‹ Principes de logiqueChapitre 5 sur 27 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

g i . Qu'est-ce que la Logique ?

Le célèbre Kant prétend qu'il est absurde de commencer Texposé d'une science par la définition, et il se demande comment le lecteur comprendra cette définition avant d'avoir étudié tout l'ouvrage. S'il la comprenait, ce dernier ne lui serait-il pas inutile?

Cette déclaration de Kant a été applaudie et même mise en pratique par quelques-uns de ses disciples. Le botaniste ScHLEiDEN, si jc uc me trompe, refuse, au commencement de son Traité de la botanique scientifique, de définir cette science. Et M. A... nous a légué une Métaphysique qu'il faut lire d'un bout à l'autre pour comprendre ce que l'auteur entend par métaphysique, si toutefois il est possible de jamais le comprendre.

La règle en question prouve que ceux-là même qui ont eu

le plus de renommée par leur philosophie n'ont pas toujours suffisamment approfondi leur sujet.

Supposons que je n*aie jamais vu un lion, et qu'on m'invite à aller en voir un. Mais, répondrais-je, je ne vous comprends pas ; amenez-moi donc un lion, afm que je sache ce que vous voulez dire. La réponse serait, d'après certains penseurs peutêtre, éminemment philosophique; ^lais...

Quant à la valeur scientifique,, cette réponse n'eu a pas moins que la tnéorie de Kant.

Il est vrai qu'une définition exacte d'une science ne pourrait se donner à celui qui a besoin d'un traité de cette science. Bien plus, il est impossible de donner une pareille définition à n'importe qui. Car il faudrait pour cela que cette science fût achevée. La définition dans ce sens n'est, en fin de compte, autre chose que la science elle-même. Mais il ne s'ensuit nullement que toute tentative de définir une science au commencement d'un traité soit nécessairement inutile.

Par la définition d'une science, au début d'un livre, on n'a d'autre but que de rattacher les matières de ce livre aux connaissances que le lecteur possède déjà; par conséquent, de lui inspirer de l'intérêt pour ces matières, et de lui en rendre l'intelligence facile.

Par exemple, à l'introduction d'un livre de toxicologie, on commence par dire que la toxicologie est la science des poisons. Celui qui lit ces lignes a peut-être une idée très-imparfaite d'un poison et d'une science en général. Malgré cela, cette définition peut donner une idée de ce que c'est que la toxicologie à celui qui l'ignorait auparavant.

Je demande pardon au lecteur de m'être arrêté si longtemps à un sujet qui, peut-être, lui paraîtra des plus simples. Mais puisqu'il s'agit de réfuter un homme aussi illustre que Kant, il faut bien procéder sérieusement.

La règle de Kant n'est juste ique lorsqu'il s'agit de définitions obscures qui , hélas ! ne manquent pas en philosophie, comme nous le verrons dans la suite.

Heureusement, il s'en faut de beaucoup que les logiciens

aient généralement adopté cette rè^e. Les définitions de la logique ne manquent pas. Citons-en quelques-unes.

« La logique est la science de l'idée pure, c'est-à-dire de ridée dans l'élément abstrait de la pensée ^ »

Écrite en chinois, cette définition serait, je crois, tout aussi intelligible pour ceux qui ne connaissent pas le patois de Hegel. Et que peuvent y voir les initiés ?

Dans les livres de logique, nous rencontrons un grand nombre de préceptes relatifs à la définition ; mais le premier entre tous est, si je ne pie trompe, trop souvent oublié, c'està-dire que la définition doit être intelligible. Si quelqu'un s'imaginait, par hasard, que ce précepte est superÛu, la définition citée plus haut, et empruntée au célèbre Hegel, lui prouverait le contraire.

Hegel lui-même paraît l'avoir vaguement senti. Voici, en eflet, ce qu'il écrit plus loin : « Il en est pour cette définition et pour toutes les autres, qu'on trouve dans mon Introduction, de même que pour les préliminaires de la pliilosopliie en général : c'est-à-dire elle est tirée de l'exposé même de la science et lui est donc postérieure. »

La définition de Hegel devrait donc se trouver à la fin de son livre. Et encore, la comprendrait-on mieux alors?

Continuons nos citations.

« La logique est la science des notions. )> Cette définition n'est ni claire, ni exacte. Et d'abord, le mot « notion » est un terme scientifique et rien moins que populaire. Du reste, la logique, comme nous le verrons, ne traite pas seulement des notions.

M. D... dit que « la logique comme telle » (pourquoi comme telle ?) « est la science des lois, des formes de la pensée. »

Cela n'est pas compréhensible. Qu'est-ce qu'une forme de la pensée? et qu'est-ce que la science des lois d'une pareille forme?

* Uégel, Encyclopédie, 4* édition, 1845.

M. L... écrit : « La science des formes générales de la pensée, comme norme pour la pensée, voilà la logique. »

Cette définition n*est pas plus claire que la précédente. Que signifie ici le mot « comme? »

Nulle définition n'a de valeur qu*à la condition d'être intelligible à un grand nombre de personnes. On ne peut pas exiger qu'un auteur dise en deux mots ce qu'il entend par logique. Mais, s'il veut y parvenir, qu'il prenne tout d'abord la peine de se faire comprendre.

La même remarque s'applique à M. Ue... Il commence l'exposition de son Système de logique par cette définition : « La logique est la science des lois normatives des connaissances humaines. » Qu'est-ce que cela veut dire? Qu'est-ce que « les lois normatives des connaissances humaines? » Comment le comprendre sans avoir étudié la logique?

Est-il exact de définir la logique comme un arU « l'art de nenser ? » En partie, oui.

La logique, cependant, est une science plutôt qu'un art. Néanmoins la définition est bonne au fond.

Revenons aux Allemands.

