ETES
N° 1 (page 30).
Pensées et phrases vagues et obscures.
Molière, pour tourner en ridicule la manière de parler de certains médecins de son temps, fait dire à Sganarelle (le médecin malgré lui). voulant expliquer la maladie d’une fille qui paraissait muette :
‘“ Pour revenir donc à notre raisonnement, je tiens que cet empêchement de l’action de sa langue est causé par de certaines humeurs, qu'entre nous autres savants nous appelons humeurs peccantes; c'est-à-dire... humeurs peccantes, d'autant que les vapeurs formées par les exhalaisons des influences qui s'élèvent dans la région des maladies, venant... pour ainsi dire... à... entendez-vous le latin ?
Géronte.—ÆEn aucune façon.
Sganarelle.—Or ces vapeurs dont je vous parle venant à passer du côté gauche où est le foie, au côté droit où est le cœur, il se trouve que le poumon, que nous appelons en latin armyan, ayant communication avec le cerveau que nous nommons en grec zasmus, par le moyen de la veine cave, que nous appelons en hébreu cwbile, rencontre en son chemin les dites vapeurs qui remplissent les ventricules de l’omoplate ; et parce
que les dites vapeurs... comprenez bien ce raisonnement, je vous prie... et parce que les dites vapeurs ont une certaine malignité.. qui est causée par l’âcreté des humeurs engendrées dans la concavité du diaphragme, il arrive que ces vapeurs ossabondus, nequeiïs, neques, polarinum, quipsa, milus. Voilà justement ce qui fait que votre fille est muette.”
C’est ce que Boileau appelait du galimatias double.
Jne créature disloquée ne saurait être recousue. (V. HUGo.)
Racine fait dire à Mithridade qu’il n’est point de rois
Qui sur le trône assis n’enviassent peut-être Au-dessus de leur gloire un naufrage élevé Que Rome et quarante ans ont à peine achevé.
Phrases longues et embrourllées.
Le cardinal de Retz peint ainsi, par une sorte d'imitation, l'embarras du cardinal Mazarin :
‘ Mazarin me parut toutefois un peu embarrassé et il me fit une espèce de galimatias par lequel, sans me l’oser dire, il eût été bien aise que j'eusse conçu qu'ilavait eu des raisons toutes nouvelles qui avaient obligé la reine à se porter à la résolution que l’on avait prise.”
Nous trouvons la phrase suivante dans un discours prononcé à Montréal à l’occasion de la bénédiction de la première pierre d’une église.
‘“ Et au premier appel fait à votre volonté, vous vous êtes mis à l’œuvre pour la reconstruire cette église des .. sur des proportions plus en harmonie avec le goût et les besoins du temps, et surtout plus en harmonie
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avec les sentiments de vos cœurs, d’où l’on croyait entendre s'échapper ce cri de la piété reconnaissante : Hec dies quam fecit Dominus ! exultemus et letemur in ea ! qui deviendrait ici, M. C. F., du plus heureux àpropos, s’il est vrai, selon l'opinion de quelques commentateurs, que ce fut au retour de la captivité de Babylone, dans le temple de Jérusalem sorti de ses ruines, que ces paroles furent pour la première fois entendues, encore toutes brûlantes de la chaleur de la divine inspiration qui les mettait à la bouche du peuple juif pour bénir et remercier le Seigneur d’une faveur parfaitement analogue à celle que vous a faite son infinie bonté, en vous appelant vous aussi à relever son temple détruit.”
Phrases où l'obscurité naît de l'emploi de mots impropres, nouveaux ct de l’'ambiguité.
Victor Hugo, parlant d’un bon écrivain, dit :
‘Ses idées sont faites de cette substance particulière qui se prête, souple et molle, à toutes les ciselures de l'expression, qui s’insinue bouillante et liquide dans tous les recoins du monde où l'écrivain la verse, et se fixe ensuite, lave d’abord, granit après.
“ Les hommes voient d’un mauvais œil ce que leurs. semblables ont de bon ; ils croient que leur réputation jette sur eux de la défaveur et que leurs qualités les plus recommandables ternissent les leurs ; ils font ce qu'ils peuvent pour les envelopper d’un voile, afin que l'éclat de leurs vertus ne puisse les obscurcir.”
Phrase prétentieuse et ridicule.
Diderot définit ainsi la naïveté :
‘On est, dit-il, naïvement héros, naïvement scélérat, naïvement dévot, naïvement beau, naïvement orateur, naïvement philosophe ; on est un arbre, une plante, un animal naïvement. La naïveté est une grande ressem-
blance de l’imitation avec la chose. C’est de l’eau prise
dans le ruisseau et jetée sur la toile.”
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Changement de sujet.
Dans la fable des Souhaïits, La Fontaine avait à exprimer les idées suivantes : Ils demandèrent l’abondance et ils eurent aussitôt toutes sortes de biens ; mais ils furent exposés aux voleurs, ils prêtèrent aux grands seigneurs, ils payèrent au prince de grosses taxes et ils se trouvèrent malheureux avec leur grande fortune.
Alors ils prièrent Dieu de leur ôter ces biens, etc.
Voyez comment le poète répand la variété en changeant le sujet des phrases.
Ceux-ci, pour premier vœu, demandent l’abondance, Et 'abcndance à pleines mains Verse en leurs coffres la finance, En leurs greniers les blés, dans leurs caves les vins : out en crève. Comment ranger cette chevance ? Quels registres, quels soins, quel temps 7/ leur fallut ! Tous deux sont empêchés si jamais on le fut ; Les voleurs contre eux complotèrent ; Les grands seigneurs leur empruntèrent ; Le prince les taxa, Voilà les pauvres gens Malheureux par trop de fortune, Otez-nous de ces biens l’affluence importune, Dirent-1/s lun et Pautre : heureux les indigents. La pauvreté vaut mieux qu’une telle richesse. Retirez-vous, #résors : fuyez ; et toi déesse, Mère du bon esprit, compagne du repos, O médiocrité, reviens vite ! A ces mots La médiocrité revient. On lui fait place :
Avec elle #/s rentrent en grâce.
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N° 3 (page 45).