‹ Principes de métaphysique et de psychologieChapitre 51 sur 58 · M. PIERRE JANET · texte numérisé non relu

M. PIERRE JANET

Parmi les thèses philosophiques présentées au doctorat es lettres devant la faculté des lettres de Paris, Tune des plus intéressantes et des plus originales est celle de M. Pierre Janet sur V Automatisme p^ijcJiologiquc. M. Pierre Janet a conquis, quoique jeune, une grande autorité dans les recherches de psychologie morbide ou pathologie mentale, recherches qui paraissaient jusqu'ici du domaine exclusif des médecins. Quand les philosophes avaient besoin de notions psychologiques sur Tétat mental des aliénés, des somnambules, ils étaient obligés d'avoir recours aux médecins; et cependant les facultés mentales, même morbides, sont encore des facultés de lame, et elles appartiennent à la même science que les facultés normales, La mémoire, l'imagination, la conscience, la volonté à l'état morbide, sont toujours des faits de conscience; or tout les faits de conscience relèvent de la psychologie. Il était donc légitime de revendiquer et de reconquérir ce domaine pour la psychologie, et par conséquent pour la jihilosophic. C'est ce qu'a fait M. Pierre Janet. L'objet de son travail est l'étude de l'activité humaine dans ses formes les plus rudimentaires, et non seulement de l'activité, mais encore de la sensibilité et de la conscience.

1. Ce travail est extrait d'un cours sur le Dorlorat philosophiiiuo à la Sorboiiue. De la môuie source viennent quelques-uns des travaux précédents: les études sur MM. Lachelier, Boutroux, V. ijrochard, et, dans le corps de l'ouvrage, .M.M. IJibot et Fouillée.

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Pour colle élude, rauleiii" emploiera celle forme de la méthode psychologique que Ion appelle objective, c'est-à-dire s'appuyant sur l'observation extérieure des autres hommes. Cette méthode offre l'avantage que l'on peut choisir son sujet d'observation, celui qui présentera au plus haut degré les phénomènes à étudier ; or ces sujets, ce sont les malades. Cette thèse sera donc un travail de psychologie morbide. Enfin on essayera de produire ou de susciter ces phénomènes par lexpérimentation, et cesl là de la psychologie expérimentale. En général, les expériences faites sur le moral peuvent être dangereuses, par exemple celle du haschisch. Mais il est un état qui peut être provoqué expérimentalement sans grand danger chez les sujets qui en sont susceptibles : c'est le somnambulisme. Le somnambulisme provoqué s'appelait autrefois le magnétisme; le magnétisme s'appelle aujourd'hui riiypnotisme. C'est donc la méthode hypnotique que l'auteur emploiera pour constater les faits élémentaires de la conscience et en découvrir les lois.

L'auteur a surtout pratiqué Thypnotisme sur les femmes, et en particulier sur les malades atteintes de la maladie nerveuse appelée hystérie. Il ne se prononce pas sur la question de savoir si l'on peut obtenir des phénomènes du même genre chez les personnes saines. Il ne prétend pas non plus confondre l'hypnose avec l'hystérie. Tout ce qu'il affirme, c'est qu'il n'a opéré que sur des malades et sur des hystériques. 11 a observé quatorze femmes hystériques et hypnotiques, cinq hommes atteints de la même maladie, et huit aliénés. Mais ses observations ont surtout porté sur quatre sujets qu'il désigne sous les noms de Léonie, Lucie, Rose et Marie. Ce sont elles qui ont manifesté au plus haut degré les phénomènes psychologiques c{u'il voulait étudier.

