’un remède ; mais il n’est pas permis d’expérimenter sur le vif quand la nature humaine est en jeu. D’ailleurs, tant de causes peuvent influer à la fois sur les faits économiques, que l’on ne voit pas' comment l’on pourrait instituer l’ experimentum crucis et se prémunir suffisamment contre le sophisme si périlleux : post hoc, ergo propter hoc. Il faudrait pouvoir éliminer les causes les unes après les autres par la répétition ot la confrontation, sinon d’expériences, au moins d’observations faites dans des circonstances dissemblables; et les phénomènes économiques ne se prêtent guère à cette variété d’observations. Ils s’v prêtent d’autant moins que la civilisation mêle plus les peuples, que la solidarité économique de toutes les parties du monde civilisé est plus prononcée : de manière que les causes
majeures élenüent à la fois leur inlluence sur le monde entier. En môme temps, les conditions économiques changent partout avec une grande rapidité : tellement que les observations du passé n'ont plus de valeur scientifique pour l’avenir, et que souvent même chaque observation isolée perd son utilité scientifique, attendu que les conditions du phénomène ont notablement changé, dans le cours même de l’observation (56).
D’ailleurs, à supposer que l’expérience ou l’observation n’offrent pas de difficultés intrinsèques, ou d’obstacles insurmontables dans l’exécution, elles ne pourraient suppléer au défaut de définition, là où l’imperfection de la science tient à un défaut de définition. Admettons que la statistique ait nettement établi qu’à la suite de telle mesure législative et par l'effet incontestable de cette mesure, il y a eu décroissement de la population en même temps qu’augmentation des salaires : le statisticien pourra livrer ce fait aux méditations des philosophes, mais on n’aura pas pour cela constaté scientifiquement que la mesure est bonne ou mauvaise, économiquement parlant; car il n’y a pas moyen d’établir scientifiquement, en vertu de définitions et de déductions rigoureuses, que l’avantage économique l’emporte sur l’inconvénient, ou l’inconvénient sur l’avantage.
En statistique, le calcul des moyennes est le procédé le plus commode et presque le seul pour mettreen relief les faits empiriques sur lesquels on veut appeler l’attention ; mais il n'est pas de mise dans une foule de questions de l’ordre économique. Il ne suffirait point, par exemple, d’avoir établi que, par suite d’une mesure de gouvernement, le revenu moyen s’est accru, et qu’ainsi
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les uns gagnent plus que les autres ne perdenl : le principe d’équité qui est de tous les pays et de tous les temps, le principe d’égalité qui domine plus particulièrement le pays et l’époque où nous vivons, s’opposent à ce que les actes de la puissance publique tendent à accroître les inégalités naturelles et inévitables des conditions.
297. — Nous venons d’indiquer les causes, à notre avis les plus profondes, des imperfections scientifiques de la doctrine, mais il y en a d’autres. Dans les plus parfaitesdessciences naturelles, telles que l’astronomie, il y a une subordination marquée entre les causes principales et simples, qui impriment aux phénomènes leurs caractères généraux de régularité et de simplicité, et les causes secondaires, accessoires, beaucoup plus complexes, qui troublent ou dérangent les effets des causes principales, mais non pas assez pour les masquer à l’observateur, ni pour que la science ait à hésiter dans sa marche qui consiste à étudier d’abord les causes principales, sauf à tenir compte ultérieurement des actions perturbatrices. Lorsqu’il s’agit de sciences moins parfaites, comme la météorologie, ou comme celles qui ont pour objet les êtres vivants, la subordination des causes peut être beaucoup moins bien accusée par leurs effets mêmes; les perturbations, les effets accidentels auront une amplitude qui pourra aller jusqu’à obscurcir ou masquer ce qu’il y a de fondamental et d’essentiel dans les conditions du phénomène : néanmoins l’œil de l’intelligence pourra voir ce que les sens n’atteignent pas; l’ensemble des phénomènes naturels fournira à la raison des inductions d’une telle force, que le principe de coordination des causes et des effets, une fois saisi par
des hommes supérieurs, frappera également tous les esprits justes et sera universellement, accepté comme le point de départ de nouvelles recherches, comme la formule qui doit les contenir et les soutenir.
