‹ Principes de logiqueChapitre 6 sur 27 · DE L'OBSERVATION · texte numérisé non relu

DE L'OBSERVATION

g 18. Le champ de l'observation comprend les qualités du monde extérieur, et ceux qui ont lieu dans l'esprit même de Tobservateur. Il n*y a que ces derniers que l'homme puisse observer directement. En effet, un phénomène de l'âme agit directement sur cette même âme, et y produit une perception qui laisse des traces. C'est ce que nous appelons l'observation interne^. Quant aux qualiés du monde extérieur, ils ne produisent qumdireciemcnf des idées dans l'homme. Voici en effet ce qui doit se passer. Le monde extérieur agit sur un des sens de l'homme. V impression produite ainsi se transforme de manière à pouvoir être transmise à Tâme par les nerfs, puis elle

* L'observation interne forme la base de toute psychologie. Il y a des savants (Comte et d'autres] qui prétendent nier la possibilité de Tobservation interne, en prétendant que tout phénomène de l'âme cesse d'être dès qu'on peut l'observer. D'après eux, la psychologie devrait se réduire à la physiologie du cerveau. On appelle cela du positivisme C'est une illusion. Est-ce donc par la physiologie du cerveau que MM. Comte, etc. savent qu'ils ont un esprit, qu'ils raisonnent, veulent et sentent?

Non, non, l'observation interne est loin d'être impossible. La conscience, remarquons-le bieu, est en elle-même déjà de l'observation. Bien loin de nier l'observation interne, il faut affirmer qu'on ne saurait éprouver un phénomène de l'ftme sans l'observer.

produit dans l'âme une réaction que nous appelons perception et qui doit laisser des traces.

En recevant une perception, Thomme a l'habitude de l identifier avec son objet, habitude qui, dans la vie journalière, a bien ses avantages, mais qui, dans certains cas, peut conduire à des conséquences lâcheuses. Ainsi, dans la philosophie, elle a été la cause de graves erreurs et de discussions inutiles. (Hegel, etc.)

Ce n'est pas seulement les qualités (jue l'homme observe, mais aussi leurs rapports. L'observation d'un rapport fournit à l'homme une idée qu'on pourrait appeler idée de rapport. Quant aux rapports du monde extérieur^ l'homme ne les observe qu'imparfaitement. La plupart de ces rapports se dérobent à son observation.

§ 19. Après s'être formé des idées au moyen de l'observation externe, l'homme peut observer à leur tour ces idées et leurs rapports.

Que se passe-t-il dans l'homme quand il observe une idée ?

Un homme qui observe une idée tâche de l'éclaircir. La conscience elle-même est déjà de l'observation. Quant à la manière dont cela se fait, il nous est impossible de l'expliquer. C'est là un des problèmes les plus difficiles de la science, peutêtre même au dessus de la portée de notre esprit. Quoi qu'il en soit, tout ce que nous pouvons constater à ce sujet, c'est que le degré de clarté d'une idée dépend en partie du corps et en partie de l'âme. Il y a des agents matériels — pour certaines personnes, le café, par exemple, — qui ont le pouvoir d'augmenter la clarté des idées. En revanche, l'âme peut augmenter par l exercice son pouvoir de fixer une idée voulue.

Une remarque en passant. Au lieu de dire, « tel homme observe une idée, » on pourrait peut-être s'exprimer autrement et dire que cette idée est reproduite par le « moi » de cet homme. Peut-être aussi y a-t-il lieu de dire qu'une idée est observée dès qu'elle parvient à la clarté, quelle que soit la cause de ce phénomène.

Toujours est-il, ce me semble, que le « moi » seul ne sau-

rail observer une idée sans la coopération de cette idée ellemême. Pour que l'homme fixe son attention sur une idée, il faut d'abord que cette idée, de son côté, fixe l'attention de Vhomme sur elle. Car si l'homme ignore qu'il possède cette idée, comment pourrait-il songer à l'observer ? Et s'il ne l'ignore point, l'idée aura de la clarté. — Dans toute idée on distingue deux choses, sa quantité — c'est-à-dire son intensité, sa richesse, l'espace qu'elle occupe ou semble occuper, etc., — et sa qualité. L'observation d'une idée porte sur ces deux rapports.

§ 20. Un auxiliaire puissant dans l'observation des idées, c'est le phénomène appelé V association des idées. Il est de règle que, dans certaines conditions, toute réminiscence d'une perception éveille dans l'homme toutes les idées qui, au moment où cette perception s'y est produite, se trouvaient dans l'îime à l'état de clarté. De même, il est de règle que toute perception éveille desidées qui lui ressemblent. Ainsi, veut-on se donner une garantie de pouvoir, à un moment voulu, bien observer une idée (donnons-lui le nom a), qu'on l'associe à une certaine perception des sens, en faisant agir dans des conditions favorables sur les sens un objet quelconque — un son ou un caractère écrit, par exemple, — au moment oîi Ton possède clairement l'idée a dans la conscience. Dès que ce même objet (signe) reparaîtra, il est plus que probable que l'idée a reviendra aussi très-clairement.

. C'est sur ce fait que repose la grande utilité que le langage^ qui n'est qu'un ensemble de signes, nous offre dans la pensée.

