‹ Principes de métaphysique et de psychologieChapitre 20 sur 58 · Délire des sensations, p · texte numérisé non relu

Délire des sensations, p

(les ombres pour des rais. On prétend que l'empereur Théodoric prit un jour une tête de poisson servie sur la table pour celle du sénateur Symmaque.

A ce genre d'illusions se rapporte colle de Don Quichotte prenant des moulins à vent pour des géants.

2° Illusions relatives à la nature chimique. Un aliéné prend des cailloux pour des pierres précieuses. Sainte Thérèse prenait les g-rains de son chapelet pour des diamants.

3° Illusions relatives à la couleur. Un malade atteint de névrose voyait tous les objets en vert. Neuf personnes empoisonnées voyaient tous les corps en rouge.

4° Illusions relatives à la f//5/«/ice. Une personne de soixante ans, dans les prodromes d'une attaque d'hémiplégie, voyait tous les objets présents tour à tour se rapprocher et s'éloigner, comme si elle les eût vus au travers d'une lorgnette. Une autre personne , après une maladie grave , avait perdu la faculté d'apprécier la distance, et ne pouvait plus s'en rendre compte que par le toucher.

o° Illusions relatives à la situation. Un malade voyait tous les objets renversés. Un autre les voyait courbes, tortueux, prêts à tomber. Il était toujours prêt à vous soutenir'.

6° Illusions relatives au nombre. De ce genre sont la vision double, ou ambbjopie, et aussi ce que les médecins allemands appellent Idideutéroscopie, qui consiste à se voir soi-même en double. Il y a des cas où la vision est encore plus multipliée. Un malade voyait sa mère avec trois têtes, et, chose étrange, ne commettait pas la même erreur pour les autres personnes.

7° Illusions relatives à la dimension. Les uns voient les objets plus petits, les autres plus grands qu'ils ne sont réellement; quelquefois, à très peu d'instants, le même malade voit son médecin comme un géant, et ensuite comme un nain.

8° Illusions relatives à la température. Un malade qui n'avait pas perdu le sens du toucher^(c'était un médecin, qui pouvait

1. Je ferai remarquer ici que tous ces faits, aussi bien ceux qui précèdpat que ceux qui suivent, sont accompagués, daus l'ouvrage de M. Michéa, des témoignages qui les attestent.

1res bien lâlcr le pouls), trouvait tous les objets chauds ou tièdes de la main droite, tandis que la main gauche avait conservé le discernement exact de la température.

9° Illusions relatives au mouveinent. Un malade cité par Cabanis sentait son lit se dérober sous lui. D'autres prétendaient sentir leur nez s'allonger. La célèbre Bettina se sentait planer dans l'air.

10° Illusions relatives à la pesanteur. Un hypocondriaque se sentait la tête tantôt légère comme une plume, tantôt lourde comme du plomb. D'autres malades se croient si légers qu'ils craignent d'être emportés par le moindre vent.

11° Illusions de l'ouïe.

a. Erreurs sur le timbre. Une malade prenait la voix du docteur pour celle de son mari, une autre pour celle de son fils. En chantant le Miserere, Ravaillac prenait le son de sa voix pour celui d'une trompette de guerre.

b. Erreurs sur la direction. Un malade entendait à droite les paroles proférées à gauche, et vice versa.

c. Erreurs sur le nombre. Un malade entend deux personnes quand il n'y en a qu'une qui passe.

cl. Erreurs sur Y articulation. Un malade traduit les bruits indistincts de la nature ou les chants des oiseaux en paroles distinctes^et articulées.

12° Illusions de l'odorat et du goût.

Quelques malades ont le goût tellement perverti qu'ils refusent de prendre des aliments.

De même que la principale cause des erreurs des sens est dans la part d'induction qui se mêle à toutes nos perceptions, de même la cause des illusions sensorielles est dans la part d'imagination qui se mêle également à nos sensations.

Nous avons vu, en effet, plus haut que l'imagination se mêle pour une part notable à toutes nos perceptions : la plupart des objets avec lesquels nous sommes en rapport par les sens nous sont familiers. Nous les avons vus mille fois : c'est ainsi que nous connaissons notre ville, notre rue, notre maison, noire chambre, nos meubles, nos livres, nos papiers. Nous

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avons donc le souvenir de ces objets; nous en avons l'image dans l'espril. Celte image se renouvelle en nous par l'association des idées, lorsque nous sommes en présence de l'objet lui-même. De là, comme Ta dit Maine de Biran, deux tableaux : l'un qui est sous nos yeux, l'autre qui est dans notre pensée et qui coïncide avec le premier : ce qui prouve bien l'existence de ce tableau intérieur, c'est la surprise que nous éprouvons lorsqu'il y a quelque chose de changé dans le tableau extérieur, comme lorsque nous comparons le visage d'un homme avec son portrait d'autrefois.