Il n’en est plus de même pour ce qui fait l’objet des études de l’économiste. Les abstractions auxquelles il faut toujours recourir pour simplifier les questions et les rendre accessibles au raisonnement, ne sont pas de celles qui s’imposent à tout le inonde et que la nature des choses a dictées : ce sont au contraire le plus souvent des abstractions artificielles et dans lesquelles il entre beaucoup d’arbitraire. Ce que l’un néglige dans une première approximation, comme un fait secondaire et accessoire, un autre le regardera comme le fait principal et dominant, et bâtira en conséquence sa théorie. Dès lors on pourra avoir des théories qui se contrediront, sansque la faute en soit, de part ni d’autre, à des erreurs de raisonnement. Toutes seront incomplètes, inexactes dans l’application, et aucune ne sera fausse à proprement parler. Sans doute, à la longue, on pourra reconnaître qu’il yen a de moins imparfaites que d’autres, ou composer des unes et des autres, dans les parties où elles ont l’avantage, un corps de doctrine éclectique : mais cela même s’opposera à ce que les parties puissent se fondre en un système unique, et contribuera à maintenir la science dans un état d’imperfection relative.
298. — On ne peut guère expliquer que pardesconsidérations de ce genre la répugnance que le public a toujours montrée pour l’emploi des signes mathématiques dans la discussion des questions économiques. Ce n’est pas que l’usage discret des symboles et des formes
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mathématiques ne puisse être utile en -pareille occasion. Lors même que les signes mathématiques ne seraient pas absolument nécessaires, s’ils peuvent faciliter l’exposition, la rendre à la fois plus concise et plus précise, mettre sur la voie de développements plus étendus, prévenir les écarts d’une argumentation vague, il serait peu philosophique de les rebuter, parce qu’ils ne sont pas également familiers à tous les lecteurs, et qu’on s’en est quelquefois servi à faux. Néanmoins, il faut craindre le mélange et l’abâtardissement des genres. L’appareil mathématique, très -propre à conduire promptement aux conséquences de certaines hypothèses abstraites, a l’inconvénient de donner à penser qu’on attribue à ces hypothèses une valeur qu’elles ont effectivement dans l’interprétation des phénomènes naturels, et qu'elles ne sauraient avoir au même degré dans l’interprétation des phénomènes sociaux. On n’en doit user qu’avec de grandes précautions, ou même on doit se résigner à n’en pas user du tout, si le jugement du public y paraît contraire; car ce jugement a ses raisons secrètes, presque toujours plus sures que celles qui déterminent les jugements individuels.
299. — Par toutes ces raisons, il faut reconnaître dans la science des économistes des causes internes d’imperfection native et irrémédiable, qui la maintiendront toujours à un état plus ou moins fragmentaire, qui s’opposeront constamment à la coordination de toutes ses parties dans une architecture unique : quoique certainement les progrès de la théorie et de l’expérience doivent successivement l'amener à une coordination moins imparfaite, et relier entre eux des fragments qui nous semblent encore confus et éparpillés.
Il en résulte que la science des économistes, sans être une littérature (294), est, bien plus que les autres sciences, imprégnée de ce caractère national, marquée de ce cachet des temps et des lieux, qui distinguent une littérature d’une autre. On a beau traduire en trèsbon français le livre d’un économiste anglais, et avoir soin (pour la commodité du lecteur français ) de substituer des mesures et des monnaies françaises aux mesures et aux monnaies anglaises : il n’est pas besoin d’en lire dix pages pour reconnaître que l’auteur n’est pas Français et qu’il est Anglais (14). L'Anglais ne voit partout que çapital et profits (162) : il est donc tout simple que ses constructions théoriques pivotent sur ces deux idées fondamentales, et qu’il dirige, en vue d'une telle synthèse, le travail préalable de décomposition et d’abstraction, de manière que le type abstrait se rapproche le plus possible du type anglais, sauf à s’écarter beaucoup des types qu’on observe ailleurs, et trop pour que le type abstrait y puisse être accepté, même à titre de première approximation. Dans le même pays, le cachet des époques n’est pas moins marqué. Tout système mis de côté, on reconnaîtra un économiste français du dix-huitième siècle à ce ton sentimental, à cette recherche (sincère au fond, affectée dans la forme) de ce qu’il appelle le bonheur des hommes (16). On sent que tout cela remonte au Télémaque, et n’est qu’un cri d’opposition contre les abus de l’ancienne monarchie, en attendant que le lemp fasse éclore des questions plus formidables (250). Les autres sciences ont bien aussi leur histoire, leur allure dans chaque siècle, et leurs progrès se lient aux progrès de la société, mais non au point que leur phy-
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sionomie reflète (à la manière d’une littérature) la physionomie de la société.
