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C’est une œuvre mêlée et qui se dégage lentement du travail des temps que la nomenclature de l’ancienne médecine ; mais c’est une œuvre vivace, et qui s’assurera toujours le respect des médecins qui en auront saisi l’intelligence. Elle n’est pas sortie tout armée d’une tête systématique. Son développement historique, sa création successive, ses obscurités mêmes, témoignent de la philosophie simple et féconde dont elle est le produit.
Notre langue scientifique, en effet, ne s’est pas constituée au hasard, n’a pas indifféremment parcouru les voies diverses de la science. Si on l’étudie à ses commencements, on ne la voit pas traduire nettement des espèces morbides et fournir les éléments réguliers d'une nomenclature nosologique. Non, elle ne trouve, à celte première période de la science, que l’expression des étals généraux ; elle ne désigne et ne précise que les éléments morbides communs à toutes les maladies. Les maladies particulières demeurent encore ensevelies dans l’étude des généralités diagnostiques et pronostiques; elles ne sont ni connues, ni dénommées comme faits particuliers. La langue hippocratique rend ce que la médecine hippocratique observe
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et interprète, les modalités générales de la vie réagissante, laits constituants des especes morbides ; mais ces espèces demeurent indéterminées, et la pathologie spéciale n’a pas encore surgi du sein de la pathologie générale. De la création saine et forte île cette langue primordiale dépendait tout l’avenir de la science. Or, on ne saurait assez admirer la supériorité du génie, la divine intuition sous laquelle ont éclos ces formes primitives de notre science. Prenant tour à tour ses mots et ses images dans le monde intérieur et dans le monde extérieur, la médecine grecque les a pliés, avec un sens profond, aux manifestations de l’économie vivante, et en a composé une langue toujours jeune et vivante, et que nous ne pouvons altérer sans altérer avec elle la science même.
En effet, que l’on reporte sa pensée vers ces mots, fièvre , fluxion, inflammation, phlegmasies, pyrexie, crudité, maturation, coction, crise, éruption, adynamie , ataxie, malignité, spasme, intermittence, rémission, métastase, suppuration, dépôt, abcès, ulcère, tous ces mots et une infinité d’autres seront l’éternel langage de la véritable science. Que l’on s’essaye à les remplacer par des expressions prétendues exactes, et l’on verra si, en les sacrifiant, on ne sacrifie pas la science et l’observation. On a proposé de remplacer le mot inflammation par le mot hyperémie : n’est-ce pas substituer à un terme traduisant d’un souille indéfinissable toutes les synergies et l’unité souveraine d’un acte complexe, un terme faux et qui exprime tout un ensemble par un fait isolé de cet ensemble ; fait d'ailleurs qui n'existe jamais seul, qui ne domine pas et ne suppose pas de soi les autres: car ces synergies convergentes ne reconnaissent d’autre élément supérieur que la cause ou affection vitale qui les soulève et les associe ? Aussi ces expressions synthétiques de la médecine grecque résisterontelles toujours aux tentatives analytiques qui voudraient les effacer, pour établir à la place les éléments dissociés de ces actes vitaux, à la fois uns et multiples comme la vie elle-même .
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l’eu à peu lu langue médicale se fit nosologique. Après l’expression des modalités morbides générales, elle chercha à rendre les principaux groupes naturels des maladies. Lorsque la science eût pénétré plus avant dans l’analyse de ces groupes, et qu’elle y eût distingué des unités abstraites, des espèces pathologiques bien déterminées, la langue créa la représenlalion de ces espèces, et les mois des maladies particulières apparurent successivement. Ce sont surtout ces mots que les pathologistes modernes ont en pitié, et considèrent comme informes. Ils semblent dire qu’appelés à composer ces mots, ils l'eussent fait avec un esprit plus scientifique; connaissant mieux la lésion et le siège, ils eussent imposé à la maladie une dénomination rationnelle. Ils conservent donc les mots anciens comme un pis-aller ; ils les subissent plus qu’ils ne les acceptent. Quoi de plus ridicule, leur parait-il. que les mots ictère et scarlatine , coqueluche et grippe , rhumatisme et goutte, épilepsie, chorée , hgstérie,e te.? Cés mots ne trahissent-ils pas une complète ignorance relativement à la nature de la maladie, c’est-à-dire relativement à son siège et à son mécanisme pathogénique?
