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Dejerine, Anatomie des centres nerveux, I, p

précis sur la formation du langage intérieur. Ces lésions produisent des affections variées que Ton est convenu de désigner sous le nom à! aphasie. Il ne sera pas inutile de nous y arrêter un instant.

Les aphasies se divisent en deux classes, en corticales et sous-corticales y suivant que les lésions dont elles relèvent ont leur siège en dedans ou en dehors de la zone du langage. Les premières sont caractérisées par ce fait qu'elles altèrent le langage intérieur sur toutes ses formes (parole, audition, lecture, écriture), tandis que les secondes ne suppriment qu'une fonction, celle dont Torgane est atteint directement, et laissent subsister toutes les autres.

Commençons par les aphasies sous-corticales, qui présentent les types les plus simples.

Aphasies sous-corticales. Conservation du langage intérieur. — La lésion est en dehors de la zone du lahgage, par conséquent : soit entre le centre de Broca et les centres des mouvements articulatoires, soit entre le centre de Wernicke et le centre auditif commun, soit entre le centre de Dejerine et le centre visuel commun. D'où trois foYmes : aphasie motrice, surdité verbale et cécité verbale, toutes les trois pures, sans influence de Tune sur l'autre.

Aphasie motrice sous-corticale. — La possibilité seule d'articuler a disparu. Fait intéressant à noter : le malade conserve très bien la notion de la syllabe ; il fait, quand il essaye de parler, autant d'efforts expiratoires qu'il y a de syllabes dans le mot.

Surdité verbale pure. — La parole n'est pas entendue, par conséquent le malade ne peut ni répéter ni écrire sous dictée.

Càité verbale pure, — Perte de la lecture mentale. Le

malade ne peut comprendre l'écriture qu en suivant le tracé des lettres avec le doigt. La copie devient un dessin. La parole est conservée.

Aphasie corticale. Altération du langage intérieur. — On distingue : l'aphasie totaky l'aphasie motrice et l'aphasie sensorielle.

Aphasie totale. — La zone du langage est complètement détruite.

Aphasie motrice corticale ' . — Le centre de Broca est atteint soit en lui-même, soit dans ses connexions ordinaires. Les mouvements articulatoires peuvent être exécutés : le malade meut les lèvres, la langue, le voile du palais, fait vibrer le larynx, etc. Mais la faculté d'appliquer ces divers mouvements à la parole est abolie. Certains malades peuvent cependant prononcer quelques syllabes purement automatiques qui leur ser\'ent pour toutes leurs réponses.

Le retour de la parole est très lent. Les premiers mots qui se présentent sont les verbes à l'infinitif ou de simples noms, d'abord pour répondre aux questions posées, plus tard pour exprimer des désirs. Les mots en série (jours de la semaine, noms de nombre, etc.) reviennent tous ensemble et ne peuvent être isolés. Enfin, quand, grâce aux suppléances qui s'établissent soit dans le même hémisphère, soit dans l'hémisphère opposé, la parole sera entièrement restaurée, les phrases resteront plus courtes et la prononciation moins rapide.

La parole répétée est au début profondément atteinte.

I. Je résume en partie l'article de M. Thomas cité plus haut.

Mais, dans la période d'amélioration, elle prend le pas sur la parole spontanée. Le mot est reconquis le premier. Quant aux phrases, le malade n'en peut reproduire d'abord que le dernier mot, ou bien il les mutile par ses omissions au point de les rendre incompréhensibles. MM. Thomas et Roux ont hâté singulièrement la répétition des mots en appelant l'attention de leurs malades sur les mouvements des lèvres et de la langue. Je n'ai pu obtenir le mot « Salpétrière » d'un aphasique^ déjà en voie de guérison, qu'en lui faisant suivre, à l'aide du doigt, les mouvements de la langue dans ma bouche et dans la sienne.

La lecture à haute voix revient en même temps et de la même manière que la parole. Elle est au début très défectueuse, criblée de Éiutes, d'omissions, de confusions, de transpositions, de changements de toute sorte.