Le signe le plus naturel d'une idée est l'objet qui l'a produite. On peut cependant le remplacer par un autre, pourvu que celui-ci produise dans l'âme une idée qui éveille celle de l'objet. Dans ce cas, ce signe représentera l'objet, il sera le signe, l'expression de cet objet : le signe d'une idée est en même temps le représentant (signe ou expression) de l'objet de cette idée.

Il y a plus. Ce signe peut être observé par une autre personne (N.) et lui fournir une idée. Si cette idée chez N. rappelledes

idées déterminées, je puis en faire usage pour éyeiller en N. ces idées. Ainsi , ce signe sera un moyen de communication entre cette personne (N.) et moi. Pour m'en çervir comme tel, je n'ai qu'à l'associer en N. avec certaines idées voulues. J'y arrive en le faisant agir sur les sens de N., dans des conditions favorables, en même temps que des objets qui donnent à N. ces idées.

D'un autre côté, les signes des idées de cette personne me servent pour connaître indirectement ses idées, dès que j'ai une idée de l'idée qu'un objet quelconque reproduit chez elle, c'est-à-dire dès qu'il y a un rapport constant entre l'idée que cet objet reproduit chez moi et celle qu'il reproduit chez elle.

§ 21 . Par l'observation interne nous observons non-seulement nos idées, mais encore leurs rapports.

Observer le rapport entre deux idées s'appelle aussi comparer ces idées.

Qu*arrive-t-il quand un homme observe le rapport entre deux de ses idées, c'est-à-dire quand il les compare ? Voici, d'après notre observation, ce qui arrive. L'homme commence par observer chacune de ces idées, puis il s'eiforce de les unir. En faisant cela, il éprouve une certaine perception. Et cette perception représente pour lui le rapport entre les idées en question.

La perception qu'un rapport d'idées donne à l'homme fait naître en lui une idée d'un genre particulier. Une pareille idée peut s'appeler idée de rapport.

Cette idée de rapport, l'homme peut la comparer à son tour avec une autre idée, qui peut-être est elle-même une idée de rapport. En déterminant le rapport d'une idée de rapport à une. autre idée, on observe un rapport d*un ordre supérieur.

Une idée de rapport peut être représentée par un signe comme toute autre idée. Ce signe sera donc un signe de rapport.

II. y a des rapports d'idées qui sont considérés par l'homme comme des images des rapports du monde extérieur, et même confondus avec ces derniers. Dans ce cas, le signe du rapport

d'idées sera pour Thomme le représentant d*un rapport d'objets du monde extérieur.

§ 22. Après avoir observé un rapport, Thomnie peut constater l'existence de ce rapport. Constater un rapport en général, c'est former un jugement. Si le jugement est le fruit direct d'une observation, on l'appelle jugement a posteriori.

L'expression d'un jugement est composée des signes qui réprésentent les membres , liés entre eux par un signe de rapport.

On lit dans les livres que tout jugement a la forme « S est P. » Ceci n'est juste qu'à la condition que « est » soit pris comme symbole pour tout verbe avec ce qui lui appartient. Mais ce n'est pas juste si « est » ne représente que la copule, S est dans un certain rapport avec P (p : s) : voilà la formule générale pour le jugement.

Souvent, dans l'expression d'un rapport, on supprime le verbe. Mais pour l'exprimer complètement^ le verbe est nécessaire.

Le rapport d'un ordre supérieur a pour signe ou expression (est exprimé par) la combinaison des signes d'un jugement qui, au moyen d'un signe de rapport supérieur, est lié à un autre signe, qui peut-être représente lui-même un jugement.

g 23. Dans ses tentatives de comparer des idées entre elles, l'homme découvre bientôt que son pouvoir est limité. Il y a des idées qu'il lui est impossible de concevoir en même temps.

S'il a Tune, il n'a pas l'autre, et s'il a cette autre, il ne peut pas avoir la première.

Ces idées s'excluent, elles se contredisent. Telles sont, par exemple, dans certaines circonstances, les idées de beau et de laid. Ce fait est de la plus haute importance, dès ({u'il s'agit d'idées qui représentent des objets du monde extérifeûr, mondé extérieur signifiant non-seulement tout ce qui est hors de son corps, mais tout ce qui est extérieur au for intérieur de son àme, le corps y compris. Car tout ce qui forme l'intermédiaire entre l'âme d'un homme et le monde extérieur ne changé pas en général. En d'autres termes, toutes les idées de l'homme^

abstraction faite des corps extérieurs qui les produisent, se forment de la même manière. Nous dégageons de là cette vérité : une idée (a) d'un homme est avec une autre idée, (^), du même homme, dans le même rapport que la cause extérieure de a Test avec la cause extérieure de b.

De cette règle générale découle cette règle particulière : Si une idée (a) d'un homme exclut une idée (b) du même homme, l'objet qui représente a dans le monde extérieur doit exclure l'objet qui y représente b.

C'est sur ces vérités que repose la loi du contradictoire.

