CIIAIMTIIK \II LES FINS DE LA VIE HUMAINE
(I" Li: RONiiKUR. — i2" l'ulilitî:)
l. — LE PnOBLKMl-: MOHAL
1. Les éléments du problème : les fins : 1'^ plaisir ou utilité; 2 devoir. — Le sujet do la moralilé élant une pcrsoune réiléchie, libre et responsable, il reste à déterminer: 1" quelle doit (M re la règle de sa conduite ; t' quelles actions prescrit cette règle. La première de ces deux questions nous amène à chercher comment elle a été résolue par les principaux théoriciens de la morale. La seconde nous conduira à déterminer quelle doit être pratiquement l'attitude à prendre par l'agent moral, selon les diverses fonctions que lui présente sa nature (1).
Deux solutions sont possibles au problème de la conduite. L'une par l'idée du bonheur; l'autre par celle du devoir, c'est-à-dire soit par le développement intense et intégral de la nature humaine telle qu'elle est, soit par la prédominance aussi complète que possible d'ime de ses fonctions, la raison, établissant dans l'être l'ordre qui doit être. Malgré des variations considérables de doctrines, la spéculation n'est jamais sortie de cette alternative. Du reste, l'idée de bonheur a, dans l'homme, une racine plus profonde que l'idée du devoir, puisque le bonheur se confond, à vrai dire, avec cette nature même dès qu'elle arrive au sentiment de soi, par la réalisation d'un désir et l'obtention d'une fin. Et cependant, la réflexion ne s'est pas plutôt montrée dans l'homme
(1) C'est le sujet des chapitres suivants à partir du x^ Ces fonctions sont ce que Cicéron appelait officia, qu'on a transcrit et non traduit dans le mot offices; on les appelle les devoirs; c'est plutôt l'application du devoir aux diverses fonctions de l'être moral.
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assez (lével()i)j)<''(' pom- lui f;iii«' sciilii- l'iiicoiiipalibiliU* mutuelle (le deux lîus ((ui scrnienl rime et l';iiiti(' convenables à son bonheur cl entre les(|ii<'ll<'s il «loil choisir, (jiic l'idcc d'uii devoir s'est dc^aj^ce.
Plaçons-nous donc daliord au point d(.' vu(; de l'instinct ou du moins de la nature. NoLfïi examinerons ensuite celui du devoir (1).
2. Les difficultés du problème : conflit des fins : 1 entre elles; 2» avec leurs objets, — Toute activité consciente qui se développe et atteint sa lin passe de l'état de désir, besoin, tendance, à l'état de plaisir, joie, jouissance. Si donc les énerj^ies qui sont en nous ])ouvaient obtenir toutes et simultanément cette satisfaction, nul doute que nous ne serions dans l'état de bonheur parfait. On voit déjà qu'entre le plaisir et le bonheur, il n'y a d'autre différence que comme entre la partie et la somme des parties. Une personne qui obtiendrait toujours tous les biens qu'elle désire, d'une façon intense et complète pour chacun d'eux, qui ne rencontrerait à cette jouissance aucun obstacle venant de ses propres mobiles d'action, ou de la nature, ou de la société, n'aurait plus rien à désirer et serait pleinement heureuse. Mais cet idéal est, du moins dans la vie présente, et avec la nature que nous avons, irréalisable; car d'un côté les objets de nos tendances nous échappent en grande partie et d'un autre ces tendances elles-mêmes entrent en conflit dans une personne donnée, et surtout d'une personne à l'autre. Le premier obstacle à la satisfaction universelle de nos inclinations provient de leurs objets : quant à celles qui sont personnelles et qui, relatives au corps, portent le nom particulier d'appétits, il ne dépend pas de nous qu'elles obtiennent toujours leurs fins et nous sommes souvent forcés de les restreindre parce que l'objet leur manque ; celles qui, dans la sphère individuelle, sont plus proprement morales, comme l'amour de la vie, la confiance eu soi, etc., ne sont pas plus de notre dépendance. Les affections sociales ne sont satisfaites que par l'accord des personnes ; et par exemple il ne tient pas uniquement à moi que mon ami me soit fidèle, que ma patrie soit affranchie, que ma femme et mes enfants me donnent le bonheur que j'attends d'eux (2). Il est en-
(1) C'est l'objet des ch. vu et vin.