M. H... prétend que « la logique enseigne l'art de bien penser. » Cette définition est bonne en général, pourvu qu'on s'entende bien sur le sens du mot « penser. » Malheureusement, M. H... se forme de l'acte de penser une idée singulière. Voici, d'après lui, en quoi consiste l'acte de la pensée.

Un homme qui pense reçoit dans son âme des images d'êtres réels. Puis il met dans ces images, comme dans un cadre, les objets qui les lui ont données.

D'après cela, un homme qui pense à la colonne Vendôme se formerait dans son esprit une image de cette colonne, puis s'ouvrirait le crâne pour mettre la colonne elle-même dans cette image. La définition de M. H... ne peut donc avoir aucune valeur avec le sens qu'il attache au mot « penser. »

Un autre auteur. S... définit la logique comme étant « la science qui enseigne à former et à combiner les notions légalement. »

Ce qui est encore vague. Qu'est-ce qu'une notion? quelle est la différence entre une notion légalement et une notion illégalement formée?

Dirons-nous que la logique est la science des sciences? Ce serait dans tous les cas plus juste. Il faudrait cependant s'entendre sur le sens à donner au mot « science. »

Nous terminerons cet aperçu critique en déplorant que les , philosophes allemands, auxquels on ne saurait contester ni la persévérance ni l'intelligence, n'aient pas, en général, attaché assez d'importance à la netteté de la forme. Or, sans clarté, il est impossible d'approfondir convenablement les questions scientifiques, particulièrement en logique, où la forme est si intimement liée au fond que souvent ils ne forment qu'un.

§ 2. Essayons nous-même, après c^es digressions de critique, de donner une bonne définition de la logique. Dans ce but, entendons-nous d'abord sur la méthode à suivre pour déterminer en général le sens d'un mot. Cette méthode, à notre avis, consiste à rechercher, dans quel sens certain mot sera pris par la plupart des hommes à venir.

Pour résoudre ce problème, il faut étudier V histoire du mot qu'on veut définir *.

Examinons donc, non ce que les hommes qui emploient le plus fréquemment le mot « logique » prétendent entendre par là, mais comment en réalité ils le comprennent.

* Le rapport d*un être avec le jugement que portera sur lui la majorité des hommes à venir, c'est là pour nous, du moins dans les choses étrangères à la religion, le dernier critérium pour la valeur et pour l'état sain ou normal de cet être et de ses qualités. Gomme le beau se mesure d'après le jugement des êlres vivants , le critérium pour le beau est également emprunté aux êtres à venir. Nous définissons donc le beau comme ce qui sera trouvé tel par la majorité des bommcs à venir. C'est en 1869 que nous avons introduit en Allemagne ce principe dans restbétique. Il a été approuvé dans le Centralblatt de M. Zarncke, et autant que je sîiclie, n'a pas été réfuté. L'écrit dans lequel nous avons exposé et défendu ce principe contient des passages contraires à nos convictions actuelles, f^ous ne saurions donc le recommander.

A ceux qui trouveraient absurde- de vouloir consulter la postérité, nous ferons observer que, dans certaines limites, le futur se trouve en germe dans le passé et dans le présent. C'est ainsi qu'on peut le connaître.

C'est ainsi que nous sommes amenés à la définition suivante.

g 3. Par logique, on entend un ensemble de règles qui nous enseignent la voie de penser comme il faut.

Bien penser est un art, et c'est la logique qui en est la théorie.

Pour construire la logique, nous n'avons qu'à examiner soigneusement en quoi consiste l'art de penser comme il faut, et le premier pas vers ce but, c'est de nous rendre compte de ce que c'est que penser en général.

Nous disons que l'homme pense quand il met en mouvement ses idées, c'est-à-dire quand il modifie les rapports de ses idées.

Mais qu'est-ce donc qu'une idée ?

Par idée, nous entendons une image dans Vâme d*un être vivant.

Toute idée est ou innée, ou acquise.

Des idées innées sont-elles possibles? Nous ne saurions ni l'affirmer ni le nier.

C'est la mode de nos jours de nier la possibilité d'idées innées. Pourquoi cela? Combien de choses l'homme ne possèdet-il pas dès sa naissance : fibres musculaires, filaments nerveux, cellules ganglionnaires, instincts, penchants, etc., etc. ? S'il l'aut bien admettre que ses parents lui ont légué tant de choses, pourquoi faut-il faire une exception pour les idées ? Si l'enfant, dès sa naissance, profite ou souffre des sentiments et des désirs qu'ont éprouvés ses ancêtres, pourquoi ne pourrait-il pas aussi profiter ou souffrir des perceptions qu'ils ont reçues? Si nous léguons à notre postérité les traces de nos désirs, de nos habitudes, n'hériterait-elle pas des traces de nos perceptions? Qu'importe que l'on ne vienne pas au monde avec des idées claires ; une idée obscure n'est-elle pas une idée?

Quant aux animaux, est-il possible d'expliquer les manifestations de leurs instincts sans admettre qu'ils sont dirigés par des idées innées quoique obscures (de la mouche et de la toile chez l'araignée, pai* exemple) ?

Toute idée est ou simple ou composée, — Il y a des idées acquises gui doivent leur origine à une action (directe ou indirecte) d'une qualité , ou d'une réunion de qualités (objet) du monde extérieur sur Tâme (idées objectives). D'autres n'ont pas cette origine (idées subjectives^). Les idées simples sont toutes objectives , du moins si elles sont acquises. Les idées composées sont objectives, si leurs éléments et le genre de combinaison de ces derniers sont dus à l'action d'une qualité du monde extérieur. Elles sont subjectives, si leurs éléments ou le genre de combinaison de ces derniers sont dus à une autre origine, par exemple au pouvoir combinateur de l'âme. Il y a des idées qui sont en partie subjectives et en partie objectives.