Remarquons, en passant, comme curiosité, que certains sophistes ont contesté la loi du contradictoire par des exemples comme le suivant : si un homme dit qu'un certain groupe de personnes auquel il appartient lui-même ne dit jamais la vérité, alors il nie ce qu'il affirme, tout en restant dans le vrai ; ce qui prouve que la loi du contradictoire fait défaut.

La réfutation de ce sophisme n'est pas bien difficile à faire. Car le cas supposé est tout simplement impossible. Si un homme déclare que tous les membres d'une société dont il fait lui-même partie mentent « toujours, » il s'exprime inexactement. Il devrait dire que tous, avec exception de lui-même en ce moment, mentent toujours. S'il y a là une contradiction, elle ne consiste que dans la forme de l expression et non dans le contenu de l'énoncé.

Une forme particulière de la loi du contradictoire, c'est la loi du troisième exclu.

Si on divise la réalité en deux parties qui s'excluent mutuellement, il est clair qu'il n*y aura pas de troisième partie' entre ces deux. C'est ce que dit la loi du troisième exclu et rien autre.

- § 24. Si quelqu'un compare deux idées entre elles, il a l'habitude de considérer l'une d'elles comme la plus importante, et c'est même la règle. Dans ce cas, il considère l'autre idée par rapport à la première. En d'autres termes, il considère le rapport entre ces idées comme une propriété (une partie) de l'une d'elles. Dès lors, l'idée qu'il considère

comme la plus importante est appelée le sujet et Tautre Vattribut.

^ Si ron veut exprimer un jugement, il n'est pas nécessaire d'exprimer toutes ses parties ; on peut quelquefois en supprimer une. Ainsi, par exemple, quand on dit « il pleut, » on veut dire « le temps pleut. »

On s'imagine quelquefois qu'il existe des jugements dans lesquels il n'y a pas de comparaison d'idées. Ainsi, quand on énonce simplement l'existence d'un objet, quand je dis, par exemple, « le monde existe. » C'est pourquoi on refuse souvent à une telle expression le nom de jugement. Nous croyons, au contraire, que cette expression est en réalité un jugement, jugement qui exprime le rapport entre le monde et Cidée d'être,

11 y a plusieurs savants qui ont l'habitude de définir le jugement comme étant une composition de notions. Cette habi-^ tude nous paraît être rejetable. Car par « notion » nous entendons une idée générale comme nous l'exposerons plus tard. Or il n'est pas nécessaire que toutes les idées qui entrent dans un jugement soient générales. Si, par exemple, je dis : « Voici Marie, » c'est-à-dire: « Marie est ici, » je n'ai employé aucune idée générale ; « Marie » étant une idée particulière et « être ici » de même.

. On peut donc comprendre ce qu'est un jugement avant de comprendre ce qu'est une notion. C'est pourquoi nous dévions de la routine de plusieurs logiciens en parlant des jugements avant de parler des notions,

§ 25. Nous avons vu ce que c'est qu'observer le rapport entre deux idées. Citons maintenant quelques-uns des rapports les plus importants qui peuvent se présenter.

En général, on peut distinguer deux genres de rapports entre les objets : 1** des rapports où ceux-ci sont passifs ; 2** des rapports où ils sont actifs. Les premiers, nous pouvons les appeler des rapports externes ou passifs, et les seconds des rapports internes ou actifs. Parmi les premiers on compte les rapports de lieu, de temps, de nombre, bref les rapports

mathématiques , ainsi que les différences dans la forme des objets. Parmi les rapports actifs, nous distinguons des rapports physiques (d'attraction,, de répulsion), rapports chimiques (rapports d^affinité chimique et du contraire) et rapports vitaux. Peut-être y a-t-il encore des genres de rapports qu'on ne saurait assimiler à aucun de ceux que nous venons de nommer. Peut-être aussi serons-nous un jour autorisés à ramener deux ou plusieurs genres de rapports actifs à un seul. Hais pour le moment il faut bien les distinguer.

Pour en venir aux particularités , nous trouvons parmi nos idées des :

A. Rapports de temps, — Lorsqu'une idée est avec une autre, dans un rapport antérieur, postérieur ou simultané.

B. Rapports de lieu, — Lorsqu'une idée a, ou du moins semble avoir sa place, soit au-dessus, soit au-dessous, soit à droite, soit à gauche, soit devant, soit derrière une autre idée ; lorsqu'elle conserve sa place vis-à-vis de l'autre ou bien la change, se rapproche de l'autre ou bien s'en éloigne, etc.

Nous ne voulons pas dire ici qu'il y ait en réalité dans l'âme des différences d'espace. Tout ce que nous disons, c'est que l'homme aperçoit parmi ses idées des rapports qui pour lui sont équivalents à des rapports d'espace.

C. Rapports à*union Une idée (a) est liée à une autre (b) ou bien détachée d'elle. Dans le premier cas, nous disons que ces idées forment un tout dont elles constituent les parties. Et si nous les considérons comme les images de deux qualités du monde extérieur, nous disons que ces qualités forment un objet dont elles sont les qualités.

Loin de nous de nier que toutes les idées d'un homme soient liées entre elles. Toutefois, il y a des idées entre lesquelles l'homme n aperçoit aucune liaison. Dès lors, ces idées sont isolées pour lui.