(2) V. dans VEntretien de Pascal avec M. de Sacy, ce qu'il dit du détachement d'Epictète, si convaincu que les biens extérieurs ne dépendent pas de nous et que leur venue ou leur perte ne doit pas afîecter le sage.
Ml. m:s kins m. i,\ vir. m maink kkj
corc plus iii.inilVsIr (|ii(> les ohjcis «le nos vdiiix s«^ (Irroln'iil ;i nous (|ii:iii(l nous |>(uiisni\ (MIS (1rs hnis sn|K'ii('nis ((MniiK», la Hcinice, r.'irl, l;i pi'ilril i(Hi nioi.ilr, liMctl il ndc r('li;^'i(Mis(^ D'.'int ic p.iil. la ponisiiilc de l'une de rcs lins rsl soiivciil exclusive de l'une des autres, el (pi and elle es! passioiiiK'e, de huiles les au I l'es ; par exemple, la reeheiclie ^\\\ savoir esl s(Miveiil miisihie à nos inh'rtMs comme dans la vie de l*alissy, ou aux iiisliiicls de famille, comme clie/ heau('(Hi|» de philosophes el, (h^s plus grands, IMatuii, Descaries, Spino/a, Leihiiil/., Kaiil (pii ne se sont, pas mariés, pour apparleiiir loul eiiliers à la speculalion. f^es besoins supérieurs (l(> noire nature demandent de continuels sacrifices aux inf«''rieurs, la patrie à la famille el celle-ci à l'individu.
3. Deux séries de solutions: 1 par conformité aux fins; 2 par réglementation des fins.— Le honlieur ne saurait clone 1 ésulhM* d'une satisfaction intej^iale de nos inclinations. Il faudra par cons('»quent faire un choix entre elles et trouver une réj^le d'harmonie, une loi de proj)ortion à appli([uer aux jouissances. Quelques moralistes, tels qu'Aristippe et Fourier, ont reculé devant ces sacrifices, et ont pensé que la nature, abandonnée à elle-même, se chargerait d'établir l'ordre et la mesure nécessaires. D'autres ont cherché une règle soit dans la prudence individuelle, comme Démocrite, Epicnre, Descartes, soit dans la considération d'utilité générale, comme Hume, Bentham. D'autres enfin ont placé dans des notions supérieures à la simple nature un principe de conduite insuffisamment dégagé des motifs sensibles, au moins quant à la netteté de l'expression, par exemple les mystiques avec le pur amour, sorte de « raison du cœur que la raison ne connaît pas » (1) ; Adam Smith avec le spectateur impartial, Stuart-Mill et Aristote avec l'idée de Yhomme vertueux, juge compétent de la qualité des plaisirs. Trois fois seulement, dans l'histoire des théories morales, la notion du pur devoir, opposé à la passion sous toutes ses formes, s'est dégagée avec rigueur, d'abord dans les Sse-chou, livres moraux de la Chine, qui renferment la doctrine de Khoung-fou-tseu (Confucius) (^) recueillie par ses disciples et qui établissent une sorte de religion de raison pure (3), puis-
(1) Pascal. Pensées, art. 24, § 5. Ed. Havet.
(2) Fin du v« siècle av. J.-C.
(3) Renouvier. Esquisse, etc. P Opposition. — \. Critique religieuse, VI* vol. p. 380.
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([iroii n'y trouve ni doj^mes mystérieux, ni n'vôlatioii divine ; puis dans la doctrine stoïcienne de l'elTorl de la lutte contre les passions (1), enfin, de la façon la plus formelle et la seule rip^ourcuse, dans la Critique de la raison yralifpip (^2) de Kant.
4. La méthode de solution critique. — Nous étudierons en premier lien cl sommairement les doctrines ([ui on fait de la passion le i)iiMcipe de la morale, et nous suivrons une méthode ascendante, où nous considérerons l'ordre histoiicfue comme très secondaire, pour envisager plutôt le progrès logique d'une conceptiou sur l'autre, et nous passerons ainsi des doctrines de simple plaisir, réunies sous le nom commun de hé(ionisme(^), aux doctrines d'utilité réfléchie, réunies sous le nom d'eudémonisme (4). Puis, par une voie dialectique inverse et descendante, nous aurons à faire voir que tous les progrès accomplis, sous ce point de vue, au bénéfice de la pureté et de l'élévation morales, ont coûté des sacrifices de plus en plus considérables à la logique des théoriciens et à la cohérence de leurs systèmes.