L'auteur compare sa méthode à celle de Condillac, qui avait eu Tidée d'étudier séparément chacun des cinq sens, et s'était demandé ce qui arriverait si la statue supposée n'avait successivement à sa disposition que l'un de ces sens. C'était une méthode excellente, mais purement idéale. Eh bien, ces

expériences purement idéales peuvent être réalisées aujourd'hui. Il est un état qui réduit le sujet au minimum de conscience possible, qui en fait une sorte de statue vivante réduite à un seul état, immobile et persistant. C'est Tétat de catalepsie. La catalepsie peut exister naturellement et spontanément, ou être provoquée par l'expérimentation. Elle peut exister seule sans autre crise nerveuse, ou bien elle peut être une des phases de l'hystérie. M. Pierre Janet s'applique surtout à démontrer que la catalepsie n'est pas absolument inconsciente, qu'elle est réduite à un seul état de conscience qui subsiste tant que l'accès dure. Cette discussion est très intéressante, et, quoique encore problématique, la thèse de l'auteur présente un haut degré de vraisemblance. Mais, quelque intérêt que présente cette discussion, nous sommes obligés de la négliger pour arriver au sujet principal de la thèse, sur lequel l'auteur a concentré toutes ses recherches. C'est le somnambulisme.

Qu'est-ce que le somnambulisme? On a cherché à le caractériser à l'aide de certains signes physiques purement extérieurs, par exemple l'insensibilité ou aaestJiésie; mais c'est là un caractère insuffisant; car les mêmes personnes qui sont anestJiésiques à l'état de somnambulisme, le sont aussi à l'état normal; et même souvent, au contraire, l'un des caractères du somnambulisme est précisément le retour à la sensibilité normale. On a signalé aussi l'absence de déglutition : le somnambule, dit-on, ne peut pas avaler; mais ce n'est pas un phénomène constant; il est même assez rare; en général, le somnambule mange et boit comme les autres hommes. On a cru encore trouver un caractère dans l'occlusion des paupières : mais ce signe n'est pas plus constant que le précédent. En réalité, il n'y a pas de signes physiques caractéristiques du somnambulisme. Si nous passons aux signes moraux, on a signalé surtout l'absence de volonté, la disposition à recevoir des suggestions; mais ces sujets, la plupart hystériques, sont aussi suggestifs et abouliques à l'état de veille; et même il est certains sujets qui récupèrent

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une plus grando dose de sponlanéilé et de volonté à l'état somnamLulique.

Suivant M. Pierre Janet, les caractères essentiels et distinctifs du somnambulisme sont les suivants : i° oubli complet pendant la veille de ce qui s'est passé à l'élat somnambulique; 2° souvenir complet, dans un nouvel accès de somnambulisme, de ce qui s'est passé dans l'accès précédent; 3° souvenir complet pendant le somnambulisme de ce qui s'est passé pendant la veille.

Mais la question se complique par le fait qu'il peut y avoir deux phases de somnambulisme différentes. Pour distinguer ses différents sujets dans ces différentes phases, l'auteur a pris le parti de les numéroter. C'est ainsi que le sujet qui a pour nom Léonie s'appellera Léonie 1 à l'état normal, Léonie 2 dans le premier état de somnambulisme , et Léonie 3 dans le second. Dans cette dernière phase, que va-t-il arriver par rapport à la mémoire? C'est que l'état n° 3 va être à l'état n°2 ce que celui-ci est à l'état n° \, c'est-à-dire à l'état normal ou état de veille. Dans l'état du second somnambulisme, le sujet se souvient de ce qui lui est arrivé dans le môme état précédent; il se souvient du premier somnambulisme, et enfm il se souvient de la veille. Mais la réciproque n'est pas vraie; en passant du second somnambulisme au premier, il ne se souvient plus de l'accès précédent, pas plus que, revenu à l'état de veille, il ne se souvient de l'accès n° 1.

Pour expliquer le phénomène de l'oubli au réveil, l'auteur propose une hypothèse curieuse et originale, fondée sur une observation intéressante. Une de ses malades, appelée Rose, avait oublié toute une partie de la vie (trois mois environ), et, même mise en état de somnambulisme, elle ne se souvenait pas davantage de ces trois mois perdus ; mais, étant un jour tombée par hasard dans un état de somnambulisme second, elle vint à reproduire facilement tout ce qui lui était arrivé dans l'état d'absence jusque-là oublié. Il y avait donc lieu de supposer que cet état disparu de la conscience était UQ état de somnambulisme second. Or, qu'est-ce qui