11 se peut donc qu'une idée (a) fasse partie d'une autre (ab). Si alors cette dernière idée représente un objet du monde extérieur, la première idée représentera une qualité de cet objet. Dans ce cas, on peut considérer la qualité

comme un mode d*être de Tobjet. Le nom accepté pour ce genre de rapport est celui de rapport de substance et à' accident.

La substance d'un objet n*est autre chose que la somme des qualités de cet objet , moins la qualité qu'on considère comme accident; et non la totalité des qualités de l'objet comme l'admettent généralement les philosophes.

On est libre de considérer comme accident toute propriété qu'on voudra. L'idée de substance est donc une idée variable. « Jules (substance) est honnête [accident)^ » veut dire que dans le groupe d'idées qui, chez moi, représente Jules, je trouve entre autres l'idée d'honnête.

D; Rapports à* égalité ou de ressemblance et rapports d'tnegcdité.

E. Rapports de causalité (succession constante).

F. Rapports de quantité ou de nombre. — On peut se demander, par exemple , dans quel rapport est l'extension ou l'intensité d'une certaine idée à l'extension ou à l'intensité d'une autre.

Les rapports entre les différentes idées permettent à l'homme de se former des idées d'autres rapports, tels que les suivants :

A\ Le rapport entre une de ses idées et une qualité du monde extérieur.

ff. Le rapport entre deux qualités du monde extérieur (rapport du tout et de ses parties, rapport de substance et d'accident, rapport de temps, de lieu, etc.).

On peut se demander : telle idée a-t-elle été produite par telle qualité ou non? la qualité a-t-elle été produite ou non par une idée? dans quel rapport dénombre, de couleur, est telle idée avec telle qualité, etc.?

On compte parmi les objets du monde extérieur les signes qui représentent l'idée. C'est un rapport très-important que celui qui existe entre une idée et son signe, car c'est sur ce rapport que repose le langage.

Le rapport entre une idée et une qualité du monde extérieur l'homme ne peut la connaître qu indirectement ^ c'est-à-dire en modifiant les rapports de ses idées.

34 PlllMGlPES DE LOGIQUE.

Pour tout homme, les phénomènes de Tâme (perception, dées , sentiments, désirs, etc. d'un autr(\ être^ appartiennent aussi aux objets du monde e^Ltérieur.

Entre un phénomène de Tâme d'un être et un phénomène de l'âme d'un autre, il peut également être question du rapport de temps ^ d'espace, de causalité, etc.

Le rapport entre un phénomène de l'âme d'un être et un phénomène de l'âme d'un autre ne peut également être déterminé qu'indirectement, c'est-à-dire par l'intermédiaire ' .d'un objet du monde extérieur, c'est-à-dire par commtimcation,

- Une fois le rapport entre deux choses déterminé, on peut fixer le rapport entre ce rapport et une autre idée. De même, on peut déterminer le rapport entre deux rapports d'idées, etc. De cette façon on s'élève à la catégorie des rapports d'un ordre supérieur. Voici les termes de quelques rapports de ce genre :

(a) Le rapport entre une idée d'un être et un objet du monde extérieur, et (b) le rapport entre une autre idée du même être et un objet du monde extérieur.

(a) Le rapport entre l'idée d'un être et un objet du monde extérieur, et (b) le rapport entre une idée d'un autre être et un objet du monde extérieur.

(a) Le rapport entre une idée d'un être et une autre idée du même être, et (b) le rapport entre un objet du monde extérieur et un autre objet du monde extérieur.

Les autres rapports principaux peuvent se réduire à ces trois que nous venons d'indiquer. Nommons-en quelques-uns.

{a') Le rapport entre deux idées d'un être, et (b') le rapport entre les signes de ses idées.

(a') Le rapport entre l'idée d'un être et l'idée d'un autre être, et (V) le rapport entre une autre, idée du premier être et une autre idée du second.

(c') Le rapport entre l'idée d'un être et le signe de cette idée , et (V) le rapport entre l'idée d'un autre être et le signe de la première idée.

§ 27. D'après ces différents genres de rapports que npiis Ye-

lions dénommer, on peut distinguer différents genres de jugements.

Nous aurons donc des jugements de grandeur et de nombre, des jugements de couleurs, des jugements de temps, S'espace : des jugements mathématiques, physiques, chimiques, vitaux, etc.

De plus, des jugements qui portent sur le rapport de deux idées, sur le rapport d'wne idée avec un objet du monde extérieur, sur le rapport de deux objets du monde extérieur (deux plantes ou deux animaux par exemple), etc.

Toute science est un tissu de jugements. D'après la nature des jugements qui la composent, on distingue les sciences diverses, comme mathématique, psychologie, histoire, etc.

§ 26. Nous avons dit qu'on peut distinguer les jugements d'après les genres de rapport qu'ils expriment. On peut aussi le faire d'après d'autres principes. Ainsi il se peut que l'homme juge un rapport d'après im autre. Alors il trouvera ces rapports en harmonie ou non. D'après cela, on divise les jugements en affirmatifs et en négatifs.

