‹ Principes de métaphysique et de psychologieChapitre 50 sur 58 · Ce n'est plus un problème · texte numérisé non relu

Ce n'est plus un problème

Dans le protestanlisme, ia môme crise éclate sous une autre forme et dans d'autres conditions. Dans le protestantisme traditionnel, en eiïot, il y a bien un dogme, il n'y a pas d'autorité, ou du moins la seule autorité est l'Ecriture sainte ; mais comme l'Ecriture a besoin d'être expliquée, et que le dogme n"y a jamais été systématiquement exposé et canoniquement défini, il y a là un champ vaste abandonné à la latitude des interprétations. Comme il n'y a pas déjuges, chacun est jng-e, « Nous sommes tous prêtres, » disait Luther : c'était dire qu'il n'v a pas d'intermédiaires entre l'homme et Dieu pour l'administration des sacrements; de même aussi dans le vrai protestantisme tout fidèle est pape, en d'autres termes il n'y a point d'intermédiaires entre l'homme et Dieu pour l'interprétation de la doctrine. Bien souvent, dans l'Église protestante, on a essayé de constituer une autorité ; les synodes ont voulu jouer le rôle des conciles; les confessions de foi ont essayé de se donner pour des credo ; mais la radicale contradiction qui éclatait dans ces tentatives d'organisation doctrinale devait les faire échouer infailliblement ; et, malgré les résistances des dogmatiques, malgré les anathèmes de Bossuet, le protestantisme continua de donner l'exemple, si nouveau en Europe, d'une religion mobile et incessamment transformée. Néanmoins, tant que ces variations et oppositions ne se manifestaient que dans les limites du dogme lui-même, c'est-à-dire sans mettre en question le fondement surnaturel du christianisme, il y avait dans l'Eglise protestante un fond commun, une unité de foi, et en quelque sorte un point fixe : la divinité du Christ et la croyance à une révélation spéciale de Dieu; mais le moment est arrivé où, la liberté d'examen venant s'étendre jusqu'aux bases mômes de la Ihéolog-ie dog'matlque, s'est élevée la question de savoir si le christianisme est absolument lié à tel ou tel dogme, s'il lui est interdit de s'ouvrir aux lumières de la critique et de la philosophie moderne, et si rejeter le surnaturel, c'est ab(li(iuer l'esprit clnélien. Les uns pensent qu'il n'y a pas de christianisme sans un dogme chrétien : c'est ce qu'on appelle le protestan-

LE SPIRITUALISME BIRANIEN 559

lisme orthodoxe ; les autres pensent que le christianisme consiste clans l'esprit et dans le sentiment chrétien, et non dans un dogme déterminé : c'est le protestantisme libéral. Là est aujourd'hui le débat entre les deux Eglises ^

Une crise analogue à celle que nous venons de décrire pourrait bien se manifester dans le sein du spiritualisme philosophique, si certaines tendances contraires, enveloppées jusqu'ici dans une apparente unanimité, venaient à se manifester un peu plus énergiquement. Tous les spiritualistes sans exception croient à la fois à la nécessité de l'esprit d'examen ; mais il semble que les uns attachent plus d'importance à la doctrine qu'à la liberté, aux conclusions déjà trouvées qu'à la recherche de vérités nouvelles, à la défense qu'à la découverte, à l'intérêt moral et pratique qu'à la pure science et à la libre spéculation, au repos qu'au mouvement, à la tranquillité d'une conviction satisfaite qu'aux ardeurs toujours anxieuses et dangereuses d'une pensée en travail. Les autres ne sont pas disposés à se contenter aussi facilement; l'immobilité d'une doctrine une fois faite ne leur paraît guère conforme à la nature de l'esprit humain, surtout dans l'ordre purement philosophique; avec le besoin de croire, ils éprouvent en même temps le besoin de penser; la fermeté de leurs convictions ne tarit pas chez eux l'activité de l'investigation scientifique. Ils voudraient ne rien sacrifier de ce qu'ils ont pensé jusqu'ici et y ajouter quelque chose ; ils cherchent à résoudre le problème ({ue la société elle-même poursuit depuis quatre-vingts ans, perfectionner sans détruire, conserver en transformant.