La perception réelle se compose donc de ces deux images réunies, l'une complétant, vivifiant l'autre. Lorsque l'objet est immédiatement sous nos yeux et à la portée de nos mains, en un mot dans les conditions les plus favorables de perception, l'image intérieure va se perdre dans l'image extérieure : la perception l'emporte sur l'imagination. Mais s'il s'agit d'objets éloignés, ou plus ou moins indistincts, ou de sons mal perçus, ou de perceptions tactiles incomplètes, c'est l'imagination alors qui complète la perception. Los sensations incomplètes que nous éprouvons réveillent en nous le tableau intérieur complet, et à l'aide de ce tableau intérieur nous reconstruisons l'objet réel, comme avec une traduction on reconstruit le sens d'une langue étrangère qu'on ne sait pas bien. A l'aide de ce travail, nous voyons ce que nous ne pouvions pas voir, nous entendons ce que nous n'entendions pas. C'est ainsi, comme nous l'avons déjà fait remarquer, que lorsque nous entendons parler une langue étrangère qui nous est inconnue, non seulement nous ne comprenons pas, mais nous ne distinguons même pas les sons les uns des autres, et nous n'en saurions répéter un seul; tandis que, pour les sons qui nous sont familiers, nous les entendons tout de suite, parce que nous les reconnaissons.

Grâce à cette loi, le domaine de la perception s'enriciiit et s'augmente considérablement. Mais aussi il perd en sûreté ce qu'il gagne en étendue. La perception sera nécessairement d'autant moins sûre qu'elle sera plus mêlée d'imagination.

Nous voyons à distance quelques traits d'un visage qui nous en rappelle un qui nous est connu, et, ne distinguant pas bien l'un de l'autre, nous croyons voir un visage de notre connaissance; mais en approchant l'illusion disparaît; nous reconnaissons nous être trompés. C'est l'imagination qui avait pris la place de la perception. La nuit, dans la solitude, dans les bois, nous voyons des signes vagues et indistincts : si notre imagination a été instruite à croire aux revenants, ces images réveilleront en nous l'idée de quelque figure de ce genre, et nous aurons vu un revenant. Souvent les accidents les plus insignifiants réveillent en nous des ressemblances de figure ou de voix, que personne autre que nous ne remarque. De là des méprises que nous avons peine à comprendre nous-mêmes.

Ces méprises sont des faits normaux, je veux dire qui sont conformes aux lois générales de la nature humaine : elles n'ont rien de pathologique; il suffit toujours de ramener l'objet aux conditions de la perception nette et distincte, pour nous apercevoir de l'erreur. Mais supposons une imagination très vive, avec peu d'attention aux données des sens, il pourra y avoir persistance, sinon dans une erreur trop évidente, au moins dans certaines illusions : comme, par exemple, persister à soutenir la ressemblance d'un tel avec Napoléon, quand il n'y a pas ombre d'analogie pour tout le monde; voir dans les caprices d'un feu flamboyant toutes sortes de paysages mobiles que nul n'aperçoit. Ces sortes de perceptions ne contredisent pas tout à fait la perception réelle; mais elles peuvent s'y incorporer de manière à la troubler et à l'altérer. On en trouve de nombreux exemples dans les Contes fantastiques d'Hoffmann.

Il suffira maintenant, pour comprendre les illusions des sens à l'état morbide, de donner à l'imagination un degré de vivacité de plus, et moins de force à l'attention : ce sera quelque chose d'analogue au somnambulisme. L'imagination aura complètement absorbé la perception, quoique celle-ci lui donne le premier branle. L'image intérieure recouvrira entièrement

l'image extérieure et en prendra la place. Les moulins à vent de Don Quichotte ont des bras qui se meuvent. C'est assez pour réveiller dans l'imagination du brave chevalier l'image de grands bras appartenant à de grands corps, en un mot à des géants. Cette image, réveillée et devenue assez vive pour être toute présente, se combinera avec les données de la perception présente. Tout ce qui, dans cette perception, sera d'accord avec l'image, sera conservé; tout le reste sera métamorphosé. Le toit du moulin deviendra une tète; le corps du moulin sera le corps du géant. Leurs bras tourneront comme les ailes et feront le tourniquet; et le bruit qu'elles font en tournant sera le bruit des armes. C'est ainsi que le somnambule no voit dans les objets extérieurs que ce qui est d'accord ou peut se concilier avec son rêve. Le reste lui est indifférent. On voit par ce qui précède que le phénomène de l'illusion morbide n'est autre chose que l'exagération d'un phénomène normal que nous avons décrit, à savoir la part de l'imagination dans la perception. 11 reste cependant une différence caractéristique entre le phénomène normal et le phénomène morbide : c'est que, dans le premier cas, la perception et l'expérience corrigent l'illusion; le tableau intérieur se retire devant le tableau extérieur. Au contraire, l'illusion morbide subsiste malgré le domaine de la perception. Ainsi celui qui sentait son nez s'allonger ou se raccourcir alternativement n'avait qu'à y porter la main pour s'apercevoir qu'il se trompait; mais il ne corrigeait pas par là sa conception erronée. Dans le cas du rêve, et même du soimnambulisme, on explique l'erreur par l'occlusion ou l'inaction des sens externes et par le défaut de comparaison entre les deux images. Mais ici les deux images sont en présence. Les sens sont ouverts : le réel est devant nous. Comment est-ce l'image fictive qui prédomine? Comment l'imagination s'objective-t-elle au point d'annuler la perception? Et, s'il en est ainsi, comment distinguer l'une de l'autre? La cause de cette erreur invincible est dans la disparition do la faculté d'attention. C'est l'attention qui, dans l'état normal, distingue le réel de l'idéal.

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