‹ Principes de pathologie généraleChapitre 4 sur 180 · DE LA CONSTITUTION DES SCIENCES , ET CONSIDÉIIATIONS SUR LES MÉTHODES · texte numérisé non relu

DE LA CONSTITUTION DES SCIENCES , ET CONSIDÉIIATIONS SUR LES MÉTHODES

L'établissement dos sciences reconnaît des conditions premières et des lois nécessaires, hors desquelles on n’oblient que des connaissances empiriques. La médecine, pour atteindre à sa vraie conslitution, est dans l’étroite obligation de reposer franchement sur la base de ces conditions et de ces lois. La science qui a pour objet la vie et ses manifestations, est, par sa nature même, sujette â dévier de sa ligne, à descendre dans un domaine qui n’est pas le sien, mais où la marche lui semble plus aisée et plus sûre; et là, cherchant scs vérités propres, elle ne recueille qu’erreurs et que négation en ce qui la concerne. Si donc, il est une science où il soit nécessaire de remonter aux principes assurés de toute science, pour y trouver la lumière qui conduit et la certitude qui soutient, c’est la nôtre. La question des méthodes ne perd rien, en médecine, et de nos jours, de son éternelle importance; elle y reste, plus que partout peut-être, l’élude première et la source du progrès véritable.

*2 PRINCIPES DR PATHOLOGIE ÜK.NÉKALK.

Kant a expose les conditions essentielles de rétablissement des sciences avec une netteté supérieure, il enseigne que les sciences se Tondent en s’élevant au-dessus du variable, des faits particuliers, de l’accidentel, pour atteindre à l’invariable et au général. Ces derniers sont la raison immuable des faits, l’origine, la cause eflicientc de l’ordre scientifique. Ils ne se rencontrent pas dans le milieu sensible, sur les images fugitives et contingentes du monde extérieur : ils appartiennent exclusivement à notre monde intérieur; ce sont les connaissances pures, les idées primordiales, les jugements universels et à priori, fonds même de notre esprit. Le principe nécessaire des sciences et les conditions de leur accroissement résident dans l’activité de notre entendement, embrassant en ses lois propres les données livrées par la nature, se développant et se percevant lui-même sur les éléments extérieurs et visibles, et parvenant à l’intuition des choses en dehors de ce qu’elles offrent de mobile et d’incertain.

Si les mathématiques et la géométrie, par exemple, s’étaient arrêtées à la partie changeante des nombres et des objets mesurables, elles seraient demeurées incertaines et sans existence fixe et nécessaire. Ces sciences n’ont été établies à tout jamais que lorsque l’on a négligé le côté variable pour s’occuper uniquement du constant quelles renfermaient. De la sorte, on ne s’est pas condamné au maniement ou à la contemplation stérile des valeurs et des formes particulières, les seules pourtant qui se rencontrent dans l’ordre visible , mais on s’est, élevé aux conceptions pures de l’entendement, aux h.is essentielles de l’esprit humain, appliquées aux représentations et aux phénomènes qui sont l’objet de ces sciences.

Ainsi fut pareillement créée la physique. Elle commença dés que l’on eut dépassé la stricte et inuellc observation, les classifications fondées sur la superficie des choses, et les lois

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empiriques qui en découlaient ; et lorsque , juge des apparences, l’homme eut illuminé l’expérience, incarné dans l’élude de la nature les notions fondamentales de l’entendement , et trouvé sur la constatation sensible des faits, le développement légitime des principes qui sont sa substance réelle. « Depuis que Galilée, dit Kant, eut fait rouler sur un plan incliné des boules dont il avait loi-même choisi le poids, ou que Torricelli eut fait porter à l’air un poids qu’il savait être égal à une colonne d’eau à lui connue, ou que, plus tard, Slahleut transformé des métaux en chaux, et celle-ci en métaux , par la suppression et l’addition de certaines parties; depuis ce moment, un flambeau a été donné aux naturalistes. Ils ont reconnu que la raison ne conçoit que ce qu'elle produit elle-même d’après ses propres plans, qu’elle doit prendre les devants avec ses propres principes, cl forcer la nature de répondre à ses questions, au lieu de se laisser conduire par elle comme à la lisière. Autrement des observations accidentelles et faites sans aucun plan arrêté d’avance ne peuvent s’accorder entre elles, faute de se rapporter à une loi nécessaire; et c’est là pourtant ce que la raison cherche, et ce dont elle a besoin. La raison doit se présenter à la nature, tenant d’une main ses principes, qui seuls peuvent donner à l’ensemble et à l’harmonie des phénomènes l’autorité des lois, et de l’autre main les expériences qu’elle a instituées d’après ces mêmes principes. La raison demande à la nature de l’instruire, non pas comme on écolier qui se laisse dire tout ce qui plail au maître, mais comme un juge légitime qui force les témoins de répondre aux questions qu’il leur adresse. La phvsique doit l'heureux changement de sa méthode à celle idée : que la raison cherche, je ne dis pas imagine, dans la nature, conformément à ses propres principes, ce qu’elle doit apprendre de la nature, et ce dont elle ne peut rien savoir par elle-même. C’est ainsi que la physique s’est établie sur le terrain solide d’une science, après n’avoir fait qu’errer et tâtonner pendant tant de siècles, s

