PRÉFACE
Nous vivons à l'une des époques les plus grandioses qu'ait traversées l'Humanité. Dans le siècle qui vient de finir, nous avons vu l'homme asservir la matière, inaugurer la série des découvertes les plus merveilleuses, asseoir sur ses bases définitives la méthode scientifique, et, dans toutes les sciences, marcher tout d'un coup à pas de géant.
En même temps, les formes sociales anciennes ont été brisées, et, si les formes actuelles ne sont que transitoires, nous sommes par là même les témoins de l'éclosion d'un monde nouveau.
Toute naissance se fait dans les convulsions et la douleur ; mais bénies soient ces douleurs, si elles apportent aux humbles, aux malheureux, à tous ceux qui travaillent et qui peinent, plus de justice et plus de bien-être.
Tant de progrès, si vite accomplis, ne pouvaient se produire sans qu'il y eût quelque ombre au tableau. Les découvertes scientifiques ont enivré d'orgueil les savants et les demi-savants ; ils ont bâti à la hâte, sur des notions incomplètes et parfois erronées, leurs théories de l'Univers et leurs conceptions de la Vie. Dans ce siècle si fort, il ne s'est trouvé aucun grand philosophe pour signaler avec autorité les généralisations précipitées et téméraires, pour rappeler
au savant le mot d'Hamlet : qu'il y a plus de choses sur la terre et au ciel que n'en peut rêver toute sa science.
De là sont venus, plus aigus que jamais, des conflits de doctrines qui se résument en un seul : la lutte en^re le Rationalisme matérialiste et la Philosophie spiritualiste
Puis, par suite du développement du progrès matériel la puissance a été transférée des hiérarchies sociales d'autrefois a 1 argent. Les fortunes bâties sur la spéculation, le dol et la concussion, traitent d'égal à égal avec les pouvoirs publics et ces parvenus ont la prétention d'être honorés sans se donner la peine d'être honorables. Ils s'attachent à tout déprécier de ce qui fut le passé, et à tout bouleverser de ce qui est le présent, se mêlant, quand ils le peuvent, a 1 ancienne aristocratie, et subventionnant en arrière les socialistes et les anarchistes; soutenant, en apparence le gouvernement, et favorisant la guerre faite aux principes religieux et sociaux. Ils jouent ainsi un jeu terrible, dont ils se croient naïvement les arbitres, et qui prouve surtout une chose : la profonde immoralité des classes supérieures de la société et des pouvoirs publics euxmêmes.
Ces luttes, ces contradictions, ce désarroi dans les idées et dans les actes, cette opposition apparente entre les principes des générations passées et la mentalité des générations nouvelles devraient exciter la curiosité et provoquer une noble émulatfon pour la recherche des voies intellectuelles et morales que devra suivre désormais l'Humanité ; à ce problème, la masse répond par l'indifférence et le Scepticisme. La préoccupation des intérêts matériels, le besoin des jouissances, la soif de l'argent qui les procure ont amené 1 abaissement des caractères et détourné les jeunes génératioris des nobles pensers et des grandes passions qu'enfante I Idéal.