De ce double esprit naissent deux sortes de dispositions, non pas contraires, mais dillerentes, soit à l'égard des croyances traditionnelles, soit à l'égard des doctrines nouvelles. Les spiritualistes que j'appellerai orthodoxes, qui tendent de plus en plus à faire de leur philosophie un dogme, se trouvent par là

1. Sur lefoud de ce débat, voir ledei-aier chapitre de notre ouvrage intitulé les Problèmes du dix-neuvième siècle.

SoO APPENDICE. — ÉTUDES CRITIQUES

même rapprochés de la Ihéologie orlhodoxe. Plus préoccupés des conclusions que de la liberté philosophique, ils altachent peu d'importance à la différence de méthode, et, reconnaissant dans la théologie, sous des formes plus ou moins symboliques, les vérités dont se compose leur credo philosophique, ils sont disposés à une alliance avec les religions positives contre ce qu'ils appellent les mauvaises docliines. Les spiritualistes que j'appellerai libéraux sont loin d'être animés de mauvais sentiments à l'égard des religions positives : ils respectent et ils aiment la conviction partout où ils la trouvent, et ils sont loin de renier ce qu'il y a de commun dans leurs croyances personnelles et dans les croyances chrétiennes. Peut-être même seraient-ils encore plus disposés que les autres à emprunter quelque chose, mais librement, à la métaphysique chrétienne. Enfin, nés et élevés dans le christianisme, ils conservent et conserveront toujours pour celte grande religion des sentiments filiaux; mais ils ont aussi pour la philosophie des sentiments filiaux, et ils ne sont pas disposés autant que leurs amis à mettre au service d'une puissance rivale leur liberté intellectuelle. Ils n'oublient pas que le spiritualisme philosophique a été considéré, lui aussi, par la théologie comme une mauvaise doctrine, qu'il fut un temps, encore peu éloigné de nous, où tout ce qu'on appelle rationalisme était condamné sans examen et sans distinction, sous l'accusation commune de panthéisme, d'athéisme, de scepticisme et même de socialisme, où les libres penseurs, même spiritualistes, étaient livrés au mépris par une plume grossièrement éloquente, et l'on sait assez que cette même plume a toujours son encre toute prête pour recommencer à nous flétrir. Sans doute, la théologie est devenue plus conciliante et plus condescendante lorsqu'elle a vu qu'elle pouvait utiliser nos services et que nous étions une bonne avant-garde contre des doctrines bien autrement menaçantes. Néanmoins nous ne pouvons oublier que, si nous avons avec les théologiens des croyances communes, nous avons aussi des principes absolument dilTérenls. Comme eux, nous croyons à Dieu et à l'àme; mais pour eux la

LE SPIRITUALISME BIRANIEN 551

liberté de penser est un crime, pour nous c'est le droit et la vie, et nous aimons mieux l'erreur librement cherchée que la vérité servilement adoptée. En un mot, nous n'entendons pas qu'entre nos mains la philosophie redevienne ce qu'elle a cessé d'être depuis longtemps, la servante de la théologie.

Il résulte encore de tout ce qui précède que les spiritualistes libéraux ne sont pas tout à fait placés au même point de vue que leurs amis par rapport aux doctrines nouvelles. Pour les spiritualistes orthodoxes, toutes ces doctrines, quelles qu'elles soient, ne sont autre chose que de mauvaises doctrines, des doctrines basses, odieuses, désespérantes. Dans cette proscription g'énérale, on enveloppe et on condamne sans distinction tout ce qui n'est pas le spiritualisme pur et doctrinal dont on a faitun credo. Le panthéisme allemand, le scepticisme ang-lais, le positivisme, le matérialisme, tout est confondu dans une réprobation sans réserve. La philosophie n'a autre chose à faire qu'à combattre ces mauvaises doctrines, à les refouler, et c'est surtout pour cette entreprise, si nécessaire à l'ordre social, qu'il faut s'unir à la religion, plus puissante encore et plus efficace que la philosophie dans cette lutte sociale du bien contre le mal. Les spiritualistes libéraux, je le répète, ne considèrent pas tout à fait les choses de la même manière. Ils sont tout aussi ennemis que qui que ce soit des doctrines basses et avilissantes ; ils sont surtout révoltés de l'espèce de fanatisme en sens inverse qui éclate aujourd'hui dans les jeunes écoles matérialistes. L'intolérance athée est la plus absurde de toutes, et il est évident que nous y marchons. Nous sommes donc aussi peu disposés que personne à transiger avec ces folies, et nous ne pensons pas que la philosophie se soit affranchie de la Sorbonne pour se soumettre au joug' de telle ou telle école. Nous protestons contre l'orthodoxie aveugle de la nég"ation. autant et plus que contre l'aveugle orthodoxie de la croyance. L'esprit de secte nous est intolérable partout.