Pour qu'une idée soit acquise, il n'est pas nécessaire qu'elle soit produite par quelque chose de matérieL Tout ce qui est capable d'agir sur l'âme — même un phénomène de l'âme réagissant sur elle ^- peut y produire ime image ou une idée.

D'après la nature de leur origine, on peut séparer les idées en différentes classes : 1** les idées de perception (idées primaires), comme « blanc, noir, aigre, doux, agréable, douloureux ; » etc. ; 2° les idées à! idées (idées d'un rodre supérieur) ; Z^ les idées de sentiments (beau, laid, juste, mauvais, etc.) ;. ¥ les idées de désirs (appétissant, etc.).

Une idée subjective n'est pas pour cela nécessairement sans valeur pour la science. Seulement, pour avoir de la valeur, elle devra répondre à certaines conditions que nous indiquerons plus tard.

§ 4. Penser, c'est donc modifier le rapport entre les idées.

Or, qu'est-ce que bien penser? Voici notre réponse. On pense bien quand on arrange ses idées de manière à en faire de la science.

Je prévois une objection. On pourrait me reprocher d'avoir donné une définition trop étroite. En effet, concevoir

^ Les expressions idéei subjectives et idées objectives sont prises quelquefois dans le sens à*idées exactes et idées inexactes, comme nous le Terrons plus tard.

un Don roman, un bel opéra, ou un beau tableau, c est là bien penser. Et pourtant, ce n'est pas faire de la science.

Il serait plus exact, sans doute, de dire que bien penser, c'est créer un ensemble d'idées ayant quelque valeur. Mais, de toutes les formes de la pensée, celle qui produit de la science est la seule dont s'occupe la logique. En logique, notre définition est donc bien justifiée.

Nous le répétons, penser comme il faut veut dire créer de la science.

Or qu'est-ce que la science?

§ 5. Par science, j'entends* un ensemble d idées, mettant Vhomme à même d'atteindre un but voulu, compris le but le plus élevé auquel il puisse aspirer. En d'iiutres termes, par science f entends un ensemble d'idées servant à Vhomme de moyen pour opérer dans le monde — son propre esprit y étant compris — un changement voulu, même le plus grand auquel il puisse aspirer^.

Arrêtons-nous un peu à cette définition. Quel sera pour l'homme le but suprême? C'est là une question qui n'est pas du ressort de la logique, mais de celui du sentiment, du génie. Néanmoins, poursuivre un but, c'est viser à une modification de l'état des choses actuelles. La poursuite d'un but suprême suppose donc une modification des plus considérables. Des lors, nous pouvons dire que l'objet de la logique est de nous montrer la voie pour modifier le monde le plus puissamment possible, quelle que soit, du reste, la nature de la modification.

< Atleindre un but, c*est faire de l'art. Il n'est nuliemenl facile de tracer la limite entre les idées « science » et a art. i> Pour celui qui crée la science, elle est elle-même le but auquel il tend, et partant un art. Ici , nous voyons donc les idées d'art et de science se confondre. En effet, la science est pour l'art ce que le moyen est pour le but. Mais tout moyen est but lui-même, par rapport aux moyens employés pour l'obtenir.

Les expressions de moyen et de but ont donc quelque chose de relatif. Et ou comprend aisément que, pour les idées de science et d'art, il en est de même. Ce qui est but pour l'un est moyen pour un autre. De même, ce qui est science pour l'un est art pour l'autre.

En parlant de modifications que Thomme peut vouloir apporter dans le monde, nous y comprenons, bien entendu, les modifications de sa personne même.

La science, pour remplir sa mission, devra donner à l'homme le moyen de modifier non-seulement le' monde extérieur (c'està-dire tout ce qui est extérieur à son âme), mais encore, autant que possible, son âme même.

g 6. Bon nombre de personnes seront choquées de notre définition. Elles trouveront qu'on dégrade la science en la représentant comme moyen et non comme but. C'est notre but suprême que la science, diront-elles ; sa valeur est absolue et non relative.

Voici comment nous leur répondons. Quelque petit que soit leur nombre, nous admettons qu'il y ait des hommes qui, sans aucun motif d'ambition, de vanité et de richesses, étudient uniquement pour augmenter leur savoir, La science pour ceux-ci est le but suprême de la vie. Donc, loin de nous de contester que Tétude n'ait des charmes, abstraction faite de son utilité. C'est elle qui, tout en nous révélant des beautés inconnues, fait briller à. nos yeux la puissance de notre esprit. Aussi, ne croyons-nous pas que la science ait pris son origine dans le calcul. Nous admettons la possibilité que, dès le début, l'homme y ait été poussé par instinct. Mais toujours est-il que la science n'est science que par soii utilité. L'utilité, dans le sens le plus élevé du mot, voilà le caractère essentiel ^e la science.

Pour justifier notre manière de voir, nous remarquons que le genre de recherche, auquel le savant consacre ses forces n'est nullement indifférent. Plus un travail promet de fruit pratique, plus on lui attribue de valeur. Et si, pour le moment, il ne semble en promettre aucun, on ne l'approuve qu'en espérant que tôt ou tard il trouvera son application.

Supposez, au contraire, qu'un genre de recherches soit indubitablement inutilç, celui qui s'y livre recevra-t-il le nom d'homme de science? Non, on l'appellera tout simplement un fou qui perd son temps. C'est ce [qui arriverait, par exemple^

iO PRINCIPES DE rOGIQlJE.

à l'homme qui, sans aucun but, passerait ses jours à compter le nombre des brins d'herbe qui poussent dans un parc, ou le nombre des feuilles que porte un arbre, etc.

