Interprétations proposées de la fréquence des phonèmes
Jusqu'à présent beaucoup trop peu de langues ont encore été étudiées du point de vue statistique quant à la fréquence des phonèmes. C'est pourquoi il est prématuré d'interpréter les données statistiques et de porter un jugement général sur ce problème. Mais dès maintenant les essais de ce genre ne manquent pas. Une théorie sur la cause des divergences entre les chiffres notant la fréquence des divers phonèmes à l'intérieur des différentes langues a été présentée par J. van Ginneken^. D'après cette théorie chaque homme posséderait une préférence héréditaire pour certaines articulations et choisirait instinctivement en parlant les mots dans lesquels figurent les sons en question. Comme tous les peuples proviennent du mélange de différentes races, il existe dans chaque représentant d'un peuple donné une combinaison déterminée des marques raciales héréditaires, de sorte qu'à ces marques correspondent aussi des tendances articulatoires. Comme les composantes raciales sont les mêmes chez différents représentants du môme peuple, le système des phonèmes est aussi le même chez tous ; les variations individuelles dans la fréquence des phonèmes s'expliquent par des différences dans le rapport numérique des composantes raciales chez les divers représentants du même peuple. Cette théorie n'a pas été obtenue par la voie inductive et ne découle pas de faits concrets : elle a plutôt été créée a priori. Les matériaux phoniques allégués ne servent pas à établir et à contrôler la théorie : ils sont seulement expliqués par cette théorie, de sorte que l'explication reste toujours purement hypothétique : si un phonème quelconque dans une langue déterminée présente un chiffre de fréquence particulièrement élevé ou particulièrement bas on suppose que les marques raciales du peuple en question favorisent ou entravent les mouvements articulatoires dont il s'agit. Mais c'est une pétition de principe car il faudrait d'abord prouver que la fréquence élevée ou faible d'un phonème dans le discours suivi dépend des marques raciales des sujets parlants. Si les langues nègres ne présentent pas la même fréquence de phonèmes que les langues indiennes de l'Amérique du Nord, cela n'est nullement une preuve que la fréquence des phonèmes dépende des marques raciales, puisque les langues nègres se distinguent des langues indiennes, non seulement par la fréquence des Jihonèmes, mais encore par l'inventaire des phonèmes et la structure grammaticale. Une preuve objective ne pourrait être fournie que par vme expérimentation dans laquelle les facteurs en question seraient tout à fait isolés de tous les autres. Il faudrait par ex. étudier la fréquence des phonèmes chez deux sujets de races différentes, mais ayant la même langue maternelle et le même niveau de culture — et en outre dans des manifestations de langage ayant le même genre de style. Les résultats ne pourraient toutefois acquérir une signification scientifique que si l'expérience 'était répétée plusieurs centaines de fois avec des représentants de différentes races et en différentes langues. C'est seulement alors qu'on pourrait discuter cette question.
Une autre théorie sur la fréquence des phonèmes a été présentée par
(1) J. van Ginneken, « Ras en Taal » (Verhandl. d. Kon. Akad. van Wetensch. le Amsterdam, Afl. Letterkiinde, N. R. XXXVI, 193.5), « De Ontwikkelingsgeschiedenis van de systemen der menschelijke Taalklanken » (Amsterdam 1932), «De Oorzaken der taalveranderingen » (Amsterdam 1930) et «La biologie et la base d'articulation » (Journ. de Psychol. XXX) 2G6-320.