Tout est erreur et préjugé dans ces accusations banales. Ces mots méprisés traduisent aussi franchement que possible la nature de la maladie : car ils n’expriment ni un symptôme, ni une lésion, ni un fait isolé, mais une unité affective, une entité pathologique, une espèce déterminée dans sa cause morbifique. Ceux de ces mots qui, en apparence et grossièrement, expriment une sorte de symptôme, comme scarlatine ou rougeole signifiant rougeur, ou un siège de la maladie, comme hystérie, qui semble désigner l’utérus, ces mots doivent être enlevés par l’abstraction à ce sens étroit, et rapportés, comme si par eux-mêmes ils n’avaient aucun sens, à l’espèce morbide considérée dans son essence, dans sa cause morbifique. Il faut oublier le fait ou l’hypothèse qui se sont glissés dans les origines du mot, et ne voir en celui-ci qu’une maladie déter-
minée, possédant ses caractères propres et une évolution régulière. C’est dans ce sens qu’on a dit avec raison que les meilleurs mots sont ceux qui ne signifient rien : cela est vrai, parce que s’ils ne signifient rien par eux-rnèmes, ils signifient tout par rapport à la maladie à laquelle on les applique. Telle est la marque de tous les anciens noms de maladies : ceux même qui étymologiquement rappellent un fait organique, symptôme ou lésion, ont perdu dans l’usage traditionnel ce sens particulier, pour ne plus rappeler que la maladie : celleci, dans sa constitution synthétique, a absorbé le souvenir du fait isolé. D’ailleurs l’adaptation de ces vieux noms au symptôme, à l’acte ou au fait particulier de la maladie , est si vague, ou touche à une apparence si peu liée au fond même de la maladie, que l’abstraction ou l’oubli de ce rapport devient aisé et se produit de soi. Le nom de la maladie rentre ainsi dans la catégorie de ceux qui n’éveillent aucune idée autre que celle de la maladie elle-même.
La langue nosologique se fait tous les jours, se complète ou se modifie suivant les progrès de l’observation. Des espèces morbides, considérées jusqu’alors comme distinctes, sont ramenées en une; telle qui était confondue avec d’autres se dégage, cl réclame un nom approprié. Ces espèces pathologiques, si lentes à se déterminer, si longtemps méconnues, touchent évidemment par de nombreux points aux espèces voisine. Il en suit que leur nom rappellera les types analogues et déjà connus; il s’en différenciera le plus souvent par une qualification empruntée anx symptômes spéciaux de la maladie. 11 faut, dans ce cas, s’adresser au symptôme le [dus constant, le plus compréhensif, le plus général. Un symptôme général n’est pas un acte simple, le trouble d’une unique fonction ; il est toujours une synergie ; à lui seul il peur s’appeler Légion ; il exprimera d'autant plus sûrement l’ensemble et la marche de la maladie. L’observation de cette règle assure le succès de quelques dénominations modernes qui se sont substituées à des dénominations
CONSTITUTION GÉNÉRALE DE LA NOSOLOGIE. 713 anciennes, et que rendaient nécessaires les faits observés. Nous citerons, comme exemple, l’expression de fièvre typhoïde. M. Louis l’a produite avec regret : « J’ai longtemps cherché, dit cet éminent médecin, un mot qui exprimât le caractère anatomique de cette affection sans être désagréable à l’oreille, et ne l’ayant pas trouvé, je m’en suis tenu à l’expression, affection typhoïde, au moins à peu près exempte d’inconvénients. » Cette expression sent l’ancien. Ce n’est pas seulement comme exempte d’inconvénients qu’elle est bonne; mais comme traduisant, vaguement et dans sa marque la plus générale, la forme commune et dominante de la maladie. Si, malheureusement, M. Louis eût trouvé l’expression anatomique qu’il désirait, il eut créé une expression fausse de tous points, et que la tradition, qui commence déjà pour le terme de fièvre typhoïde, n’eût jamais consacrée.