Si, de cette façon, la valeur de la science était absolue, au lieu d'être relative, le premier devoir pour tout homme serait d'étudier. Oui, de ne rien faire qu'étudier. Le cocher devrait quitter son cheval, le laboureur sa charrue, pour aller faire de la science. Il est clair qu'il n'en peut être ainsi, et que la science n'a de valeur pour l'homme qu'autant qu'elle lui sert à accomplir ses devoirs, et à satisfaire les autres besoins de la vie*.

Je me crois donc le droit de refuser le nom de science à toute élaboration d'idées n'ayant aucun but pratique.

g 7. 11 est une autre objection qu'on pourrait faire à notre définition : le mensonge n'est-il pas souvent un moyen pour atteindre un but? Or un mensonge ne saurait être de la science. Donc votre défmition de la science est trop large.

Voici ma réponse. Certaines personnes emploient en effet le mensonge pour arriver à leur but. Mais il serait absurde de soutenir que, par le mensonge, un homme peut atteindre le but le plus élevé' auquel il soit possible d'aspirer. Si cela était, je consentirais volontiers à appeler le mensonge la vraie science.

Encore faudrait-il, pour mentir avec succès, commencer par faire de la science dans le sens que nous donnons à ce mot. Un imbécile n'ira pas loin, même par le mensonge!

§ 8. Une expression ayant beaucoup d'affinité avec le mot science, c'est celle de vérité'.

Que signifie donc le mot « vérité? »

■ Il n'est point facile de se rendre un compte exact de ce qu*on entend par vérité. La définition, généralement admise comme la meilleure, dit que la vérité est une représentation des choses en harmonie avec la réalité,

' Qui ne s'indignerait d'un certain professeur de Pavie, qui cherche à augmenter sa renommée en recherchant par l'expérimentation l'effet de la torture sur l'organisation des animaux (et qui sait, peut-être sur celle ide l'homme) ! Et pourtant c'est bien de la science.

C*est bien vague. Quand deux choses sont-elles en harmonie Tune avec Tautre ? faut-il qu'elles soient identiques î Alors notre définition implique que toute vérité est impossible. Car la représentation d'une chose n'est jamais identique avec la chose même. Si, au contraire, dire que deux choses sont en harmonie l'une avec l'autre signifie seulement qu'il y a un certain rapport entre elles, la définition généralement admise de vérité est parfaitement insignifiante. Ce qu'il s'agit de bien déterminer, c'est justement quel rapport il doit y avoir entre la représentation et son objet, pour qu'on puisse dire qu'il y ait vérité.

En effet, l'expression « être en harmonie » est déjà vague en elle-même. L'image d'un objet projeté dans un miroir concave est en harmonie avec cet objet tout autant que l'image de ce même objet produit par un miroir plaji. C'est, en effet, toujours l'image de ce même objet, et non celle d'un autre. De même , l'image qu'un objet produit dans un esprit pervers (erreur) est d'une certaine façon en harmonie avec cet objet. Car c'est toujours une image de cet objet.

Voici, d'après nous, par quels caractères la vérité se distingue de l'erreur : la vérité est avec son objet dans le même rapport où la placeront la plupart des hommes à venir.

 la rigueur, la vérité sur un sujet est la représentation que 8*en formerait un être parfait. Cependant cette définition ne nous mène pas bien loin. Qu'est-ce qu'un être parfait? Si c'est un homme parfait, on ne le reconnaîtra qu'à son appréciation des choses, qui sera la vraie ; c'est-à-dire nous tournons dans un cercle. Et si la manière de voir de Dieu doit nous servir de critérium pour la vérité, il nous faudrait une révélation même sur les questions les plus vulgaires, ce qui n'existe pas.

A notre avis, la vraie définition de la vérité est donc la suivante : La vérité est la représentation de la réalité telle qu'on la retrouvera chez la majorité des hommes à venir.

C'est là pour nous la seule définition de vérité,^ quand il s'agit des objets simples et de leurs rapports. Quant aux objets com-

posés, on pourrait dire que la vérité est une représentation par laquelle chaque élément de l'objet est représenté d'une manière vraie, de même que chacun des rapports entre ces éléments.

Nous verrons plus tard que les mots de « vérité » et de (( science » sont synonymes en partie. Tout ce qui est science est vérité , mais il y a des vérités qui ne méritent pas le nom de science.

Quelques savants nous ont légué une définition des plus curieuses de la science. D'après eux, pour connaître un objet, il me faut faire entrer en moi-même. Ces messieurs pratiqueraient donc la science au restaurant?

Quel bonheur pour certains élèves de nos collèges si la méthode de ces savants était la vraie !

Le contraire de la vérité, c'est l erreur. On l'appelle mensonge chez celui qui la propage de mauvaise foi.

§ 9. Pour que l'homme acquière la connaissance d'un objet, il faut nécessairement que cet objet entre d'une certaine manière en rapport avec son esprit. Un professeur allemand a émis la thèse suivante comme étant de la plus grande importance : (( La chaîne qui rattache l'esprit à l'objet que cet esprit reconnaît, c'est le mouvement. » Mais le mouvement n'est pas, que nous sachions, une substance. Il ne saurait donc servir de lien entre deux êtres. Avouons plutôt, au lieu de nous perdre dans le domaine des phrases, que la nature du lien qui rattache l'âme au monde matériel nous. est absolument inconnue.

g 10. La logique a donc pour objet d'enseigner à l'homme d coordonner ses idées de telle façon qu'elles puissent lui servir à modifier le monde le plus profondément possible.