h PRINCIPES DF. PATHOLOGIE GÉNÉRALE.

Il faut se garder d’interpréter légèrement ces lignes. La philosophie qui les inspire n’enseigne pas à imaginer au lieu d’observer, loin de là; et Kant a le soin d’en avertir formellement. Elle conduit, au contraire, à l’observation; non, il est vrai, à une observation toute matérielle et contingente, mais à une observation soumise à des principes supérieurs, éclairée par les lueurs suprêmes de l’invariable et du nécessaire. Nous verrons bientôt que cette observation , ainsi dominée, peut seule nous faire pénétrer au sein vivant des réalités.

C’est, disons-nous, en se retrouvant tout entier sur ce qu’il observe que l'entendement constitue en science, son observation. S'il reste passif et uniquement centre de sensations, s’il ne transforme pas en son expansion propre et directe, ce qu’il perçoit par le secours des sens, il n’aboutira qu’à la perception de formes ; les réalités lui demeureront fermées; il ne saisira aucune raison des choses, aucune cause de phénomènes. Tels seraient les ordres de connaissances qui sc borneraient à abstraire les caractères généraux de la matière observée, et à distinguer et classer, suivant les analogies perçues, les êtres et les phénomènes particuliers qui font l’ob jetde ces connaissances. Si de |Kireilles connaissances existent, elles ne forment pas de véritables sciences, mais des notions empiriques. Tant que l’histoire naturelle des animaux, des plantes et des minéraux n’a pas dépassé cet horizon, elle a été une sorte de catalogue, plus ou moins étendu et exact, de formes extérieures, de qualités sensibles, de phénomènes bruts. Elle a perdu ce caractère inférieur, et s’est élevée à la dignité de science, alors que fondée sur la notion première de la stabilité des lois générales et des rapports nécessaires des choses, ceux de causalité, elle a marché vers l’immuable, révélé les puissantes harmonies de la nature, déroulé la relation des existences et l'enchaînement

des èlrcs, et traduit la raison, les forces permanentes qui animent ce vaste ensemble.

Ces vérités élémentaires et les conséquences dont elles sont pleines, sont tellement méconnues ou oubliées, que les développer, au moins succinctement, me parait une introduction obligée à la pathologie générale. Seules, ces vérités nous permettront de dissiper tous les préjugés sensualistes, accrédités sans réserve parmi nous, et présentés comme la philosophie même de notre science ; seules, elles nous débarrasseront du lourd fardeau d’hypothèses et d’explications grossières qui nous accable ; seules, elles établiront la médecine sur le terrain de ses vérités, et éloigneront d’elle les usurpations sans nombre que soulèvent des sens désordonnés et affranchis de toute tutelle. Ne craignons donc pas d’aborder cette élude première qui pénètre et fonde toutes les autres.

§ iv.

En une connaissance scientifique réelle , il y a toujours deux éléments : l’un immuable, absolu, nécessaire, l’autre mobile, contingent, phénoménal; le premier, émanation active de l’entendement, et trouvant dans le second sa forme d’application, sa réalisation dans le temps et dans l’espace; le dernier donné par la sensation et l’expérience, matière, support extérieur de la connaissance, mais ne nous livrant que sous le souffle de l’absolu sa raison d’ôlro, son essence, sa valeur et son Tôle dans l’ensemble îles existences.