L'écriture spontanée et sous dictée est abolie. Quelques mots usuels seuls ont échappé au désastre ; certains même sont écrits, qui ne peuvent être prononcés. Cependant l'aphasique écrit sous dictée les lettres isolées, souvent même la première lettre d'une syllabe ou d'un mot, mais sans pouvoir retrouver les autres. Le retour de l'écriture sous dictée présente les mêmes phases que celui de la lecture.

La copie seule est possible, mais seulement la copie servile faite lettre à lettre. Elle s'améliore avec le temps et l'exercice.

La mimique et le chant sont souvent moins touchés en raison des associations qu'ils possèdent en dehors de la zone du langage.

En revanche, la faculté de comprendre la parole parlée est maintenue; toutefois, elle subit des diminutions qui prouvent bien la solidarité des centres du langage intérieur. Il n'en est pas de même de la lecture mentale, qui est

détruite, sauf pour quelques mots (les plus familiers), les emblèmes connus, les chiffres et les nombres peu élevés. Celle-ci se restaure peu à peu suivant un ordre qui est toujours le même. Le malade reconnaît : en premier lieu, le dessin du mot ; puis l'association des syllabes ; enfin l'association des lettres. Les sons simples figurés par plusieurs lettres, comme eau=6y lui offrent le plus de difficulté. On arrive à classer ses progrès en lui présentant à lire des mots écrits d'une façon insolite (verticalement, ou avec les syllabes séparées, ou avec les lettres largement espacées).

Toutes ces observations nous permettent, en poussant notre analyse plus loin, de rechercher ce que sont devenues dans l'aphasie motrice les images visuelles, auditives, motrices et la faculté de les évoquer, deux choses qui constituent le langage intérieur :

1° Les images î/îVf^Z/ej des lettres sont intactes et peuvent être évoquées spontanément; mais les images visuelles des syllabes et des mots sont très altérées. Même avec les cubes alphabétiques dont M. Mirallié se sert pour supprimer l'écriture et la remplacer par un acte purement intellectuel, les malades, qui peuvent représenter leur nom et quelques mots, sont incapables de rendre leur pensée.

2** L'aphasique conserve les images auditives, puisqu'il comprend ce qu'on lui dit. Mais peut-il les évoquer spontanément? Ce qui revient à dire : l'aphasique pense-t-il avec des mots ou seulement avec des images générales? Pour le savoir, on s'est adressé aux aphasiques guéris, et l'on a tenté des expériences'. Les réponses obtenues

1 . On a demandé aux malades si, durant leur affection, les noms des objets auxquels ils pensaient résonnaient ou

n'ont pas été concordantes, mais les expériences, faites par MM. Thomas et Roux, semblent bien prouver que l'image auditive n'est pas évoquée. Quoi qu'il en soit, ce qu'il importe de noter, c'est que, durant la période d'amélioration de l'aphasie, l'évocation spontanée des images auditives, comme du reste les autres opérations phoniques, est lente et pénible : le malade cherche d'abord son mot pendant plusieurs secondes, puis il fait des mouvements des lèvres et de la langue, et, après quelques essais, il arrive enfin à l'émission voulue. Au contraire, si l'on fournit à l'aphasique l'image auditive en lui soufflant le mot ou seulement la première syllabe du mot, on obtient une réponse immédiate. Les voies de communication sont donc bien défectueuses.

3° La faculté d'évoquer les images motrices d'articulation est entièrement abolie, mais s'ensuit-il que ces images sont toujours détruites? L'expérience de MM. Thomas et Roux prouve que non, puisque leurs malades, réfractaires à la simple audition, ont réappris par la vue le mécanisme de la parole. L'aphasie motrice serait donc moins la perte de la faculté d'articuler, que la perte de la faculté de provoquer l'articulation par l'image auditive. Il y aurait dissociation des éléments auditifs et moteurs, dont l'union chez l'enfent a constitué le mot. Cette notion, outre qu'elle est tirée de l'expérimentation, a encore l'avantage de rendre raison des faits observés. En effet, la destruction du mot entraîne la

non à leur oreille. On a essayé, en présentant un objet, de Élire dire nombre des syllables contenues dans le nom (Lichtheim), ou de faire reconnaître une syllabe non significative du nom dans un groupe de syllabes assemblées au hasard (Thomas et Roux).

perte de la parole spontanée, la perte de la faculté de syllaber, par conséquent la perte de la lecture mentale et de l'écriture, qui supposent Tune et l'autre l'épellation ou image auditivo-motrice du mot, sauf lorsque celui-ci peut être considéré comme un idéogramme et compris comme un dessin.