Kant a ajouté à ces deux classes de jugements une troisième, qu'il appela celle des jugements limitatifs. Cette classe n'a, à notre avis, aucune raison d'être. Le jugement limitatif, « a est non-b, » par exemple, n'est qu'un jugement affirmatif dont l'attribut est exprimé en forme de négation.

§ 27. Une autre distinction sépare les jugements en trois classes : les jugements catégoriques, hypothétiques et divi- «/s (Kaht) .

Cette distinction manque de logique à notre avis. Il nous semble qu'on ne peut distinguer ici que des jugements catégoriques et des jugements hypothétiques. Et voici comment. Dn jugement est catégorique quand celui qui le porte suppose que le sujet a une existence réelle. En portant un jugement hypothétique, au contraire, on laisse indécise la question de savoir si l'existence du sujet est réelle ou non ; on ne fait que déclarer que l'existence de ce sujet est nécessairement liée à quelque autre chose. Supposez, par exemple, que je dise ;

« S'il fait beau temps, j'irai me promener, » je veux dire, en réalité : « La beauté du temps aura pour conséquence que j'irai me promener, tandis que le mauvais temps aura une conséquence opposée. »

Ainsi nous pouvons réduire tout jugement hypothétique à un jugement catégorique.

Quant au jugement divisif, nous le considérons comme une contraction de deux ou de plusieurs jugements hypothétiques. En effet, le jugement « a est ou t, ou c, ou d, » qui est divisif, peut s'exprimer ainsi : si a n'est pas b ou c, il sera d.

g 28. Une autre distinction des jugements est basée sur le rapport entre le jugement et la manière de voir de celui qui le porte. Ainsi on a trouvé des jugements problématiques, apodictiques et assertoriques (Kant). Ces derniers seuls nous paraissent être réels.

En effet, un jugement « problématique » et un jugement (( apodictique » ne sont autre chose qu'une contraction de deux jugements « assertoriques. » Par exemple, « peut-être y aura-t-il une guerre, » veut dire : il est possible (ou probable) gu'il y aura une guerre. Voilà notre jugement problématique réduit à deux jugements assertoriques.

Prenons maintenant un jugement apodictique, c'est-à-dire « universel et nécessaire. » « Deux fois deux font quatre, » cela veut dire tout simplement : il est nécessaire que deux fois deux fasse quatre (jugements assertoriques).

§ 29. Nous ne mentionnons qu'en passant la distinction des jugements en individuels, particuliers et généraux. Un jugement particulier, à notre avis, n'est qu'une forme spéciale d'un jugement général. Car tout jugement général est particulier par rapport à un jugement plus général encore, et tout jugement particulier est général par rapport à un jugement plus particulier. Si je dis, par exemple, « Tous les nègres ont la peau noire, » je porte un jugement général par rapport à celui-ci : un nègre a la peau noire. Hais j'ai porté un jugement particulier par rapport au suivant : tous les hommes ont une peau.

rRINGiPES DE LOGIQUE. 37

A. cette occasion, nous protestons contre l'habitude d'un laconisme exagéré. Toute surabondance de mots est inutile et même nuisible. Mais il est tout aussi nuisible de supprimer les mots nécessaires à la clarté. Mieux vaudrait sans cela pousser Je laconisme jusqu'à la dernière extrémité, et ne plus parler du tout. Mais une fois qu'on veut parler , il faut être conséquent, etdire^oMf ce qu'il faut, rien que ce qu*il faut, et cela comme il le faut.

§.50. Avant de terminer ce chapitre, il nous faut parler de la distinction faite entre les jugements analytiques et les jugements synthétiques. On a dit que, dans le jugement analytique, l'attribut se trouvait déjà dans le sujet, tandis que, dans le jugement synthétique, cela n'avait pas lieu. Nous voyons donc que la distinction en jugements synthétiques et analytiques repose sur une base tout à fait subjective. Car, la même idée, celle d'un lion par exemple, est plus riche chez un homme qjie chez un autre. Il se peut donc, si deux hommes portent le même jugement, qu'il soit synthétique chez l'un et analytique chez l'autre. En un mot, cette distinction ne porte pas sur la nature des jugements, mais sur la nature de ceux qui les prononcent. Elle n'a donc aucune raison d'être.

D'après leur origine, on distingue des jugements a posteriori et a priori. On nomme a posteriori ceux qui sont le résultat immédiat d'une observation, a priori ceux qui ont une autre origine.

Pour les exemples des différentes espèces de jugements, nous renvoyons le lecteur aux livres de logique de MM, Gratry, Hagemann, Lindner, Stcart-Mill, Ueberweg, etc.

§ 31 . Toute observation est ou involontaire ou volontaire , c'est-à-dire : l'âme peut attendre passivement que les objets agissent sur elle, ou bien aller au-devant de leur action. L'oT)servation volontaire s'appelle aussi attention ou examen.

Pour observer un objet au moyen des sens, il n'est pas nécessaire que l'impression de l'objet sur le sens soit tout de suite transmise à l'âme. Cette impression peut rester latente dans les nerfs jusqu'à ce qu'une nouvelle impulsion, soit de

rame, soit de l'objet, vienne la renforcer (découverte de M. Fecunbr). On peut donc, dans un certain sens, faire des observations sans s'en douter. Et, s'il était permis de changer le sens traditionnel des mots,'on pourrait parler d'observation inconsciente.