caraclérisait ce second somnambulisme ? L'auteur découvrit que c'était le retour de la sensibilité tactile et musculaire. Il conclut qu'il devait y avoir une relation entre l'état de la, sensibilité el l'état de la mémoire. En ellet. suivant lui, pour que l'imago puisse se reproduire, et par conséquent pour quo la mémoire puisse avoir lieu, il faut do toute nécessité que la faculté de sentir existe au moins en partie. Un individu qui aurait complètement perdu ses sens aurait perdu en même temps les images liées à ces sensations. Or le sujet précédent, à l'état de veille ou de simple somnambulisme, était complètement anesthésique, et il était impossible de lui sug^gérer des ballucinations tactiles. Mais, celte sensibilité tactile reparaissant dans le second état somnambulique, la mémoire revenait également, et, avec elle, les phénomènes psychologiques complexes, les idées, les mouvements volontaires, le langage. Ainsi, la sensibilité étant absente, les images et les souvenirs disparaissent; la sensibilité reparaissant, les images et les souvenirs reparaissent avec elle. La mémoire et l'oubli se rattachent donc au même fait, à savoir la persistance, ou l'absence, ou la variation de la sensibilité.

De tous ces faits, l'auteur conclut qu'on ne peut jamais dire si un sujet est ou n'est pas à l'état somnambulique. Tel somnambule présente tous les caractères de l'état de veille ; tel état de veille présente tous les caractères de somnambulisme. La seule dilférence est la comparaison d'un état avec létal précédent , et l'oubli de l'état second dans le retour à l'état premier; on ne dira pas non plus que cet état premier est l'état normal, et l'autre l'étal anormal ; car en réalité ce premier état normal est lui-même anormal, puisqu'il a pour caractère essentieiraneslhésie, d'où l'auteur conjecture, sans l'affirmer, que si Ton pouvait faire durer cet état de somnambulisme profond, l'hystérie serait guérie.

Ce qui est certain, c'est que ces sortes de sujets peuvent passer par des phases psychologiques différentes : c'est ce que l'auteur appelle les existences successives. C'est le fait bien connu aujourd'hui sous le nom de dédoublement de la per-

sonnalité. Le cas le plus célèbre est celui de la somnambule de Bordeaux Félia, qui a eu pendant longtemps, qui a peutèlre encore aujourd'hui deux existences distinctes, absolument ditîérentes, séparées par un intervalle à peine perceptible. Dans l'une de ces existences, elle est gaie, vive, courageuse ; dans l'autre, elle est triste avec des idées de suicide ; dans Tune elle est affectueuse et dévouée ; dans l'autre elle est égoïste et acariâtre. La seconde existence n'a d'abord été que de quelques heures; puis elle a constamment gagné sur la première existence, appelée improprement état de veille; puis les deux états sont devenus égaux en durée; puis la seconde existence a prédominé; le somnambulisme est devenu l'état normal, et l'hystérie semble avoir disparu.

Lorsque ces somnambules sont dans l'état de condition seconde, comme on l'appelle, il est nécessaire de savoir ce que devient la conscience dans ces sujets hypnotisés, La plupart du temps, lorsqu'il passe à l'état second, le sujet se trouve d'abord simplement c/i«/i^e. Ordinairement, ces malades disent qu'elles dorment (ce sont la plupart du temps des femmes), parce qu'on leur a dit qu'on les endormait; mais en réalité elles ne dorment pas plus qu'à l'état de veille. L'une dit : « Je suis changée; je suis drôle, qu'est-ce que vous m'avez fait? » En réalité, on a modifié leur état sensoriel, on leur a donné ou on leur a restitué un sens qui leur manquait. Une autre dit : « C'est bien toujours moi, mais ce n'est pas la même chose. » Souvent aussi le second sujetrefuse de se reconnaître, se moque de son ancienne personnalité, et prétend être une personne nouvelle. Elles parlent d'elles-mêmes à la troisième personne. Adélaïde ne convenait jamais de son identité avec Petite, nom qu'elle se donnait en somnambulisme. « Qui êtes-vous? dcmaude-t-on à un autre sujet. — Je suis la malade. » Elle se fait appeler Nichette, nom qu'elle avait dans son enfance. Léonie se fait appeler Léontine, et parle d'elle-même comme d'une autre; elle dit : « Cette brave femme n'est pas moi; elle est trop bête; » et encore : « Com-

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