‹ Principes de phonétique expérimentaleChapitre 20 sur 213 · I. P. 38 et suiv · texte numérisé non relu

I. P. 38 et suiv

Je me proposais de reconnaître la puissance d'assimilation que possède chaque groupe de consonnes, et je les articulais, soit à haute voix, soit en chuchotant, à des distances variables d'un auditeur, qui répétait h très haute voix et très lentement ce qu'il avait entendu. Les résultats, très intéressants pour le mécanisme de mon dialecte, n'ont pas été moins utiles pour la méthode générale de l'exploration linguistique. Il y a des groupes de consonnes qui ne peuvent être sûrement décomposés qu'à lo ou 15'". Il importe donc d'avoir l'oreille aussi rapprochée que possible de la personne qu'on observe, tout en recommandant à celle-ci de parler d'une voix modérée.

Une attention portée sur un trop grand nombre d'objets est insuffisante pour chacun. Cette remarque trouve son application quand une phrase contient un ou plusieurs sons difficiles. Il faut dans ce cas limiter son attention successivement à chaque son et faire répéter autant de fois qu'il est nécessaire. La personne à qui l'on demande (Te service a besoin d'être avertie, non du point particulier sur lequel se porte l'attention, mais du motif de cette tactique : autrement, elle croirait avoir mal dit et courrait risque de faire évanouir le phénomène observé. Ainsi, comme un chasseur indifférent pour tous les petits oiseaux qui se lèvent devant lui, mais uniquement attentif au gibier dont il connaît le gîte, le phonéticien n'a d'oreilles que pour le son qu'il attend au passage : il n'a rien entendu avant, il n'entendra rien après, dans la crainte de diminuer le souvenir de l'impression reçue. Il écoutera même plusieurs fois ainsi le même son, et notera avec soin toutes les variations qu'il entendra se produire.

Dans certains cas aussi, il pourra s'aider des sensations tactiles et musculaires éprouvées par son sujet j mais il '

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n'acceptera les renseignements cjui lui seront fournis qu'avec réserve : Terreur, en effet, est très facile en cette matière, même chez des savants, à plus forte raison chez des personnes inexpérimentées.

Enfin l'observateur doit appeler à son secours le contrôle de ses yeux. Quand il verra, par exemple, les lèvres se rapprocher ou la langue s'allonger d'une façon anormale, son attention sera sollicitée et son oreille entendra ce qui auparavant passait pour elle tout à fait inaperçu.

Rien n'est meilleur pour achever l'éducation de l'oreille que l'étude des parlers d'une famille, d'un village, d'une région. La nécessité de saisir des nuances extrêmement délicates oblige à une attention toujours en éveil et aiguise merveilleusement le sens de l'ouïe.

C'est à la suite d'une exploration de ce genre, en 1879, après deux moisM'observations attentives autour du Plateau Central, à travers l'Angoumois, le Poitou, la Marche et le Bourbonnais, que je sentis pour la première fois les différences qui existent entre le parler de ma mère et le mien. Ce fut pour moi une découverte, et, chaque fois que j'ai pu, depuis, grouper les membres d'une même famille, les grands parents, les pères, les mères, les enfants, ou des personnes issues de villages voisins, j'ai toujours vu se renouveler le même spectacle : diverses étapes phonétiques très rapprochées se révélaient à mon oreille, et d'ordinaire j'ai pu les faire remarquer aux su jets intéressés, tout surpris de ne s'en être pas aperçus plus tôt. Aucune condition, en effet, n'est plus favorable que celle-là pour arriver à une constatation précise de la vérité : il n'y a pas à craindre l'inexactitude qui naît de ToubU possible entre deux observations isolées.

On m'a objecté dans ce cas un autre danger : celui d'une

influence réciproque qui détruirait la sincérité des témoignages. Cette crainte est chimérique. Une enquête simultanée, loin d'amener aucun trouble, provoque, au contraire, l'intérêt et vient au secours de la mémoire. Mais, pour qu'il en soit ainsi, il importe qu'elle se fasse rapidement, et que l'observateur ne la retarde pas en consacrant trop de temps à ses notes. C'est une affaire d'arrangement. Si les sujets observés ont été placés soit par rang d'âge, soit (s'il s'agit de lieux) suivant la marche géographique de l'évolution, et si le cahier de notes a été disposé en conséquence, un- seul trait de plume suffira pour constater les formes semblables ou marquer les divergences, comme dans le modèle suivant qui reproduit une de mes enquêtes.

lapin

Dinan

lape

St-Carné

Meillac

Corseul

Auessoy

Moncontour

Plénée- Jngon

Cesson

êé

àfi

C'est-à-dire :

yapè

yapè

lapl

lapèî

lapàf}

lapën

lapé

Mais, je dois me hâter de le reconnaître, même formée par tous ces moyens, Foreille ne peut suffire à nous renseigner sur tout ce qu'il nous importe de savoir. Elle n'entend pas tout, et nous ne pouvons pas assigner une valeur à tout ce qu'elle entend. C'est à ce point qu'il devient nécessaire de recourir ^.des moyens d'investigation plus en rapport avec les besoins de notre esprit. Bien plus : les appréciations fondées sur les sensations purement acoustiques ont toujours quelque chose de relatif qui dépend de la qualité de l'oreille et des habitudes de celui qui les

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