§ 32. Après avoir montré ce que c'est qu'observer en général, il nous faut examiner ce que veut dire bien observer , c'est-à-dire observer de manière à acquérir des idées qui puissent servir à faire de la science.

Pour la science, nous le savons (§ 10), il faut des idées de toutes les qualités et rapports du monde, même des jdus, simples.

Bien observer signifie donc se former une idée exacte de diaque qualité et rapport du monde, même des plus simples.

En effet, comme l'a bien remarqué M. Ulrigi, observer c'est distinguer, c'est analyser. Et l'observation sera d'autant meilleure que l'analyse sera plus développée. C'est pourquoi toute science réelle aboutit à l'atomisme. Dans l'observation^externe, cette analyse, cet acte de distinction qui forme l'observation, se fait par l'intermédiaire des sens et des organes du cerveau qui les. relient à l'âme. Mais, pour pousser l'analyse le plus loin possible, les sens ne suffisent pas. Aussi la science, à mesure qu'elle fait des progrès, nous fournit des auxiliaires (lunettes, leviers, scalpels, creusets, etc.) venant en aide à l'imperfection de nos propres organes. Les sens ne suffisent pas même pour la première ébauche de la science.

Cependant, même avec l'aide de ces auxiliaires, l'observation d*un seul homme reste imparfaite.

Il y a des qualités du monde qui ne sont pas naturellement de la portée des sens d'un homme. Pour les observer, il faut qu'il se déplace lui-même, ou qu'il déplace ces qualités ; ce qui suppose déjà la science.

11 y a d'autres qualités du monde qui échappent à l'observation persoimelle d'un homme, mais peuvent être observées par d'autres. Enfin, certaines qualités échappent à l'observation de tous les hommes.

Quant aux dernières^ la communication (révélation) seule^ en

PKIMGIPES DE LOGIQUE. 39

permettant à l'homme pour ainsi dire d'observer avec les sens d'autrui, peut lui en donner une idée. Quant aux autres, s'il est possible de s'en former une idée quelconque, ce n'est que très-indirectement, à l'aide des idées que l'on s'est déjà formées. Or ceci exige beaucoup de science, et nous y reviendrons plus tard.

Abstraction faite des objets. qui se dérobent aux sens de tous les hommes, et même de ceux qui se dérobent aux senS d'un seul homme, le nombre d'objets que doit connaître un seul homme est encore très-grand. Oui, malgré tous les auxiliaires que nous venons de nommer, il lui est impossible d'observer tout ce qui est à la portée de ses sens. Mais, ici encore, la science lui vient en aide. Car, dans le pouvoir de modifier les rapports de ses idées, l'homme à un moyen de dépasser les limites de son observation, d'anticiper, et, pour ainsi dire, de voir sans yeux, d'entendre sans oreilles, d'observer sans les sens. Ce moyen, c'est la divination, ou la déduction. Nous en parlerons dans le chapitre sur l'art de modifier les rapports des idées.

En résumé, nous voyons que plus un homme a de la science, mieux il peut observer. Il en est de la science comme de l'argent : plus on en a, plus on peut en gagner ; tandis que celui qui n'en possède point peut à peine suffire à l'indispensable.

Aussi, l'homme serait-il condamné à rester à jamais privé de science, s'il ne venait au monde doué d'un instinct qui est, pour ainsi dire, une science innée.

§ 53. Mais, dans la science ce n'est pas seulement de la quantité des idées qu'il s'agit, il faut encore que la qualité en soit bonne ; c'est-à-dire, que chacune de ces idées soit exacte.

Qu'est-ce qu'une idée exacte ? Il faut tout d'abord qu'elle puisse me servir à modifier le monde. Dès lors, elle doit avoir des rapports avec le monde , c'est-à-dire , il est nécessaire qu'elle (ou au moins chacun de ses éléments) représente un objet réel. Ce point est essentiel. Mais ce n'est pas tout. Il faut savoir gue/ doit être le rapport entre une idée et son objet. Certains philosophes répondront que l'idée doit être en harmonie

avec son objet. C'est bien vague. Qu'est-ce , en effet , qu'être en harmonie avec un objet ? Pour répondre à cette question, il nous faut déterminer dans quel rapport l'idée doit être avec son objet, pour qu'on puisse dire qu'elle soit en harmonie avec lui.

S'il faut que l'idée soit identique avec son objet, c'est une absurdité. Veut-on dire peut-être que l'idée doit être avec l'objet dans le même rapport dans lequel elle se trouverait pour un être parfait? Soit, mais alors nous tournons dans un cercle (§ 8) . §

Consultons la nature de la science. La science doit mettre l'homme à même de modifier le monde. Or, dans ce but, il est nécessaire, d'abord, que le même objet lui donne toujours la même idée. S'il voit le même objet aujourd'hui en noir, et demain en rouge , il ne saurait atteindre [son but. Pour que mon idée soit exacte, elle doit donc, d'abord, être une reproduction telle de l'objet qui l'a produite, qu'il la produira toujours de même en moi, c'est-à-dire, dans la majorité des cas.