Cependant, tout en faisant la part d'ignorance et d'aveuglement fanatique qui se rencontre dans les bas-fonds des écoles nouvelles, il faut reconnaître que tout grand mouve-

mont philosophique a sa raison d'ôtre et sa légitimité. C'est un principe qui a été suffisamment démontré par l'histoire de la philosophie, et nous ne voyons pas pourquoi on ne l'appliquerait pas au temps présent comme on l'applique généralement au passé. Ce grand mouvement critique auquel nous assistons ne prouve certainement pas que le spiritualisme ait tort ; mais il prouve, à n'en pas douter, que nos moyens do démonstration sont insuffisants, qu'il y a des lacunes dans nos doctrines, qu'elles ne sont pas complètement appropriées aux lumières de notre temps, qu'elles laissent en dehors d'elles un trop grand nombre de faits inexpliqués, qu'elles se sont montrées trop indilTérentes à l'égard des sciences physiques et naturelles, qu'elles ont trop abandonné la nature aux savants, enfin qu'elles ont trop préféré en général l'analyse à la synthèse.

Il V a doux sortes de problèmes en philosophie :1e problème de la distinction, et le problème de l'union. Ce n'est pas tout de séparer, il faut réunir. Ce n'est pas tout de dire : « L'âme n'est pas le corps. Dieu n'est pas le monde; »il faut encore rattacher l'âme au corps et Dieu au monde. La distinction exagérée n'a pas moins de périls que la confusion. Si l'âme et le corps n'ont rien de commun ni même d'analogue, comment peuvent-ils coexister et former un seul et même être ? SiDiou et le monde sont hors l'un de l'autre, comme une chose est en dehors d'une autre chose, comment Dieu peut-il agir sur le monde et le gouverner? Los métaphysiciens qui no sont préoccupés que de la distinction des choses sont semblables aux politiques qui ne pensent qu'à la séparation dos pouvoirs. Il faut sans doute que les pouvoirs soient séparés, c'est la condition delà liberté; mais il faut qu'ils marchent d'accord, c'est la condition de la vie et du mouvement. Or il me semble que le spiritualisme du xix^ siècle a été trop préoccupé de l'un dos doux termes du piûblèmo, do la distinction, qu'il a négligé le point do vue do l'union. Il adistingué la psychologie do la physiologie, etccla était excellent. Il faut on même temps les rapprocher, c'est ce qu'il n'a pas assez fait. Il a distingué l'une do l'autre, mais

LE SPIRITUALISME BIRANIEN 5o3

il n'a pas assez montré leur aclion commune. Il a montré Dieu hors du monde et le monde hors de Dieu; il n'a pas assez montré Dieu dans le monde et le monde en Dieu.

Il n'est pas dans la nature des choses qu'une doctrine philosophique reste immobile et stagnante comme un dogme théologique. La philosophie, de même que toutes les sciences, ne prouve sa vitalité que par le développement et le progrès. L'expérience historique nous prouve que l'idée spiritualiste est susceptible de prendre les formes les plus ditïérentes, de se concilier avec les points de vue les plus variés. L'idée spiritualiste a pu se concilier avec le mécanisme de Descartes, et le dynamisme do Leibniz avec l'animisme de Stahl, et le vitalisme de Montpellier avec le mysticisme de Malebranche et l'empirisme de Locke. L'idée spiritualiste, n'ayant point exclu le mouvement dans le passé, ne l'exclut pas davantage dans la variété et l'avenir. On conçoit donc aisément que, sans rien abandonner de fondamental, la pensée spiritualiste puisse se transformer et se renouveler, comme elle l'a fait déjà si souvent. On nous le demande de tous les côtés; les théologiens libéraux, tels que le P. Gratry, trouvent notre philosophie sèche et étroite, tout aussi bien que les métaphysiciens novateurs, comme M. Yacherot. Il faut bien qu'il y ait quelque chose de vrai dans des reproches qui nous viennent de côtés si différents. On accuse notre j)hilosophie d'èlre à la frois froide et timide, de ne donner complètement satisfaction ni à l'esprit rehg'ieux ni à l'esprit scientifique. Elle a craint le mysticisme, elle a craint la métaphysique; elle a ct=aint la science, et, pour échappera tous ces écueils, elle a trop aimé à se reposer dans l'érudition. Pour reprendre sa marche ascendante, il faut qu'elle travaille à s'enrichir et à se compléter, il faut qu'elle s'assimile ce qu'il y a de bon dans les écoles adverses, il faut qu'elle ne craigne pas trop une certaine division dans son propre sein, car la diversité des points de vue semble être un des caractères essentiels de l'esprit philosophique ; il faut enfm qu'elle prépare des matériaux à la reconstruction d'une philosophie nouvelle.