Cependant, pour pouvoir coordonner des idées, il faut commencer par en avoir. C'est pourquoi la logique devra tout d'abord nous enseigner les moyens à' acquérir des idées. Nous prendrons ici la logique dans un sens plus large. . Avant d'aborder les règles de la logique, il faut fixer ce que veut dire « modifier le monde. »

Cela signifie modifier le rapport de ses parties. Pour agir sur

PRhNCIPES DE LOGIQUE. 15

le inonde, Thomme n'a d'autre moyen que de changer de place les parties du monde qui se trouvent dans un rapport direct avec son centre d'action, c'est-à-dire son âme.

D'après ceci, le pouvoir de l'homme ne semble pas s'étendre au delà de la partie du monde qui forme l'entourage immédiat de son âme.

Heureusement, il n'en est point ainsi. L'homme est capable de modifier des parties du monde éloignées de son âme par l'espace et même par le temps à venir.

L'objet principal de la science est donc de lui montrer la voie pour opérer des modifications voulues dans les parties éloignées du monde.

Pour remplir cette tâche, il importe de montrer d'abord sur quoi repose la possibilité d'une pareille « action à distance. » Elle repose sur le fait qu'il y a entre les parties du monde des rappjr'*? constants^ de telle façon qu'une modification déterminée dans Tune des parties du monde entraîne nécessairement des modifications déterminées dans les parties contiguës.

La science consiste donc dans la connaissance de la succession des modifications, par laquelle chaque modification possible du monde est nécessairement liée à une modification tombant directement sous la portée du centre actif de l'homme.

La science complète implique donc : \^ une idée de toute modification du monde que l'homme peut vouloir créer; 2** une idée de toute modification qui entre dans la chaîne reliant la modification voulue au centre d'action de l'homme ; 5^ une disposition convenable de ces idées. Précisons.

Tout changement suppose quelque chose (un objet ou un être, ou du moins un rapport d'êtres) qui change. Pour avoir une idée d'un changement, il faut donc avoir une idée de l'objet ou des objets qui forment la base de ce changement. Il s'ensuit que, pour avoir une idée de tout changement possible du monde, il faut commencer par avoir une idée de chaque partie du monde ou de chaque objet, des plus petits comme des plus grands.

Comment faire pour y parvenir?

g 1 1 . Un moyen en règle indispensable peur se faire une idée d'une partie du monde, c'est robservation. L'observation consiste en ce qu'une partie du monde ou d'un objet produise dans l'âme de l'homme une idée (image).

L'âme de l'homme faisant elle-même partie du monde, les phénomènes de cette âme peuvent être également l'objet de son observation. On peut se former une idée d'un désir, d'un sentiment et même d'une idée.

Avoir une idée d'un objet, c'est connaître cet objet. Bien connaître un objet, c'est en avoir une idée qui puisse servir à la construction de la science. '

Les idées, telles que l'observation nous les fournit, sont disposées d'après les formes de Vespace et du temps, c'est-àdire que les idées de l'homme sont d'abord associées d'après leurs rapports d'espace et de temps.

Mais ce n'est pas là ce qu'il nous faut pour la science. Pour créer la science, il faut donc modifier la disposition des idées. Et cela, comme nous venons de le dire, d'après leurs rapports de succession constante. Si on veut appeler « rapport de causalité » ce rapport de succession constante, on pourra dire que la science a pour objet de fournir à l'homme un ensemble d'idées dans lequel les idées sont disposées selon les rapports de causalité des objets quelles représentent.

Dans cet ensemble l'homme aura le moyen de prévoir et de prédire ce qui arrivera, soit qu'il agisse dans un certain sens, soit qu'il n'agisse pas.

Deux choses indispensables à tout homme voulant atteindre un but, ce sont le temps et des forces. Or, l'homme n'ayant de ces deux trésors qu'une provision limitée, il sera obligé, pour pouvoir atteindre un but très-élevé , de les économiser. La valeur de la science sera donc d'autant plus grande qu'elle mettra l'homme à même d'atteindre les plus grands résultats par le plus petit effort. Elle aura, pour ainsi dire, à lui fournir un levier simple pour remuer , si possible, le monde entier.

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PRINCIPES DE LOGIQUE. i5

C'est ce dont le logicien doit tenir compte.

En résumé, nous pouvons constater que la^ logique a la double tâche de fournir à Thomme les moyens pour se procurer des idées capables de lui servir à eu faire de la science, et puis, pour modifier, au besoin, comme il faut, les rapports de ces idées.

Avant de développer ce sujet, nous dirons quelques mots sur l'importance de la logique , sur la méthode à suivre pour trouver ses règles , sur son rapport avec deux autres sciences, et sur une condition à remplir pour rendre la science profitable à un homme donné.

g 12. La logique a-t-elle réellement de l'importance? en nous efforçant de découvrir ses règles, ne perdons-nous pas notre temps?

C'est un fait incontestable qu'il est possible de penser parfaitement comme il faut sans avoir jamais appris la logique. Il semble donc que l'étude de la logique n'est d'aucune utilité. Mais il n'en est rien.

Et d'abord, cette étude, comme du reste toute étude, est utile comme exercice, comme gymnastique de l'esprit. Mais son importance ne reste pas là.

Penser, c'est un art. Or la logique est, par rapport à l'art qu'elle enseigne, ce que, par exemple, la théorie de la musique est à cette dernière. Or il est possible , et personne ne peut le nier, que l'on peut composer de l'excellente musique, sans s'être jamais occupé de la théorie du contre-point. Néanmoins, celui qui l'a étudiée aura, dans les mêmes circonstances, plus de chance de réussir dans la composition, que celui qui ignore les règles de cette théorie. De même, pour la logique. Beaucoup de personnes pensent parfaitement bien, sans connaître la logique, ou mieux , sans avoir appris la logique dans les livres. Cela n'empêche pas cependant que, dans les mêmes circonstances, celui qui a cultivé la logique aura certains avantages sur l'autre.

