‹ Principes de littérature [microforme]Chapitre 120 sur 225 · LOUIS VEUILLOT A SA SŒUR · texte numérisé non relu

LOUIS VEUILLOT A SA SŒUR

Fin juillet 1871.

Sœur chérie,

Tu crois que je n'arrive pas? Eh bien! c’est justement ce qui te trompe. Je pars demain jeudi, j'arrive demain jeudi. Je t’écris uniquement pour te dire que je t'aime, et parce qu’ilpleut. Il pleut beaucoup. Je t'aime cent fois davantage. C’est dommage qu’il pleuve et que je t'aime tant. La pluie me prive d’une promenade charmante dans un panier, attelé d’un petit cheval pas plus grand qu’un âne ; la tendresse me coûte un timbreposte.

Je suis joliment bien : je brûle du bois qui sent bon, dans une chambre tapissée de perse. Il fait un vent à remettre debout des hommes couchés, et l’on fait une cuisine à coucher des hommes debout. La cuisine couche plus d'hommes que le vent. Point de cuisine au four, et toujours trois verres ! Je t'aime encore plus que cette cuisine, et je reviens, malgré tous les efforts qui veulent me retenir.

L'église est passable, le curé excellent. Je l'ai visité ce matin. La paroisse s'améliore. Il y a eu ici, pendant quarante ans, un prêtre qui n’a jamais permis que personne balayât son église : il faisait cela lui-même, par respect pour le bon Dieu. Voilà un admirable sermon sur la présence réelle. Ce saint prêtre à été tel, que tout cet ingrat pays est venu à son enterrement, depuis plusieurs lieues. Un jour la duchesse lui donna deux vitraux. Lorsqu'il vit sa pauvre église ainsi parée, il se mit à pleurer, et chanta le Vunc dimittis. La duchesse mène la vie de nos meilleures amies.

J'ai reçu ce matin une lettre qui m’annonce la mort soudaine de Mme d’Armaillac. Elle est arrivée d’Epoisse, Adieu, ma très chère sœur. Il est vrai que je t'aime de tout mon cœur.

Louis VEUILLOT A SON FRÈRE EUGÈNE.

Saint-Valéry-en-Caux, 23 août 1849.

Il est pourtant temps que je t’écrive, mon pauvre petit frère. Je le fais à l’odeur des harengs qui m'arrive par la fenêtre, et aux chansons d’une voisine qui a la voix fausse. C’est pour te dire que je ne serai pas long. L'heure du bain, d’ailleurs, approche.

Ça va bien, pourvu que ça ne dure pas. Ils sont bien bons garçons et serviables ; mais, dame ! ils ont aussi leurs petits défauts, et la conversation est bornée. Ce n’est point que Loulou néglige de parler. Grand Dieu ! quelle diarrhée ! Il prononce constamment trois paroles à la fois, et il fourre, non pas trois idées, mais trois sujets dans la même phrase, avec un bout ci bout-là plus amusant à conter qu’à entendre. En voilà une imagination ! Tu crois le connaître, mais ce n’est rien de le voir à la ville. Il faut jouir de ses extases sur les bords de la mer et de ses idées sur l’art de la peinture. Emile ne vient pas. Je l’aurais cru moins avisé. Loulou ne sort point sans une longue-vue, avec laquelle il regarde et découvre à l'horizon des navires qui n’y sont point. ‘ Mais, dit-il, on ne voit que l'extrémité des mâts, ce qui prouve que la terre est ronde.” Il n’a pas moins de physique que de littérature, le gueux ! Il s’est fait suivre d’une bibliothèque : il a des livres latins, des livres anglais et des livres italiens. Il en emporte un de chaque espèce dans sa pancarte quand nous sortons ; et comme il n’entend ni les uns ni les autres, il fait faire un métier de chien à ce pauvre Jean, qui prend de l'humeur. Dans ces moments-là, Jean refuse absolument de regarder au loin avec la longue- vue de son bourreau. Loulou est fort sensible à cette offense.

Néanmoins, cette vie ne devant pas se prolonger est supportable. Te mange bien, je digère bien, je me promène bien, je dors à merveille. Rien de plus ne m'est possible, et certainement, sauf quelques lettres, je ne parviendrai pas à écrire une panse d'a.

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Adieu, mon frère. Dis à Président de m'écrire, et ajoute un post-scriptum. Je ne t'en demande pas

davantage.

Louis VEUILLOT A M. LE CURÉ DE COURSEULLES-SUR-MER,

| | Avril 1851.

Mon très cher Curé,

Que de fois j'ai voulu vous écrire ! que de fois je me suis dit: Tu es une bête ; cet excellent curé va te prendre pour un ingrat. Je vous assure pourtant, Monsieur le curé, que je suis plus malheureux que coupable. Mais, avant d'être venu me voir ici, vous ne saurez jamais quelle vie je mène: ce qui suffit pour occuper les autres journalistes n’est qu'une faible partie de ma besogne. Je suis toujours pressé, jen ‘ai jamais fini, et une année s'écoule avant que j'aie trouvé une heure pour écrire une lettre aux gens que j'aime le mieux.

Cependant votre souvenir me presse et devient un remords depuis qu’il fait beau temps. Le soleil et les feuilles me rappellent cette route de Courseulles sur laquelle je m'avançais l'été dernier, avec un si vif désir de vous serrer la main. Que vous avez été bon pour nous tous ! Nous en parlons bien souvent, et nous ne sommes guêre réunis en famille qu'on ne vous mette aussitôt sur le tapis. Vous êtes un des grands événements de ces dames. La mer, malgré ses charmes, les a moins charmées que le curé ; et elles ont bien raison ; car la merveille des merveilles du bon Dieu, c'est un bon cœur. Aussi, depuis que Dieu s’est mis à travailler les cœurs, vous remarquerez qu'il n’est plus question des merveilles du monde. Temple de Diane, colosse de Rhodes et le reste, c'était bon pour le temps où il ny avait pas de curé à Courseulles ni ailleurs. A présent tout cela est enfoncé. Dieu a rendu homme admirable. [ n’y a que lui qui pût en venir à bout.

Donc, Monsieur le curé, nous vous aimons tous et de plus en plus, et nous vous remercions toujours. Voilà ce que j'avais besoin de vous fire. J'espère que vous ne l’ignoriez pas. Quant au surplus, rien de nouveau.

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N° 19 (page 95).

Lettres de bonne année.

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