Une première condition, pour l'exactitude d'une idée, sera donc sa ressemblance avec la plupart des idées reçues auparavant du même objet qui l'a fait naître.

Mais il y a encore d'autres conditions.

Lors même qu'un objet me donnerait toujours la même idée, il se pourrait encore que cette idée fût fausse, c'est-à-dire insuffisante pour la science. Car la science doit me servir à modifier le monde. Or le monde est, dans sa plus grande partie, composé d'êtres vivants comme moi. Mon idée, pour être exacte, doit donc me servir à produire des modifications dans ces êtres, notamment dans leur élément le plus important, leur âme. Or, pour cela, il faut qu'il y ait un certain rapport entre mon idée et leurs idées. Il n'est pas nécessaire pour cela que mon idée de l'oTjjet en question soit semblable à l'idée qu'eux ont du même objet. Il suffît que nos idées soient dans un certain rapport, c'est-à-dire, que toujours mon idée d'un objet doit se trouver avec celle d'un autre objet dans un rapport analogue à celui où se trouve chez l'autre

homme l'idée du premier de ces objets avec celle du second.

Nous ne sommes pas encore au bout. Plus le nombre de personnes avec qui je puis entrer en relation est grand , plus mon pouvoir sera grand. Donc , pour que mes idées soient exactes, il faut que chez moi toute idée d'un objet ou d'un rapport d'objets soit dans un certain rapport avec l'idée qui représente chez la plupart des hommes l'objet ou le rapport que représente mon idée.

Mais voici ce qui est de la plus haute importance. S'il m'importe de modifier le rapport des idées chez le plus grand nombre possible de mes semblables, je ne dois pas m' arrêter à ceux qui vivent à la même époque que moi. Non, il me faut encore songer, ne fût-ce que très-indirectement, à la postérité. C'est-à-dire, il faut que mes œuvres aient une valeur durable. Donc aucune de mes idées ne sera exacte , s'il n'y a pas im certain rapport entre le rapport dans lequel elle est avec son objet et le rapport dans lequel se trouvera, chez la plupart des hommes à venir, l'idée analogue avec son objet.

Le critérium pour l'exactitude d'une idée de rapport est le même que pour toute autre idée. Une idée de rapport est exacte quand elle satisfait aux conditions suivantes : 1" elle doit représenter un rapport réel, et 2<* elle doit se trouver dans un certain rapport avec l'idée analogue, telle qu3 l'aura la majorité des hommes à venir.

Un jugement sera donc exact ou juste, dès qu'il sera dans un certain rapport d'analogie avec celui que portera, sur le même sujet, la majorité des hommes à venir.

Les idées desentiments et de désirs forment une classe particulière. Si le sentiment qui cause une pareille idée est produit à son tour par une perception que l'homme considère comme représentant un objet réel, il regardera le sentiment comme représentant une qualité de cet objet (« beau » ou « bon » par exemple), et il fera de même avec l'idée produite par ce sentiment. Ce sont des idées pareilles qui forment la base de l'esthétique et de la morale naturelle.

Une idée de sentiment ou de désir est juste quand elle est

produite par un sentiment ou un désir normal. Or un sentiment ou un désir est normal quand il est dans un certain rapport (de ressemblance) avec le sentiment que son ol^t produira chez la majorité des hommes à venir.

§ 54. Voilà les conditions qu'une idée doit remplir pour être exacte. Il est donc important de savoir décider si une idée donnée remplit ces conditions ou non. Dans ce but, il faut commencer par s'assurer qu'elle a un objet réel. On ne reconnaît pas en effet l'origine de toutes les idées, de prime abord. A quoi donc reconnaîtrons-nous qu'une idée représente un objet réel ? Il faudra rechercher. la perception dont cette idée est la réminiscence, et examiner si cette perception provient ou non d'un objet réel. Une difficulté se présente ici. La perception qui a fait naître l'idée n'existe plus. Comment l'examiner ? Et puis, la question revient à savoir s'il existé un rapport entre elle et un objet quelconque. Mais cet objet, où est-il ? Je n'ai que des phénomènes de mon âme. Quel droit ai"-je d'admettre l'existence de quelque chose en dehors de ces phénomènes ?

Et en admettant même que ces objets existent, d'où me viennent les perceptions ? et comment ai-je le droit d'affirmer que la perception que j'examine me vient de tel ou tel de ces objets ? En quoi reconnaîtrai-je cet objet ? Évidemment au rapport de cet objet avec ma perception. Il faudrait donc compa' rer l'objet à la perception ; ce qui est absolument impossible. Supposons que la perception provienne d',un phénomène de mon âme par observation interne. Quand la perception a eu lieu, le phénomène qui l'a produite n'existe plus. Je n'ai que la perception. Il s'agit donc de comparer le passé au présent, ce qui semble absurde. Car, pour comparer deux choses, il faut les avoir en même temps. Cependant , pourra-t-on dire, il y a une limite oii le passé et le présent se touchent, et où ils existent, pour ainsi dire, en même temps ; c'est là qu'on peut les comparer. Soit; mais, si l'impression provient d'un objet du monde extérieur, la difficulté semble en effet insurmontable. Pour comparer deux choses, je dois les avoir toutes les deux dans moii esprit. Or je ne puis faire entrer dans mon esprit

un objet du monde extérieur, à moins de le transformer en perception, c'est-à-dire, de l'annihiler.