Aphasie sensorielle corticale. — Lésion de la V^ temporale, du gyrus supra-marginalis, du pli courbe. — Quoique les malades entendent et voient d'une façon normale, ils ne peuvent comprendre la parole et la lecture. Au début, la surdité et la cécité verbales sont nettement accusées ; mais, suivant que la lésion prédomine à la i'* temporale ou au pli courbe, on voit l'une ou l'autre s'atténuer sans pourtant disparaître complètement. Presque toujours le malade reconnaît son nom, plus rarement celui de ses proches; parfois il comprend certains mots. Dans tous les cas, cependant, un examen attentif ne tarde pas à révéler la cécité ou la surdité verbale.

La parole naturellement est atteinte, mais à des degrés et sous des aspects divers, suivant la nature et l'importance de la lésion. Si une interruption complète se produit entre les images motrices et les images auditives, on voit apparaître le type de l'aphasie motrice. Si le centre de perception auditive seul est atteint, et que les associations auditivofnotrices anciennes soient intactes, la parole spontanée se maintient ; mais, privée de ses rapports avec les perceptions actuelles, elle est vide de sens; et le malade, s'efForçant de suppléer à ce qu'il sent bien lui manquer, devient un verbeux. Si les associations auditivo-motrices sont partiellement atteintes, la faculté d'articuler persévère, mais les syllabes se brouillent et le langage devient un jargon plus ou moins informe. Si enfin les perceptions actuelles sont simple-

ment limitées, les questions les plus simples, celles qui ont rapport à la vie de tous les jours, pourront seules être comprises et recevoir des réponses convenables. Mais la parole répétée est toujours très défectueuse; cela se conçoit puisqu'elle* est fondée sur les seules perceptions actuelles. -^

L'écriture est très altérée : le malade en général peut écrire son nom, mais comme un idéogramme (interrompu dans son dessin, il ne saura le continuer); il copie, mais seulement trait pour trait. En réalité, l'écriture spontanée, sous dictée et sur copie, est supprimée. Exceptionnellement, l'écriture présente des troubles comparables à ceux de la parole spontanée : elle est fecile, courante, bien régulière, mais elle ne répond à aucune idée; d'autre fois elle présente des lacunes, des syllabes sont passées ou redoublées : c'est un véritable jargon écrit.

Avec le temps, ces phénomènes peuvent s'atténuer par suite de l'adaptation de nouveaux centres et de nouvelles connexions; mais ils ne disparaissent pas complètement.

On le voit, l'étude du mécanisme intérieur du langage et de la représentation de l'idée n'est pas hors de propos en phonétique. Elle nous donne la clef de diverses modifications que le jeu de l'organisme phonateur n'explique pas : les substitutions irrationnelles d'articulations, les transpositions de certaines syllabes et de certaines lettres, qui proviennent d'erreurs de transmission. Elle nous &it mieux comprendre la mutuelle dépendance du système phonateur et de l'oreille. Ce sont les images auditives qui déclanchent le mécanisme de l'articulation et qui en modèrent le fonctionnement; mais c'est l'exercice des mouvements phonateurs qui affine l'ouïe et lui donne sa dernière perfection.

Des erreurs d'articulation tromperont l'oreille, comme des erreurs d'oreille égarent l'articulation. Et, comme c'est l'ouïe qui tient le premier rôle dans l'enseignement du langage, il est naturel de ne pas refuser à l'imperfection des images auditives une part dans la marche des évolutions phonétiques.

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