Il s'agit bien de philosopher ! Ce qu'il leur faut, à ces jeunes gens qui n'ont pas le temps de penser et de réfléchir, c'est la richesse sans travail et la science sans étude. « Le rêve de chacun, dit Droz, est de gober du même coup toutes les joies, toutes les ivresses, tous les bonheurs. Malheureusement, à mesure que, vainqueurs de la matière, ils voient s'agrandir le champ des jouissances, décroît la force morale de ceux qui s'en repaissent; les idées deviennent d'autant plus vulgaires et basses que les moyens de les répandre sont plus nombreux et plus rapides ; c'est la platitude, ainsi que la bêtise, qui circule par le monde avec des impétuosités d'ouragan. Les hommes d'aujourd'hui n'ont de discipline que pour l'émeute, de force que pour briser. D'autant plus autoritaires qu'ils sont plus incapables d'obéir, ils veulent que l'on respecte leur mépris de tout respect. »
C'est dans cette société moderne, admirable en beaucoup de points, pitoyable en d'autres, dévoyée et désorientée en tout ce qui touche à la vie morale, c'est dans ce monde qui édifie peut-être quelque chose de grand, ou qui galope vers la déroute et le chaos, que se trouvent jetées \ts jeunes générations. A quel moment fut-il jamais plus utile de se sentir, non pas abandonné au hasard des opinions et du vent qui soufile, mais dirigé par des principes fixes, discutés et librement acceptés ? « Si un homme, dit Nietzche, n'a pas, à l'horizon de sa vie, des lignes fermes et tranquilles, comme la campagne a ses lignes de forêts et de collines, sa volonté intime demeure inquiète, distraite et agitée par le désir. Il ne connaît pas le bonheur, et il ne le donne pas. » Et, cependant, quoi de plus naturel que de vivre sa vie à soi, conformément à ses idées à soi, non pas ramassées de droite et de gauche, dans le journal ou dans le roman à la mode, au théâtre ou dans les salons, mais réfléchies et vou-
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lues ? Quoi de plus noble que de cultiver son âme, d'avoir conscience de son œuvre de perfectionnement, d'obéir à cette tendance qui pousse les natures d'élite au plus grand développement de leur personnalité ?
L'on se moque de ceux, de plus en plus rares, qui demandent à leur curé ce qu'ils doivent croire et ce qu'ils doivent faire. N'étant pas capables de croire, de penser et d'agir par eux-mêmes, ils demandent une direction là où ils s'imaginent avoir quelque chance de la trouver bonne. Et l'on ne se moque point de ceux, infiniment plus nombreux, qui, ne faisant pas davantage usage de leur raison, confient à leur journal la direction de leur intelligence, et au monde, à ses préjugés, à ses usages, la direction de leur moralité, la formation, ou plutôt la déformation de leur conscience.
Et que dire de ceux qui ne suivent même pas des idées, mais seulement des mots, et encore des mots auxquels ils n'attachent aucun sens précis ! Cerveaux étroits et vides, où les idées les plus fausses trouvent toujours à se loger, n'y rencontrant aucun principe, aucune réflexion, aucun savoir qui leur fasse obstacle.
Et c'est là précisément ce qui rend, à notre époque, les rapports difficiles, dès qu'entre hommes, entre amis même, l'on sort de la conversation banale pour entrer dans la discussion ou dans l'action. Il n'y a presque rien de commun dans les idées ou, plutôt, il n'y a plus d'idées communes. A propos de tout, en philosophie, en morale, en pohtique, l'on voit les fondements ébranlés; tout est remis en question, tout est l'objet d'un doute, d'une réserve; Ton ne sait sur quel terrain commun se placer, et la raison ellemême paraît tenue en suspicion et s'écrouler dans cette décomposition des esprits qui n'ont plus une idée à laquelle ils tiennent, une vérité à laquelle ils se rattachent.
Il nous faut donc revenir aux principes, écouter ceux qui
cherchent à établir l'harmonie dans les questions qui forment comme le domaine commun de la raison, de la science, de la morale et du progrès social. Très important et peu facile devoir, car il faut se garder de toute exagération. Jacobins rouges et jacobins noirs sont également haïssables. Nous les laisserons donc de côté, comme également éloignés de la vérité. La vérité est là où il y a conformité complète de l'objet de nos croyances avec la Raison, comme le recommande saint Paul : Rationabile sit ohsequium vestrum.
Les pages qui suivent n'ont pas d'autre but que de poser le problème des principes directeurs de la Vie. Une vie Hvrée volontairement au hasard et à rindiff"érence est méprisable et à plaindre. Cette vie-là seulement mérite d'être vécue qui a un but, une fin, et, par là même, ofl're un devoir et une responsabilité.
Tous nous sommes exposés aux erreurs et aux chutes, mais tous nous sommes appelés à la connaissance de la Vérité et au développement de notre vie intérieure. Pour moi, je trouve ces biens auprès de Celui qui a dit de luimême : Je suis la Voie, la Vérité et la Vie.
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