Ces caractères philosophiques de la nomenclature nosologique s’appliquent évidemment aux seules espèces morbides, aux maladies essentielles. Celles-là, seulement, ont une nature propre qui réclame un nom spécial. Les maladies symptomatiques composent tout un autre ensemble d’affections secondes et de lésions, auquel ne conviennent pas les règles précédentes. Ici plus le nom sera approprié à l’organe, et rappellera le trouble fonctionnel ou la lésion produite, et plus le nom sera convenable et en rapport avec le fait qu’il doit rendre. On dira hémorrhagie pulmonaire , lésion de tel orifice du cœur, hydropneumothorax, perforation intestinale, albuminurie, hématurie, etc. Ces mots, la science moderne les a multipliés à mesure qu’elle a pénétré dans la connaissance de ces états symptomatiques, si nombreux et si importants à connaître. Dans cet ordre de faits, la localisation la plus absolue était un progrès, et la nomenclature devait procéder de la lésion et de son siège. Mais celte langue, c'est notre langue seconde, si je puis m’exprimer ainsi, et qui cède le pas à la langue générale des modalités pathologiques communes et des maladies essen-
tielles. Elle dénomme les effels, et non les causes vivantes qui les produisent. Le même génie et la même logique ne pouvaient présider au développement de l'une et de l’autre. Pour celle nomenclature anatomo-patliologique, pas n’était besoin, comme pour la première, de la tradition médicale et de son autorité. Tout observateur qui constatait le fait, pouvait le dénommer sans retard, et il n’avait à obtenir d’autre assentiment que celui qui s’accorde à une observation véridique et attentive.
La nomenclature des maladies accidentelles doit, sans hésitation, se rattacher au nom même de l’occasion morbide, ici véritable cause occasionnelle et déterminante de la maladie. Un empoisonnement, une maladie parasitaire ne peuvent recevoir d’autre nom que celui qui provient de la substance toxique ou de l’espèce parasite. On aura ainsi la colique de plomb et la paralysie saturnine, le tremblement mercuriel, le délire de la belladone, etc., et d’un autre côté, les épizoaires, les entozoaires intestinaux et les entozoaires viscéraux.
Telle est, dans son ensemble, la nomenclature médicale; elle a ses principes comme elle a son objet ; ce n’est donc pas une œuvre antiscientifique, ni perdue dans un informe chaos, il faut en finir avec ces accusations inintelligentes. Sans doute, en vingt siècles de travail, il s’est produit bien des dénominations condamnables, et il en éclôt de telles tous les jours. Un juste oubli a couvert les unes et attend les autres; mais l’œuvre qui dure, la nomenclature adoptée par la tradition demeure admirable, et loin d’en parler avec une sorte de honte, nous devons la considérer comme un des monuments impérissables du génie humain.
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Nous terminerons ici ce premier enseignement de pathologie générale. En le parcourant de la pensée, nous pressen
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Ions les répulsions qu’il inspirera à liien des médecins; nous comprenons ce que nos efforts vont soulever de préjugés contraires; nous n’en sommes ni surpris, ni ébranlé. Ces études dédaignées mènent à toutes les vérités, livrent toutes les certitudes de la médecine. Nous les aimons quand môme, car elles nous ont fait aimer la science qu’elles animaient de leur souffle. Peut-être aurons- nous réussi à en inspirer le goût à quelques-uns. Le jeune médecin qui quitte les studieuses années de son internat d’hôpital , qui a amassé une ample provision de faits et contracté une heureuse sûreté dans l’analyse des symptômes et dans la détermination des lésions, ce médecin demande, enfin, des idées générales et nécessaires, qui impriment leur fermeté aux connaissances empiriques qu’il a acquises; il sent que tout est mobile et chancelant autour de lui; que le vide est sous bien des apparences dont il se contentait au début de sa carrière d’observateur; il cherche une synthèse réelle et vivante, qui lui traduise le jugement supérieur des choses, le sens caché, la raison intérieure des actes vitaux et pathologiques; il possède une sémiologie savante; il comprend qu'elle n’est qu’un moyen, et il veut en féconder l’emploi. Tout n’est pas dans le signe et dans le fait matériel qui lui correspond ; il faut aller plus loin, et trouver un guide et un soutien dans celle marche au delà du phénomène. C’est pour ces médecins, dont nous avons partagé tous les doutes et tous les désirs, que nous avons écrit; nous ne réclamons que le mérite de leur montrer la voie, les suppliant de s’y engager, et leur assurant que peu à peu la moisson qu’ils y lèveront sera féconde.