‹ Principes de pathologie généraleChapitre 3 sur 180 · A MON PÈRE · texte numérisé non relu

A MON PÈRE

PREFACE

Je ne puis le taire sans faiblesse ni l’avouer sans témérité ce livre est un exposé de doctrine. Ranimer sous le souffle de la vie les phénomènes organiques dissociés et épars; déterminer en soi l’ordre vivant, et, sur cette base, affermir la science de la vie; ramener à cette science les faits morbides, actes vitaux avant tout, tel est le but que j’ai osé me proposer.

Vain labeur, diront les uns; à quoi bon une doctrine? Tentative prématurée, diront les autres ; la synthèse médicale n’est pas encore possible.

Ces préjugés, si répandus qu’ils soient, ne m'ont pas découragé. Je crois et j’ai voulu d’abord prouver qu’une doctrine seule constitue une science, et que toutes les connaissances analytiques qu'une doctrine ne féconde pas dégénèrent en conceptions fausses et stériles; je crois ensuite qu’une doctrine médicale existe; que, sous son rayon-

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tiement vivifiant, sont nées et ont grandi toutes les certitudes de la médecine. Je crois enfin que cette doctrine peut être exposée avec les clartés de l’évidence, et telle que non-seulement elle suffise au présent, mais qu’en son absolu elle embrasse l’avenir. En d’autres termes, je crois a la médecine non comme à une agglomération empirique de faits, mais comme à une science véritable et constituée. Ces idées ont été* l’inspiration première et constante de ce travail.

L’art partage les destinées de la science : sain et vigoureux quand la science qui le soutient s’appuie sur des vérités premières et immuables; débile, voué à tous les doutes comme à toutes les affirmations, dès qu’il procède de faits mobiles et changeants qu’aucun centre n'attire, qu’aucune force ne réalise en un ensemble harmonique. Les plus hautes vérités sont les plus sûres et les plus pratiques. Ce doit être le propre de tout travail de doctrine de fournir à l’action thérapeutique ses plus légitimes et directes inspirations. Ce caractère, j'en ai l’espoir, ne fera pas défaut à mon œuvre.

Mon attachement à des principes anciens, et que la science moderne a la mission d’affermir et d’étendre, fera dire à quelques-uns que je suis un ennemi du progrès, que je déprécie ou méconnais les admirables développements apportés de nos jours à la médecine. Et cependant, une vérité, pour être vieille dans le monde, y perd-elle sa valeur? Qu’est le progrès en science, sinon l’accroissement incessant du vrai? Les faits analytiques conquis par nos investigations s’effacent- ils à la lumière de ces vérités géué-

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raies qui sont notre raison elle-même, et l’origine effective de tous nos jugements? N'y naissent-ils pas, au contraire, à la vie durable, et n’v acquièrent-ils pas une puissance d’expansion nouvelle? Loin de faillir à l'esprit de progrès, j’ose me dire en avance sur les pathologistes qui, dévoués au culte de l’unique sensation, n’acceptent qu’une muette perception de phénomènes, se consacrent à l'effet et délaissent la cause. Nous, qui cherchons la cause et le réel avec elle, ne sommes-nous pas amenés à étudier l'effet qui la traduit, la suite des phénomènes qui la développent? A quelle étude donc et à quel progrès serais-je hostile? Qu’on attaque, si on les juge erronées, tout ou partie des opinions que je défends; mais qu’au moins ou me rende cette justice que je suis de mon temps, que je connais et ressens l’ardeur de savoir qui l’emporte. C’est entraîné dans ce mouvement et pour y aider, que je me suis attaché aux questions de doctrine comme au suprême savoir, comme au grand progrès sans lequel tous les autres se flétrissent et avortent.

Pour mettre eu relief des convictions que je désirais propager, j’ai fréquemment évoqué les opinions opposées, afin de les combattre. Accuser nettement l’erreur, la poursuivre et la saisir à travers les ombres du sophisme est une première et nécessaire profession du vrai. J'ai donc beaucoup discuté dans ce livre, et par suite j’ai dû user de toutes les libertés de la discussion. Ces libertés, ai-je besoin de le dire, sont toutes scientifiques, et leur allure ne s’est jamais animée que contre l’opinion qu'elles attaquaient.

Cette opinion cependant, je ne l’ai pas réduite à une

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expression impersonnelle et générale; c’eût été l’amoindrir, et l’on eût pu penser qu’ainsi je m'opposais de ces adversaires abstraits, toujours faciles à réfuter. J’ai constamment produit dans la forme qu’elles avaient reçue de leurs défenseurs les idées que je condamnais; j'ai donné la parole contre moi aux maîtres les plus incontestés de ce temps. Cette manière, je le confesse, m’a souvent paru pénible. Me séparer ouvertement de savants dont j’honore profondément la mémoire, ou dont je respecte sincèrement le caractère élevé et la vie laborieuse, m’a coûté plus d’un effort, et j’eusse préféré un facile silence aux hardiesses nécessaires de la discussion. J’ai repoussé ces faiblesses et voulu jusqu’au bout servir ma cause; j’ai pensé que l’amour du vrai effacerait les ardeurs de l’agression, et qu’on estimerait peut-être la franchise de ces luttes désintéressées. D’ailleurs ceux mêmes que je prenais à partie m’avaient donné l’exemple. N’est-ce pas à leurs habitudes de liberté, à leurs jugements affranchis de toute sujétion, que la médecine contemporaine doit ses plus éclatants progrès?

