II. — LIMITES DE LA RESPONSABILITE
4. Dans la conscience même, elle se manifeste par les notions de mérite et de démérite. — L'expérience apprend à l'homme qu'il ne lui est pas possible de se séparer de ses actes une fois accomplis, comme de quelque chose d'étranger. Il croit qu'il n'est pas entièrement le jouet de forces extérieures et qu'il est, pour une part, l'artisan de sa destinée. La prudence, la prévoyance se sont éveillées ; avec le sentiment de ce pouvoir qui ne s'appartient plus, quand il s'est exercé, naît la notion de responsabilité ; nos actions nous apparaissent comme ajoutant ou retranchant quelque chose à notre valeur morale, et comme méritant blâme ou éloge de la Raison en général, ce qui donne lieu au remords ou à la satisfaction de conscience (2), au mérite et au démérite. En même temps, l'expérience nous
(1) Thèse sur la Responsabilité, 1 vol. in-8*', Hachette. 1885.
(2) V. Cours de Morale Pratique, eh. iv.
\. I \ m s('(»NSAi;ii.i 1 1 75
<'ippr(Mi(l cnroi'i' (juc l.i (Ii'm'Ii('>;iii('(' imoimIc rst lice;! une doiilriii' (>| 4|ll(' le pcilVcl ioiiiiriiii'iil est lie ;'i un |)l.'iisi|- ou ImhiIm'III' ; (•('Ile rcl.ilioii (Milrc nos (|ii;ilil('s inorah's cl 1rs plM'iiointUK^s de l'oidrc p.issionnt'l on nirnic pliNsijpn' i\\i'\ se pit'scnh'Ml coinnM' Icnr suilc (|ii()i(|n(' n'rhinl pus dn MK^^nic ordre, nons p;ii-;iit n.'durcllc (>l. pi'cnd le sens de rrconipciisc cl de pnnilion.
Il scnddc aloi's (|n'nn<' (-ciliiine iinlorih'* .Mi.'irJM' je ni.'d sonllVrl <'Mi in;d coininis ri le hien éprouvé ;in Itien accompli, couunc par une loi ipii ne saurait élrc^ cllicace ou sfiurtiotttn'c aulrcuicid. Toules ces notions cl les relations (|u'cllcs oïd entre elles, soid le début de rcxpéricncc nniralc oïdiuaire. Kiles peuvent, êtres niodiliées ])ar les progrès de celte niéini» expérience, mais elles n'ont de sens (|ue sous la condilion première de toide responsal)ililé, la liberté réelle du consentement, ou de l'action.
5. Elle doit être bornée aux actes déterminés par l'intention. — Cependaid (|uel(ines moralistes l)ornent la sphère de la liberté et, par suite, de la responsabilité, au domaine de la conscience du sujet et prétendent ([ue la série des événements extérieurs étant le domaine de la nécessité, que, d'autre part, la prévision complète de renchainement des conséquences étant refusée à notre ignorance, nos résolutions seules peuvent nous être imputées et non leurs efïets. C'est ainsi qu'Epictète divise toute la réalité en choses qui dépendent de nous et choses qui n'en dépendent pas. Il réduit les premières à l'adhésion que nous donnons à nos pensées. Quant au reste, il s'y résigne ou s'en désintéresse. Kant, soucieux de placer la bonne volonté audessus de la mauvaise fortune, déclare que quand l'injustice d'un sort contraire et une nature indifférente déjoueraient nos plus honnêtes projets, l'intention vertueuse brillerait encore de tout son éclat (1). Il serait injuste de confondre le succès avec le bon droit, et de juger mauvaise une cause, parce qu'elle a été vaincue :
Victrix causa diis placiiit, sed vie ta Catoni (2).
6. Elle s'étend naturellement aux conséquences qui ont pu être prévues. — Il y a beaucoup de grandeur et même de
(1) V. Eclaircissement I.
(2) Lucain. Les dieux étaient pour la cause qui triompha. Caton était pour la cause vaincue. Pharsale, J, vers 128.
70 IMIINCIPRS T)E LA MnlUIK
lo^iquo dans ('cllc doclriiie. Nous no pouvons en <*ITet être rendus r(*s])()fisal)lt's (jue de ce que nous avons voulu, connu, acccpir. Mais la docirinc a ctc compromise par des moralistes selon l('S(|U('ls il siillirait d'envisa-^a^r dans l'action à faire la bonté de la (in et la pureté de l'intention jiour que les conséquences mêmes les plus fâcheuses se trouvassent par là justifiées. Ce sont ces moralistes, trop habiles dans la direction dp ViniPutioi) i)onr ne pas subtiliser et même sophistiquer, que Pascal dans ses Provinciales a rappelés à l'honnêteté commune et à cette vérité moyenne qui, pour n'être pas si haute en apparence que l'idéal des stoïciens, n'en est que plus intelligible. En effet, s'il suffit d'avoir une bonne intention pour n'être pas responsable de ses mauvais effets, il faut approuver et même p^lorifior ces fanatiques qui ont ensanglanté le monde sous prétexte de devoir ou de charité. C'est une excellente lin que de délivrer sa patrie de l'erreur ou de la tyrannie. Si donc les intentions d'un Torquemada, d'un Philippe II d'Espagne, d'un Ravaillac, d'une Charlotte Corday étaient pures, leurs actes sont bons, sans restriction. Sans doute, sans l'intention, il n'y a ni mérite moral ni culpabilité, et il faut avoir voulu respecter ou violer la loi pour être responsable. Mais ce n'est pas encore assez, pour agir bien, de faire ce qui semble bon à première vue; il faut encore se préoccuper des conséquences de l'acte accepté et surtout savoir y renoncer si le mal des résultats devait effacer le bien des intentions.
7. Elle exclut l'imputation d'actes non volontaires. Immoralité du Destin, de la Prédestination. — Si la responsabilité n'a pas dans l'intention sa condition suffisante, au moins y trouve-t-elle sa condition nécessaire, et nous devons repousser, à ce titre, des théories qui attribuent aux agents moraux des actions où leur volonté n'a aucune part. Ainsi le fatalisme de la mythologie antique froisse nos notions morales; il nous répugne qu'Oreste soit poussé au meurtre de sa mère par le destin et soit néanmoins poursuivi par les furies, ou que la Némésis, ou vengeance des Dieux, s'attaque à des mortels qui ne font, en tous leurs actes, que se conformer aux lois qui gouvernent Jupiter lui-même. La doctrine chrétienne de la grâce et de la prédestination, appliquée par exemple par Bossuet à la philosophie de l'histoire, au sujet de Cromwell ou d'Henriette d'Angleterre dans les oraisons funèbres, ou défendue