500. — D’ailleurs, si les exigences de l’opinion n’obligent pas le géomètre, l’astronome, le chimiste d’aller plus vite que la science ne peut aller, et de résoudre des problèmes dont on n’a pas encore réuni tous les éléments de solution, il n’en est pas de même pour la science de l’économie publique et pour ceux qui la cultivent. Dans les choses qui ne peuvent rester en suspens, il faut qu’il y ait une raison pratique de décider, et que l’opinion prenne un parti quand la science se déclare incompétente ou mal informée. Ainsi fait le médecin dans sa pratique ; ainsi fait l’homme d’Etat dans la sienne; ainsi font tous les hommes pour les questions qui intéressent le plus leurs destinées, et qui sont justement celles que la science est le plus incapable de résoudre.
Nous avons notamment remarqué (à propos des idées d’optimisme et de liberté dans l’ordre économique) qu’en l’absence de démonstrations dont les unes sont absolument impossibles et lesautres surpassent les forces actuelles de l’esprit humain, l’idée de la liberté s’offre à nous comme ce qu’il y a encore de plus simple, de plus naturel ; tandis que dans le système réglementaire ou protecteur, chaque mesure restrictive de la liberté semble en appeler, en nécessiter d’autres ; et qu’ainsi le système va en se compliquant et en se singularisant de plus en plus, au moment même où les relations sociales, où les communications entre les peuples vont en se multipliant, et où l’interposition de barrières ou d’obstacles artificiels devient plus difficilement supportable. On peut donc assurer que le monde tend vers
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l’application la plus large de la liberté économique et commerciale, non en vertu de théorèmes qu'on n’a pas démontrés, non en vertu de preuves expérimentales qui n’ont pas encore été administrées, qui ne le seront peut-être jamais d’une manière irréprochable, mais par un courant irrésistible de l’opinion qui mène les peuples et dont les hommes d’Etat doivent tenir grand compte, puisqu’elle est comme une manifestation de leur instinct, ou un pressentiment confus de leurs destinées.
ïl en faut dire autant de la plupart des questions capitales que les économistes ont agitées. En fait, de pareilles questions ne se résolvent, ni par les argumentations des docteurs, ni même par la sagesse pratique des administrateurs. Une force supérieure pousse les nations dans telles voies; et quand un système a fait son temps, de bonnes raisons ne peuvent guère plus que des sophismes lui rendre le crédit qu’il a perdu. L’habileté des hommes d’Etat consiste alors, tantôt à trancher résolument des débats interminables, tantôt à tempérer l’ardeur de l’esprit d’innovation, sans tenter une lutte impossible contre les arrêts du destin. La déduction logique, suivie avec une prudente réserve (outre qu’elle satisfait à ce besoin qu’a notre esprit de trouver, comme le dit Leibniz, tout ce qui peut se trouver par raison ), nous permet de mieux déterminer, dans le tissu de nos connaissances, les pleins et les vides, ce qui est le meilleur moyen d’éviter les erreurs systématiques et de prévenir un faux dogmatisme nuisible à la liberté d’esprit que l’homme public doit conserver dans ses résolutions. En ce sens, une théorie juste, quoique fort imparfaite encore, aide le travail de résistance aux
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brusques changements et peut contribuer à ménager la transition d’un régime à l’autre. En donnant plus de lumières sur un point débattu, en montrant ce qu’on sait et surtout ce qu’on ne sait pas, elle amortit les passions qui se combattent. Les systèmes ont leurs fanatiques : la science (qui use et peu à peu remplace les systèmes dans ce qui comporte la construction scientifique) n’en a jamais. Enfin, si les théories qui se rattachent à l’organisation sociale ne dirigent pas les faits contemporains, elles éclairent au moins l’histoire des faits accomplis. On peut, jusqu’à un certain point, comparer l’influence des théories économiques sur la société à celle des grammairiens sur le langage. Les langues se forment sans le concours des grammairiens et se corrompent malgré eux : mais leurs travaux jettent du jour sur les lois de la formation et de la décadence des langues ; leurs règles font reconnaître l’époque où une langue a atteint sa perfection, et par là retardent un peu l’invasion de la barbarie qui la dissout ou du mauvais goût qui la corrompt.