Cette vue suprême des choses se retrouve et s’affirme dans l’étude même de l’esprit humain, des éléments de la raison, de la pensée en un mot. L’ordre extérieur et perçu se confond en essence avec l’ordre intérieur et qui perçoit. En effet, en dehors de la perception sensible, qui n’est pas une connaissance, nous ne pouvons connaître les choses que parla pensée, et si dans toute pensée nous constatons des éléments néccs

PIMNCII'ES UK PATHOLOGIE lil.NEHALE.

sairos sans lesquels la pensée no saurait so produire, ces éléments constitutifs de la pensée doivent pareillement être les éléments constitutifs des choses. D’un autre coté, les choses extérieures ne peuvent contenir des éléments essentiels manquant à la pensée; ou, du moins, ces éléments ne pourraient parvenir à notre connaissance ; ils nous seraient à jamais inconcevables, inaccessibles, le doute même ne saurait s’en emparer. D’ailleurs, supposer dans le monde extérieur des conditions étrangères an monde qui pense, est sans objet , car les éléments de la pensée sont tels qu'ils comprennent tout le possible à nos yeux, et par conséquent tout ce qui est pour nous. Ainsi , toute existence , toute connaissance , toute science demeure, en ses éléments nécessaires, semblable à notre pensée. C’est dans le monde intérieur et spirituel que nous avons à chercher les conditions mêmes du monde extérieur et visible. Connais-toi loi-nu'nœ est la source inépuisable de tout savoir. Interrogeons-nous donc, dans les actes constituants et certains de la pensée.

« La raison humaine, de quelque manière qu’elle se développe, dit M. Cousin, quoi qu’elle aborde, quoi qu’elle considère, soit qu’elle s’arrête à l’observation de cette nature qui nous entoure, soit qu’elle s’enfonce dans les profondeurs du monde intérieur, ne conçoit toutes choses que sous la raison de deux idées. Examine-t-elle les nombres et. la quantité, il lui est impossible d’y voir autre chose que l’unité ou la multiplicité. Ce sont là deux idées auxquelles toute considération relative au nombre aboutit. L'un et le divers, l’un et le multiple, l’unité et la pluralité, voilà les idées élémentaires de la raison en matière de nombre. S’occupe-t-elle de l’existence, prend-elle les choses sous ce seul rapport quelles existent, elle ne peut concevoir que l’idée de l’existence absolue ou l’idée de l’exis-

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tcncc relative. Songe-t-elle au temps, elle conçoit un temps déterminé, le temps à proprement parler, ou le temps en soi; le temps absolu, savoir l’éternité, comme l'espace absolu est l’immensité. Songe-l-elle aux formes, elle conçoit une forme finie, déterminée, limitée, mesurable, et quelque chose qui est le principe de cette forme, et qui n’est ni mesurable, ni limité, ni fini, l’infini en un mot. Songe-t-elle au mouvement, à l’action , elle ne peut concevoir que des actions bornées et des principes d’action bornés, des forces, des causes bornées, relatives, secondaires, ou une force absolue, une cause première au delà de laquelle, eu matière d’action, il n’est pas possible de rien rechercher et de rien trouver. Pense-t-elle à tous les phénomènes extérieurs ou intérieurs qui se développent devant elle, à celte série mobile d’événements et d’accidents de toute espèce, là encore elle ne peut concevoir que deux choses, la manifestation et l’apparence, comme apparence et simple manifestation, ou tout ce qui, en paraissant, relient quelque chose encore qui ne tombe pas dans l’apparence, c’est-à-dire l’être en soi, et, pour prendre le langage de La science, le phénomène et la substance. »

Ces deux conditions sous lesquelles la raison embrasse tout ce qui est, Malebranche les avait résumées dans sa division des idées, en idées de grandeur et idées de perfection : les premières, représentant ce qui est de soi inerte et divisible, ce qui peut s’évaluer en nombre, en étendue, en durée; les secondes représentant la force, l’unité, l’indivisible, l’infini. Tout jugement scientifique, toute proposition générale contient ces deux termes : l’un nécessaire, absolu, substantiel, causal, parfait, infini; l’autre contingent, imparfait, phénoménal, relatif, multiple, fini. L’analyse identifie entre eux tous les premiers termes, sous le nom d’idées nécessaires, et entre eux, tous les seconds termes, sous le nom d’idées contingentes. Ainsi, tout se réduit à une double opposition, laquelle comprenant tout ce qui est et tout le possible, enferme en elle

loule connaissance, comme toute existence. Que peut-on imaginer, en effet, au delà du nécessaire et du contingent, de l’inlini et du fini?

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