Entre tous les reproches auxquels je me sens exposé, il eu est un sur lequel je veux prendre l’avance, tant j’ai la conscience de n’avoir su ni voulu l’éviter : c’est celui d’une certaine monotonie. Toujours les mêmes vérités, et les mêmes réfutations des mêmes erreurs. Toutes ces études successives se touchent, en effet, et se pénètrent, si elles ne se confondent. Les questions de doctrine peuvent changer d’aspect, le fond subsiste et reparaît identique. Ces conditions sont inséparables de l’œuvre; c’est le propre des vérités générales de se soumettre l’infinie variété des choses,

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sans être elles-mêmes nombreuses ni variées; elles sont l’un et l'immuable, partout présents et actifs. J’aurais affaibli l’utilité et le caractère de ce travail en essayant d’affaiblir leur nécessaire intervention. Sur tous les points, j'en ai toujours appelé à la vie, à ses conditions supérieures, à ses lois essentielles; sur tous les points, j’ai réagi contre les défaillances mortelles du phénoménalisme, et repoussé les explications éphémères du mécanicisme et de l’iatrochimisme. Qu’on excuse donc, si je n'ai su la faire oublier, une monotonie qui tient il l’essence même du sujet, et qu’on ne me condamne pas parce que le vrai demeure inflexible, et ne se plie pas à notre amour de nouveautés.

On s’étonnera peut-être d’un premier chapitre consacré' à l’étude de la constitution des sciences, et à des considérations générales sur les méthodes. La médecine pourtant n’est pas une science soumise à des conditions inconnues, et sans rapport avec l’ensemble de nos connaissances; elle est, au contraire, la plus philosophique des sciences, la plus étroitement unie aux principes mômes des choses. Je n’ai pu refuser de le monirer, et j’ai dû établir cette assiette large et ferme sur laquelle reposent assurées toutes les conquêtes de l’esprit humain, et la médecine, l’une des plus glorieuses. Celte sorte d’introduction à la science de la vie et de la maladie sera approuvée par les médecins qui veulent remonter jusqu'aux sources vives des certitudes médicales; elle sera négligée, j’y consens, par ceux qui n’éprouvent pas ces curiosités dernières et inquiètes, et qui posent à leurs explorations de volontaires et factices barrières. Mais ceux-ci ont-ils le droit de blâmer les autres,

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à moins de prouver que l’esprit de ces recherches est fatal et le but illusoire? Or, cette preuve, que serait-elle, sinon la destruction de toute science, de toute connaissance réelle, et de la médecine elle-même?

Dirai-je un mot des divisions et subdivisions de l’ouvrage? Les premières sont essentiellement générales, et les autres forment une sorte de sommaire transcrit à la suite; mais ces brèves indications rendent très imparfaitement compte de la matière traitée. L’un des caractères qui me semblent appartenir à ce livre est que toutes les questions s’y suivent, s’enchaînent, se meuvent perpétuellement des unes aux autres, image affaiblie des réalités vivantes de la Pathologie. Les divisions ne sauraient traduire ce caractère, ni donner une idée de ces affiliations doctrinales, et de ces mouvements qui présentent ici les choses sous un aspect et les reproduisent là sous un autre. J’avertis donc le lecteur de ne pas trop chercher, dans le court sommaire qui précède chaque chapitre, l’àme ni même un écho distinct du chapitre ; il n’y a guère là que des jalons destinés à séparer les groupes saillants.

Ce livre, j’en parle pour la dernière fois, ne reflète les inspirations particulières d’aucune école; il n’est pas davantage un résumé de nombreuses et patientes lectures. L’érudition n’y a qu’une faible part-; j’en ai diminué le rôle à dessein pour ne pas affaiblir le sens deschoses supérieures, en le surchargeant de développements historiques et de considérations étrangères. Ce travail est donc tout entier voué aux vérités premières de la science. La pensée en a été puisée, il y a longtemps, au sein même de la tradition

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médicale; celte pensée a été confiée au temps, à la solitude, à l’observation recueillie et patiente; elle s’est fortifiée dans la méditation de quelques œuvres choisies, et au spectacle de nos contradictions et de nos faiblesses. Sous ces persévérantes influences, les vues confuses se sont éclairées peu à peu, les réalités sont sorties de leurs germes, et l’ensemble des vérités synthétiques de la médecine s'est lentement constitué sous mes yeux. C’est la page dernière de cette éducation médicale que j’ai essayé d’écrire; j’en ai effacé les hésitations, pour n’y laisser que les enseignements assurés et les affirmations durables.

Je ne sais si le temps consacré à cette œuvre l’aura marquée de son empreinte, et la séparera de ces productions hâtives dont le souvenir s’efface avant même d’avoir duré.

Quoi qu’il en soit, j’ose demander que mon livre soit sérieusement lu. Je sens qu’une lecture incomplète, ou distraite et à vol rapide, passera à côté de bien des vérités sans en saisir les rapports nécessaires, ni le rôle dans la constitution de la science. Que ce livre aille donc aux mains de médecins que le tourbillon des affaires n’emporte pas encore, et qui ne se dépensent pas tout entiers dans le monde des faits extérieurs, ou qui du moins, à travers ce tourbillon et au milieu de ce monde, ont su se réserver leurs heures de réflexion intérieure, une retraite où ils se possèdent et s’interrogent dans un salutaire silence. Ce sont là les lecteurs pour lesquels j'ai écrit; ils découvriront toutes les faiblesses de mon œuvre ; mais si j’ai réussi à stimuler leur réflexion propre, si j’ai suscité ou affermi en eux de

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saines convictions, si j’ai dissipé de leurs doutes, éclairé quelques questions obscurcies par les préjugés en faveur, ils se feront indulgents, et quelques-uns peut-être voudront m’encourager d’un geste et d'une voix sympathiques.

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