§ 55. Mais supposons que j'aie trouvé l'objet qui m'a donné la perception. Reste à savoir si le rapport entre la perception et l'objet est analogue à celui qui existera, dans le même cas, chez la majorité des êtres à venir. Pour décider quelle perception l'objet en question donnera aux êtres à venir, il faut savoir quelle perception il a donné à nos ancêtres et à nos contemporains. Bref, il faut rechercher quelle est la perception qu'il donne à autrui. Comment juger de la perception d'au- . trui ? J'ai bien mes perceptions à moi , mais non celles d'un autre.

Néanmoins, admettons que ma perception satisfasse à toutes les conditions que j'attends d'elle, ma tâche n'est pas achevée. Car, c'est de Vidée^ de la réminiscence laissée par la perception, que je recherche l'exactitude.

Or, pour qu'il y ait un rapport convenable entre l'idée que j'ai d'un objet, et l'idée que la postérité se formera du même objet, il ne faut pas seulement que ma perception soit exacte, mais encore que la manière dont se forment les idées chez moi soit dans un certain rappprt avec la manière dont elles se formeront chez la majorité des êtres à venir.

Il faut donc que les organes présidant à leur formation aient certaines qualités. Il faut, d'abord, qu'ils fonctionnent toujours de la même manière (voy. § 30), et encore, comme ils le feront chez la plupart des hommes à venir. S'il n'en est pas ainsi, il me faut être capable de les modifier. Or, pour m'assurer s'ils répondent à mon attente, et pour pouvoir au besoin les modifier, j'aurai besoin de beaucoup de science.

Voilà les conditions qu'une idée doit remplir pour être exacte. Une idée imparfaite peut pécher par deux côtés : par la quantité ou par la qualité. Elle pèche par la quantité^ si elle contient des éléments non représentés dans son objet (idée exagérée), ou si elle ne contient pas les éléments nécessaires pour représenter son objet en entier (idée incomplète). Elle pèche par la qualité, si un ou plusieurs de ses éléments

représentant des objets ne le font pas d*une manière convenable (idée fausse ou perverse) . Il est clair qu'une idée peut pécher à la fois par la quantité et la qualité.

Nous avons vu que l'observation ne fait que nous fournir des idées, ou plus exactement, des perceptions, et cela (du moins sans la science) en nombre très-restreint. Ces idées sontelles exactes ou non ? L'observation seule ne peut nous le dire. Elle nous laisse même dans l'ignorance sur la question de savoir d'où nous viennent ces idées, si elles représentent des objets réels, etmême s'il y a des objets en dehors de nos idées.

L'observation des sens ne fournit à l'homme qu'une impression faite sur son âme par une qualité, au moyen d*un des sens. Elle ne lui enseigne qu'un certain rapport entre une qualité et]son âme. On pourrait dire en effet que, par les sens, l'homme n'observe que des rapports.

L'observation seule ne nous met pas en voie d'opérer le moindre changement dans le monde, d'atteindre le moindre but, pas même celui de prolonger notre vie d'un quart d'heure. Il est donc urgent que, dès sa naissance, tout être vivant sache venir en aide à son observation, et la devancer, pour ainsi dire, en modifiant les rapports des idées qu'elle lui a fournies. L'homme est donc né homme de science. On pourrait même affirmer quelque chose d'analogue de la bête.

Les résultats de l'observation ne sont pas seulement pauvres, mais souvent trompeurs. C'est du moins le cas pour l'observation des sens. Un philosophe anglais a prétendu, et bien des philosophes l'ont répété après lui, que les sens ne nous trompent jamais , et que, s'ils paraissent nous tromper, c'est nous qui nous trompons nous-mêmes par de faux raisonnements. Cette assertion est irréfléchie à un haut degré. Eh quoi, ce ne serait pas duperie, quand les sens nous donnent des idées fausses, quand, par exemple, l'œil du daltoniste* lui représente comme gris ce qu'il devrait voir bleu ou rouge?

* Une personne privée du pouvoir de distinguer certaines couleurs, a Daltonisme, > de Dalton, qui fut le premier pour décrire cette infirmité, et qui en fut atteint lui-même.

OÙ est là le raisonnement qui, d'après les philosophes que nous combattons, devrait former la base de Terreur? On dira peut-être que les sens ne nous trompent jamais, puisque, dans beaucoup de cas, nous pouvons,, à force de prudence, éviter les pièges quils nous tendent. Ce serait là une bien mauvaise argumentation. Car enfin, une duperie démasquée n'en est pas moins une duperie.

Pour combler les lacunes de l'observation, et pour corriger ses erreurs, il faut la compléter par la pensée.

Un moyen, pour faciliter l'observation à un grand nombre de personnes, ce sont des réunions d'objets non universellement répandus (collections, musées).

Nous avons à examiner maintenant ce que c'est que bien modifier les rapports des idées, c'est-à-dire, ce que c'est que bien penser^ dans le sens rigoureux du mot.

Page 1