En parlant ainsi, je n'indique pas seulement ce qui doit se faire, j'indique ce qui se fait. Il est évident, pour tous ceux qui savent ce qui se passe, qu'un travail de rajeunissement et de rénovation s'opère dans le sein de la philosophie spiritualisle. Elle se rapproche des sciences, dont elle fait une élude de plus en plus attentive et sérieuse : elle réconcilie la psychologie et la physiologie. Elle s'informe de toutes les idées nouvelles, et elle cherche librement à s'en rendre compte. Elle étudie scrupuleusement les monuments de la philosophie allemande. Déjeunes métaphysiciens pleins de sève et de prudente audace mûrissent dans la solitude les fruits d'une pensée inquiète et pénétrante qui ne se contente plus de lieux communs. Elle se complète par de fortes études sociales, politiques et esthétiques'. S'il était possible de rallier ces éléments divers, on verrait que, malgré le préjugé contraire, l'école spiritualiste est encore la plus active, la plus féconde, et je dirai même la plus progressive des écoles contemporaines. Tandis que nous marchons et que nous nous renouvelons, les autres se figent et se cristallisent. Nous sommes passés du dogme à la liberté; elles passent au contraire de la liberté au dogme. Tel sceptique doute de tout avec l'àpreté d'un docteur de Sorbonne. Le positivisme, le matérialisme, se forment en Eglises, et hors de ces Églises il n'y a plus de salut. L'esprit de secte les asservit; l'esprit d'examen nous affranchit. Nous ouvrons

1. M. Caro [le Matérialisme et la Science], JI. Magy (la Science et la Nature)^ ont commencé à jeter les bases d'une philosophie naturelle. M. l'r. Bouillier {l'Ame pensante et le Pi-incipe vital , M. Albert Lemoine {le Sommeil, l'Aliéné, L'Ame et le Corps), ont raUaché la psychologie et la phj-fiologie. M. Ad. Franck. 'Philosophie du droit pénal et du droit erclésiastirjue), M. Beaussire [la Liberté' dans l'ordre intellectuel et moral, et surtout. M. Jules Simon, dans ses nombreux ouvrages devenus si populaires, ont constitué une vraie philosophie politique. -M. Ch. Lévôque [la Science du beau) nous a donné un bel essai d'esthétique.. .M. Ern. M^viol [Libre Philosophie, morale et politifjue) associe la philosophie aux libres mouvements de la philosophie du dehors. .Mentionnons aussi quelques noms qui ne sont pas encore connus du public, mais qui ne tarderont pas à l'être : .M. Lachelicr, qui professe avec succès à l'École normale; .M. Fouillée, dont l'Académie des sciences morales vient de couronner un mémoire sur la philosophie de Platon, aussi remarqualjle par la pensée que par la science. Nous nous permettons enfin de faire allusion plus haut au Cours que nous venons d'inaugurer à la Sorbonnc sur la philosophie allemande.

LE SPIRITUALISME BIRANIEN SSo

nos rangs, tandis qu'ils ferment les leurs. Où est le mouvement? où est le progrès ? où est la vie ?

Telle est aussi la conclusion à laquelle arrive un savant et profond penseur qui vient de nous donner l'intéressant tableau des études philosophiques en France au xix^ siècle'. M. Félix Ravaisson, l'éminent historien d'Arislote, n'a pas reculé devant cette proposition, paradoxale en apparence, que c'est aujourd'hui l'idée spiritualiste qui est en progrès. Le bruit qui se fait à la surface de notre société agitée ne lui est pas la vraie mesure de ce qui se passe véritablement au fond des esprits. En reconnaissant avec une haute impartialité les services rendus par les nouvelles écoles, il montre que toutes, même les plus hostiles, quand elles sortent de la critique, en reviennent toujours à des principes qui ne sont, sous d'autres noms, que les principes mêmes qu'elles avaient combattus. Matière et force, disent les uns; tout n'est donc pas matière. Idéal, disent les autres; tout n'est donc pas positif. Axiome éternel, dit celui-ci; tout n'est donc pas phénomène. RessorI, tendance instinctive vers le mieux, dit un dernier; tout n'est donc pas combinaison fortuite. Ainsi, du sein même de la critique, mais d'une critique se rendant de plus en plus compte d'elle-même, reverdiront, refleuriront les principes si décriés. L'esprit public, aveuglé et enivré par l'entraînement des réactions, les adoptera sans les reconnaître sous des noms différents; puis viendra sans doute quelque esprit vigoureux qui, rassemblant ces éléments épars dans une synthèse nouvelle, rendra à la pensée spiritualiste sa puissance et son éclat. Peut-èlre périrons-nous dans cette révolution dont nous n'aurons été que les obscurs préparateurs, simples chaînons entre ce qui tombe et ce qui s'élève ; mais qu'importe qu'une école périsse, si l'idée qui repose en elle renaît plus vivante et plus jeune, revêtue de son immortel éclat!

1. La l'Iiilosophte en France an dix-neuvième siècle, par .M. F. Ravai?son, de l'Institut. — Rapport publié sous les auspices du miuislère de Fiustructioa publique.

L'AUTOIVIATISME PSYCHOLOGIQUE

Page 1