CIX
Voilà donc le vrai: ne pas dépasser le phénomène visible; voilà la philosophie : considérer le dernier phénomène comme cause productrice des autres. Mais d’abord atteindre le dernier phénomène visible, est-ce une chose facile et qui ail son cri-
tërium évident? Qui nous assure que ce phénomène que nous tenons pour le dernier l’est en effet? Est-il possible de s’arrêter à un point fixe dans l’analyse des phénomènes? Non ; la décomposition phénoménale va à l’infini, et lorsque nous prétendons nous arrêter dans cette voie et dire : ce phénomène est le plus reculé, au delà il n’en est pas, nous posons une limite arbitraire; nous nous arrêtons à notre convenance, et si nous croyons sincèrement toucher à ces colonnes d’Hercule , nous nous dupons sans le savoir.
Acceptons pourtant qu’on atteigne réellement à ce point inaccessible ou à son équivalent visible. Où prenons-nous que ce point, que ce phénomène dernier soit cause productrice des autres? Vous le réputez phénomène producteur; pourquoi? Ce mot réputé , en avouant à moitié la gratuité de votre supposition, ne la justifie pas. Quoi I on rejettera avec dédain les prétendues hypothèses décorées du nom de causes premières, pour aboutir à nous donner à la place et comme cause un phénomène! Et, suivant Forget, ce phénomène devra recevoir le nom de nature ! Il faut proscrire la force vitale, et avec elle la vie, renoncer à les invoquer comme cause première, prochaine, contenante des maladies, et poser ensuite le fondement de la science sur un phénomène qui produit les autres. Mais un pareil phénomène serait une force , et dans ce cas il ne faudrait plus le désigner comme phénomène, c’est-à-dire comme une apparence, mais le désigner franchement comme force. S’il est force, il faut se demander quelle force, et dès lors la force vitale n'est pas loin. Si, au contraire, ce phénomène est bien tenu pour phénomène, et rien de plus, comment concevoir qu’il puisse produire quoi que ce soit? Produire, agir, causer, n’appartiennent-ils pas nécessairement à la force réalisée, à la substance? Or, ce phénomène n’est pas substance ou force, il est phénomène brut, simple apparence.
Rappelons-nous enfin l’aveu de M. Forget. « Sachons bieu, dit-il, que tout en lui donnant le nom de nature ou de cause
première, ce phénomène n’esl lui-même qu’un effet. » Ainsi, c’est un effet dont on délaisse sans souci la cause, que l’on prétend donner comme règle à toute l’évolution morbide ! Mais pourquoi cette évolution ne serait-elle pas régie ellemême par la cause qui engendre ce premier effet et soutient les effets subséquents, plutôt que par cet effet que rien ne déclare affranchi de la cause qui l’a produit, que rien ne démontre devenir cause libre et effective des phénomènes ultérieurs? Ceci n’est pas seulement une probabilité, mais la vérité culminante de la pathologie. Quel est le médecin qui l’ignore ?
Où donc trouver la raison de ces systématisations où se perdent le sens des mots et celui de toute notion logique ? Celte raison est toujours la même : c’est encore le préjugé sensualiste qui ne veut admettre que le sensible et rejette tout ce que les sens ne perçoivent pas. On exige une cause, fait palpable, une cause que l’on puisse voir et montrer expérimentalement. Or, la force vitale, la vie, ne se touche ni ne se voit ; ce n’est rien de concret et de maniable en dehors de la matière : on n’accepte donc que celle-ci. Là est la raison de la proscription de la vie comme cause et force, proscription parfois non avouée, mais qui implicitement éclate partout. Si les physiciens, raisonnant de la sorte, s’en étaient tenus au dernier phénomène, la physique n’existerait pas. L’attraction, comme force, cause, loi des phénomènes physiques, leur aurait paru une hypothèse inutile. La peut-on, en effet, montrer expérimentalement, a-t-elle un corps sensible? Se bornant à constater les phénomènes, ils auraient dit : les corps tombent, les mondes tournent, les molécules adhèrent; c’est le dernier phénomène, on ne peut rien voir au delà. Ils auraient avoué, comme M. Monneret : « Ce n'est pas sans doute aller loin que de remonter ainsi jusqu’au phénomène principal ; mais il faut savoir s’en contenter. » Quelle science auraient engendrée d’aussi faciles satisfactions? Et cependant, malgré ces aberra-
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lions, les physiciens auraient pu, à la rigueur, approcher du vrai, et nous, par celle même voie, aurions couru à un éloignement sans fin : eux, parce qu’ils observaient les phénomènes dans le vrai milieu où ils se passent; nous, parce que voués à une science supérieure au monde physique, le contenant, mais en étant distincte, nous prétendrions observer les phénomènes de notre science dans ce monde où ils sont étrangers. Les premiers aboutiraient probablement , par la simple comparaison des faits bien vus, à la loi qui les régit, loi qui sous-entend la force ; ils y aboutiraient sans être tenus de se rendre un compte exact de l’opération intellectuelle qui les conduit au but. Nous, au contraire, aboutirions fatalement aune fausse conception des faits, parce qu’une simple mais haute philosophie nous est déjà nécessaire pour concevoir que . les faits observés par nous appartiennent à un monde spécial qui se subordonne le monde physique; parce qu’il nous faut déjà être maîtres de l’idée de force, de cause, de vie, pour saisir eu tant que vital et non en tant que physique, le moindre phénomène supporté par le corps vivant. Aussi , la médecine est-elle, par cela, la plus philosophique des sciences, et n’existet-ellc que sous la condition de fortes doctrines plus ou moins purement exprimées, mais toujours profondément senties.
On peut, au reste, juger de la valeur que mérite la tentative d’asseoir la science sur la base inconsistante du phénomène, par le résultat auquel cette tentative conduit. On le confesse : le vrai, en pathologie, est de se contenter de dire qu’une maladie est tine névrose, une hémorrhagie, une hydropisie, un flux, une inflammation, etc. On possède la nature de la maladie quand on possède celte connaissance phénoménale.
— (Juoi, c’est là le vrai? Ou se tiendra pour suffisamment éclairé sur la nature d’une maladie, quand on saura que c’est une hémorrhagie, une hydropisic, une inflammation. Pour nous, nous avouons n’en rien savoir sur cette seule notion. Ce que nous voulons connaître avant tout, c’est sous quelle alfec-
huit vitale se produit l'hémorrhagie, l’hydropisie, l'inflammation. Celte afleclion, cause réellement morbifique, nous ne pouvons, il est vrai, la montrer expérimentalement ; nos sens n’y atteignent pas. Elle est cependant la seule lumière qui puisse éclairer sur ces groupes phénoménaux dits hémorrhagie, hydropisie, etc. A cet égard, qu’apprendra le dernier phénomène, le phénomène réputé producteur?
Les promoteurs d’une prétendue cause expérimentale des maladies s’étaient évidemment proposé d’établir une conciliation entre le principe de causalité, générateur des sciences, et le culte exclusif des phénomènes, qui rattache à l’analyse et aux sens toute certitude et toute connaissance. Conciliation impossible ! Œuvre essentielle de l’entendement, la notion de cause ne fécondera jamais le travail de ceux qui se livrent sans elle à une analyse dégagée de tout frein. On ne peut ériger en mailre souverain le phénomène et la sensation, et concevoir sous cette domination une puissance de mouvement, une activité propre. A plus forte raison ne sera-ce jamais le phénomène qui deviendra lui-même cette puissance, cette cause active.