Voici ces avantages. Celui qui étudie la logique apprend des nomSy des noms raisonnables pour les écueils qu'il rencontre

siïr son chemin , et en même temps la méthode de se les rappeler plus facilement. La logique lui enseigne à découvrir les fautes dans ses raisonnements et dans ceux d'autrui, c'est-àdire, elle aiguise son œil critique. L'étude de la logique, enfin, nous épargne beaucoup de temps et beaucoup de déceptions.

Sans doute, c'est aussi par Yexpérience qu'on peut apprendre à connaître les écueils de la pensée. Mais il est toujours préférable de les savoir d'avance. Qui se mire dans autrui, se mire doucement (proverbe hollandais), et, pour parler avec M. GuizoT, (( l'expérience est une flamme qui ne nous éclaire qu'en nous dévorant. »

Pour monter une échelle, il n'est pas nécessaire qu'où commence par nous placer sur le dixième degré. Mais , si on le fait, ce n'est que mieux. Les premiers degrés d'une échelle ne sont pas plus faciles à gravir que les autres. De même, il ne coûte pas moins de peine de trouver les premiers éléments de la science que de trouver le reste. En épargnant à un homme les forces nécessaires pour monter les premiers dix degrés d'urje échelle, on lui en réserve d'autant plus pour le reste. Ainsi, cet homme pourra, dans les mêmes circonstances, monter plus haut que celui qui a dû commencer par le premier échelon. Or la logique, comme toute théorie en général, met l'homme avec peu de peine en possession des principes de l'art qu'il désire cultiver. En élevant son point de départ, elle lui aide à conserver pour les choses élevées des forces qui, chez d'autres, sont absorbées par les efforts faits pour sortir des régions basses.

Mais voici ce qu'il importe de bien remarquer. Si l'on veut que la logique soit utile à l'homme, il est indispensable de la lui enseigner d'une manière convenable. Et d'abord, qu'on la lui enseigne à temps. Il faut que la logique fasse pai^tie de l'enseignement secoridaire. Ensuite, il ne faut pas se borner à lui exposer les règles de la logique, mais il faut l'exercer dans l'-application de ces règles au moyen de thèmes et d^ exemples^ comme on fait à l'égard des mathématiques. Qu'on se garde de séparer dans l'instruction la logique et la rhétorique. Car

la théorie de la pensée est en même temps la base de l'art d'écrire et de l'art de parler. Ce n'est que par le moyen de ces deux arts réunis qu'on peut l'expliquer clairement*.

Nous le répétons, il est de rigueur que la logique fasse partie du programme de l'instruction secondaire. Au besoin , on pourra y consacrer une partie du temps voué actuellement aux mathématiques et aux auteurs classiques.

Passons à la méthode pour trouver les règles de la logique.

§ 15. Dans notre exposé , nous nous sommes appliqué à faire découler les règles de la logique de notre idée de la science. C'est en développant, en analysant cette idée, c'est en la déroulant graduellement , pour ainsi dire , ' que nous on déduirons les préceptes de la logique. Mais que répondre, si l'en nous demandait d'oii nous tenons cette idée elle-même ? Elle nous vient de la connaissance des règles de la logique, et si nous avons pu en faire sortir ces règles, ce n'est que parce que nous les y avions mises nous-mêmes. La vraie source de ces règles doit donc se trouver ailleurs. Tâchons de la découvrir.

Pour trouver comment il faut penser, il n'y a d'autre moyen que d'observer comment pense un homme qui pense bien. Dans ce problème, on peut prendre pour objet, également, soimême ou une autre personne.

Or les règles de la logique doivent être telles qu'elles soient utiles à tout homme, quelle que soit la nature de Vohjet sur lequel il veut réfléchir. Donc, le logicien ne se bornera pas à l'étude d'un homme qui réfléchit bien sur un sujet déterminé, — par exemple, sur des plantes, sur les astres, etc. — mais, il déterminera ce que tous les hommes qui pensent bien ont de commun dans leur manière de penser, quel que soit, du reste, l'objet de leur recherche.

* Désirant mettre en pratique ces principes dans TinAruction de notre pays, nous les avons recommandés en forme d'adresse à deux ministres d'instruction publique en Hollande. Nous ignorons si nos démarches ont produit quelque effet. Quoi qu'il en soit, nous nous croyons quitte envers nos devoirs, et nous ne répéterons pas nos lenlatives.

En Autriche, l'enseignement de la logique semble élre très-bien organisé. Pour l'importance de la logique, voir le livre de M. G. A. Lindner.

C'est là la vraie méthode pour construire la logique. Or remarquons ceci. Celui qui suit cette méthode est lui-même un de ceux qui pensent comme il faut. Lui aussi est donc de ceux dont il faut étudier la manière de penser pour trouver la logique. Il semblerait donc qu'il n'est possible de trouver les règles de la logique qu'à la condition de les posséder déjà.

Mais, heureusement, en examinant la manière de penser du logicien, on ne trouvera d'autres règles pour la pensée que celles qu'il a trouvées lui-même, en examinant la manière de penser des autres. Et, en examinant la manière de penser de celui qui examine la manière de penser du logicien, on trouvera encore les mêmes règles. Et ainsi de suite. C'est pourquoi on peut, dans la construction de la logique, faire abstraction de la manière de penser du logicien lui-même.

§ 14. Mais, dira-t-on, il faut donc observer pour trouver les règles de la logique. Et c'est bien la logique qui doit nous enseigner à observer. C'est elle qui doit nous montrer le chemin vers la science, et elle est elle-même une science. Encore une fois, pour trouver la logique, il faut la posséder déjà, c'est-àdire, la logique est impossible.

Il semble étrange , en effet , de vouloir trouver la logique par l'observation. Remarquons, cependant, qu'il y a des degrés innombrables d'observation et de science. Si l'on ne pouvait arriver à la logique sans une observation complète^ elle serait impossible, en effet. Et il est vrai que la logique complète suppose une science complète. Mais , remarquons-le encore : il y a logique et logique. Avec un peu d'observation, on fait un peu de logique. Et, avec ce peu de logique, on augmente l'observation de manière à pouvoir augmenter un peu sa logique , et ainsi de suite.

L'observation et la logique se tendent donc mutuellement la main.

Certains savants de notre siècle ont cru faire une grande découverte et proclamer une profonde vérité, en annonçant que les sciences psychologiques doivent être traitées d'après la même méthode que les sciences naturelles.

PRINCIPES DE LOGIQÏÏB 19

Quant à nous, nous ne saurions attribuer à cette déclaration beaucoup d'importance. Qu'entend-on, en effet, par sciences naturelles ? Sont-ce la chimie , la physique , la physiologie ? Mais, de quel droit ces sciences ont-elles la prétention de dicter la méthode à toutes les autres ? La méthode de ces sciences n'est rien d'extraordinaire. C'est tout simplement la méthode de la êcience en général. Ou , s'imagine-t-on peut-être que ces sciences ont été les premières à pratiquer la vraie mé* thode?

Il n'en est rien. Avant qu'on eût songé à la chimie et à la physiologie, Aristote avait employé cette méthode pour l'étude du langage ; les généraux l'avaient employée pour la stratégie ; les cuisiniers, pour la gastronomie ; les mères de famille et les ouvriers, pour la vie journalière. Les « sciences naturelles, » au lieu d'avoir été les premières à appliquer la vraie méthode, ont été, tout au contraire, bien en retard à cet égard.

§ 15. Bon nombre d'auteurs ont tâché de fixer le rapport entre la logique et la psychologie. Et trop souvent on a représenté ces sciences comme s'excluant mutuellement.

Kart, par exemple, a protesté énergiquement contre toute immixtion de la psychologie dans la logique ; et l'école de Her- BiRT est, pour ainsi dire, unanime à présenter la logique et la psychologie comme deux sciences de nature entièrement différente.

Herbart lui-même, qui, du reste, a rendu de grands services à la philosophie, est allé jusqu'à ordonner qu'on bannisse du domaine de la logique toutes les recherches psychologiques !

Quant à nous, au contraire, la logique, loin d'être en opposition avec la psychologie , nous semble bien clairement en faire- partie. On a dit : « La psychologie enseigne comment on pense, la logique, au contraire, comment il faut penser; et ce sont là deux choses différentes. » La différence est moins grande qu'on ne le suppose. Car celui qui pense comme il faut ne cesse pas pour cela de penser. Et sa manière de penser est du domaine de la psychologie, tout aussi bien que la manière de penser de celui qui pense mal. Pour trouver les rè-

gles que nous devons suivre pour bien penser, il n'y a d'autre moyen que d'observer comment pense celui qui pense bien. Et c'est là faire de la psychologie.

La logique est une psychologie appliquée. Elle est, pour ainsi dire, la physiologie de la pensée. La logique est une morale pour ïintellect, comme l'a bien dit le philosophe Herbart. Or de même que la morale naturelle est l'application de la psychologie des sentiments et des désirs, ainsi la logique est l'application de la psychologie des idées.

Quoi qu'il en soit, dans l'exposition de la logique, la psychologie nous est indispensable. Comment le lecteur comprendrait-il ce que nous voulons dire sur les idées, sans avoir quelques notions sur la nature de ces idées, sur leur mode de formation, etc., etc.? Or ne pouvant supposer ces connaissances chez tous ceux qjue nous espérons avoir pour lecteurs, il nous faudra bien dans ce livre parler de ces sujets.

Qu'on se garde de vouloir tracer des limites trop tranchées entre les sciences diverses. Comme il n'y a qu'un univers, il n'y a, pour ainsi dire, qu'une science. Nous pouvons bien, dans l'intérêt de la pratique, la diviser; mais, souvent notre division sera arbitraire. Et, comme les parties du monde se confondent souvent aussi, on aura souvent besoin d'arbitraire pour décider où commence une science et où finit une autre.

Ainsi, dans notre Logique, nous parlons de psychologie, et, si jamais nous publions une Psychologie, nous y parlerons de logique.

g 16. Une autre science avec laquelle nous voulons comparer la logique, c'est la métaphysique. Nous allons examiner quel est leur rapport.

Une école célèbre est d'avis que la logique ne se borne pas à nous mettre sur la voie de bien penser, mais que, de plus, elle nous initie aux secrets les plus profonds concernant l'origine et la construction du monde. C'est l'école de Hegel, qui identifie la logique et la métaphysique.

D'autres, au contraire, pensent que la logique ne nous apprend absolument rien sur la nature du monde , mais seule-

PRINCIPES DE LOGIQUE. 2i

ment sm* la méthode qu'il faut suivre pour étudier le monde. Voyons de quel côté se trouve la vérité.

Et, d'abord, c'est exagérer que de prétendre que la logique ne nous enseigne absolument rien sur la nature du monde. Car Ja bonne méthode, pour connaître une chose, dépend nécessairement de la nature de cette chose. Ainsi, la voie pour connaître le monde contient déjà quelques indications sur la nature du monde. Ceci nous deviendra plus évident encore, si nous tenons compte des sources de la logique. En effet , cette science, comme nous l'avons dit plus haut, n'est que la description du genre de penser de quiconque pense comme il faut. Or ceux qui pensent bien font partie du monde. Dès lors, celui qui les étudie, étudie le monde lui-même. Dans un certain sens , Hegel a donc raison de dire que la logique n'est point une science purement formelle.

Gela n'empcche pas, cependant, la manière qu'emploient Hegel et ses adeptes pour construire la logique d'être parfaitement erronée.

D'après Hegel, par exemple : le devenir est l'intermédiaire entre Vêtre et le non-être ; or l'idée d'être implique une contradiction, et, grâce à cette contradiction, elle est forcée de se développer. — Il n'en est rien !

L'idée d'être implique-t-elle contradiction ? On le conteste souvent, et cela, pour la raison suivante. Toute contradiction suppose, dit-on, deux membres qui se contredisent. Or Yêtre est parfaitement simple, parfaitement indivisible, et, partant, dénué de parties. Donc, dans Vêtre, il ne saurait y avoir de contradiction.

Cette réfutation de Hegel me semble insuffisante. Est-il bien vrai, en effet, que Yêtre est simple ? Pour répondre à cette question, rendons-nous compte d'abord de ce quil faut entendre par litre.

Par « être, » on entend de deux choses l'une : ou. Vidée de Vêtre dans l'esprit de quelque individu pensant, ou bien ce qui est, c'est-à-dire l'ensemble de tout ce qui existe.

D'après cette dernière définition, Vêtre renferme sans con-

tredit des antagonismes, comme « le bien et le mal, » « le chaud et le froid, » « le chat et la souris. » Mais, d*un antagonisme à une contradiction^ il y a loin. Qu'il y ait des hommes bons et des hommes mauvais, il n'y a là rien de contradictoire. La contradiction n'existe que lorsque une seule et nniême chose , dan§ les mêmes circonstances , se comporte vis-à-vis d'une autre chose de deux manières opposées. Il y aurait contradiction, par exemple, si le même homme, les circonstances restant les mêmes, était bon et mauvais à la fois.

L'ensemble des êtres n'implique donc pas contradiction.

Mais Vidée de Vêtre renfermerait-elle peut-être une contradiction ? D'après l'auteur en question , elle est simple, et dès lors étrangère à toute contradiction. Il se peut que ce que nous appelons l'idée de Y être soit quelque chose de simple. Quoi qu'il en soit, je suis incapable pour ma part de voir dans Y être une contradiction.

M. F... est de ceux qui prétendent que Y être est simple. Et, malgré cela, il croit y trouver une contradiction ! La voici : « Comme idée, l'être implique l'acte de la pensée; car, sans lui, cette idée est impossible. Si nous comparons ensuite l'être à la pensée, il s'en distingue en même temps qu'il lui est identique ; il est tout ensemble la négation et l'affirmation de la pensée. Il en est l'affirmation comhie idée, c'est-à-dire, ' comme forme de la pensée. Et il en difTère , en impliquant la destruction de toute différence et, partant, la négation de la pensée. »

La contradiction dont parle M. F... n'est que-fictive. Il n'est pas vrai, comme l'affirme ce philosophe, qu'une idée simple est la négation de la pensée. Comment, par exemple, l'idée de « noir )) est-elle la négation de la pensée ?

Du reste, on ne peut admettre, disons-le en passant, que le devenir soit l'intermédiaire entre l'être et le non-être. Il ne l'est, tout au plus, que quand il s'agit d'une création ex nihilo- Souvent le devenir n'est que l'intermédiaire entre le fait qu'une chose est ce qu'elle est, et le fait qu'elle cesse d'être ce qu'elle est. Dans ce cas , où est la contradiction ? Quelle

contradiction^ par exemple, y a-t-il dans le fait que le papier sui' lequel j'écris est blanc? Serait-il moins contradictoire peutêtre, que ce papier fût blanc et noir à la fois?

Il est vrai que, si l'état d'une chose se modifie, cela prouve que son état antérieur était insoutenable. Et, si nul état n*est insoutenable sans impliquer contradiction, alors il est permis de dire que la contradiction est en définitive la force motrice du monde. Mais, est-il bien vrai qu'un état de choses ne peut être insoutenable que par la seule raison de se contredire?

Tout ceci, remarquons-le bien, n'empêche point la logique de nous enseigner à connaître une partie du monde.

§ 17. Pour penser avec succès, c'est-à-dire, pour produire un ensemble d'idées capables de modifier l'état du monde, l'homme doit observer une condition indispensable. Il ne faut pas que ses idées éveillent en lui des sentiments qui paralyseraient, ou du moins affaibliraient son activité , mais, bien au contraire, des sentiments propres à la soutenir. En d'autres termes , ses idées doivent produire en lui la certitude y ou du moins la probabilité de leur valeur scientifique (leur exactitude). Nous ne ferons pas la tentative d'expliquer la certitude et la probabilité. Ce sont deux sentiments , deux phénomènes simples de Tâme, qui ne peuvent être connus que par observation directe et individuelle. En disant que la certitude est l'absence consciente de doute, et que la probabilité est une lutte entre le doute et la certitude , où cette dernière paraît devoir remporter la victoire, nous n'avancerons pas la chose. Car qui connaît le doute connaît la certitude et la probabilité. Le logicien doit donc supposer dans ses lecteurs la connaissance de la certitude et de la probabilité.

Néanmoins, pour permettre à l'homme de penser avec succès, les idées exactes doivent produire en lui le sentiment de la certitude, ou, du moins, la probabilité de leur exactitude. Or ceci suppose une certaine disposition de l'esprit de l'homme qui le mette à même de ressentir ces sentiments , quand il le faut. Si cette disposition lui fait défaut, on est obligé de la lui

donner. Et cette préparation à la science peut exige.r Tintervention de Thygiène et de la médecine.

Après ces préliminaires , entrons en matière. Et, tout d'abord, la logique doit nous indiquer les moyens d* acquérir des idées pouvant servir à la construction de la science. Un de ces moyens les plus puissants, et le seul pour l'acquisition des idées simples, c'est l'observation. Parlons d*abord de l'observation.

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