282 N. s. TROUBETZKOY
George Kingsley Zipf. D'après cette théorie la fréquence d'un iihonèine est d'autant plus élevée que la réalisation de ce phonème est moins comiiliquée. En exposant cette théorie G. K. Zipf se place complètement au point de vue des sciences naturelles^ Par conséquent en examinant le bien-fondé de cette théorie on doit d'une façon suivie considérer les faits comme les sciences naturelles le font. Mais du point de vue tout à fait rigoureux des sciences naturelles le degré de complexité de l'articulation ne se laisse pas mesurer. Les occlusives sonores présentent une tension des cordes vocales, mais en même temps un relâchement des organes buccaux ; à l'inverse dans les occlusives sourdes les cordes vocales sont relâchées, mais les organes de la bouche tendus. Quelles sont les plus compliquées ? Dans les consonnes aspirées la glotte est largement ouverte, c'est-à-dire qu'elle demeure dans la même situation qu'elle occupe dans la respiration normale, tandis que dans les consonnes non aspirées, au moment de la détente phonique, la glotte est reportée dans une autre position, de sorte que l'aspiration ne se produit pas. Mais d'autre part le courant de souffle étant plus fort, les organes de la bouche sont d'habitude plus fortement tendus. C'est pourquoi dans l'opposition d'aspiration il est également difficile de dire si ce sont les consonnes aspirées ou les non-aspirées qui sont les « plus compliquées ». Le même doute se répète à l'égard de toutes les oppositions de mode de franchissement. Et le degré de complication se laisse encore moins établir dans les oppositions de localisation. George K. Zipf allègue comme exemple l'opposition m-n et croit pouvoir conclure du f^it que n dans beaucoup de langues apparaît plus fréquemment que m, que celui-ci serait plus compliqué que n (pp. 78-79). Mais m est articulé avec les lèvres fermées et le voile du palais abaissé, c'est-à-dire les organes phonatoires étant en position de repos complet (la tension des cordes vocales mise à part), tandis que l'articulation du n (à l'exception de la tension des cordes vocales, qui lui est commune avec le m) est liée à l'élévation de la pointe de la langue vers les dents ou les alvéoles, et souvent aussi à un mouvement correspondant de la mâchoire inférieure. Cette théorie - — - au moins dans la rédaction indiquée ci-dessus — doit donc être résolument écartée.
Les deux théories dont il vient d'être question doivent être considérées comme contestables principalement parce qu'elles veulent expliquer des faits phonologiques par des causes biologiques, c'est-à-dire extérieures à la langue. Mais la théorie de G. K. Zipf se laisse aussi pour ainsi dire « traduire en termes phonologiques », comme déjà Marcel Cohen l'a indiqué dans son compte-rendu du livre de G. K. Zipf 2. Dans sa rédaction phonologique cette théorie pourrait se présenter ainsi : « des deux termes d'une opposition privative le terme non marqué apparaît plus souvent dans le discours suivi que le terme marqué ». En gros et en bloc cette formule pourrait se trouver juste. Mais on ne peut en aucune façon la considérer comme une règle sans exception. On doit distinguer les oppositions neutralisables de celles qui ne le sont pas et prendre aussi en considération la zone possible de neutralisation. En russe où l'opposition entre consonnes mouillées et non-mouillées existe dans douze paires de phonèmes, la règle ne vaut que pour onze de ces paires : les non-mouillées p, b, f, v, t, d. s, z, m, n, r apparaissent en effet beaucoup plus souvent que les mouillées correspondantes p\ b\ /', m', V, d\ s\ z', m', n\ r' (le rapport est environ 2:1). Mais pour la paire l: V cette règle ne vaut pas : le V mouillé est en russe plus fréquent
(1) G. K. Zipf, « Psycho-Biology of Language », 68 et suiv. Voir un compte rendu de N. S. Troubetzkoy dans Sloiw a slovenosl II, 193G, 252 et suiv.
(2) Marcel Cohen dans BSL XXXVI (1935), 10.
PRINOPF.S DE PHONOLOGIE 283
que le / non mouillé (/; T = 42 : 58). Ce n'est certes pas un hasard que l'oppoi-ition l-r ne soit neutralisable que (levant e tandis que les oppositions p-p\ l-V, etc., sont neutralisées dans bien d'autres positions encore : devant les apicales, les sifflantes, les labiales mouillées. La corrélation de sonorité des ronsonnes est neutralisable en russe : en fin de mot devant une pause ou devant des mots qui commencent par une sonante, seules sont admises les bruyantes sourdes de sorte qu'elles constituent les termes non marqués de la corrélation vocale. Mais le phonème v (comme aussi le i'' mouillé correspondant) occupe une place particulière : d'un côté il ne peut pas se trouver en fin de mot et même à l'intérieur du mot il est remplacé par son partenaire sourd / devant les bruyantes sourdes, mais d'un autre côté des consonnes sourdes peuvent se trouver devant v (par ex. Ivoj "■ ton d, srad'ba « noce », zakvaska « levain n, etc.), ce qui n'est pas possible devant les autres bruyantes sonores. En autres termes v n'exerce pas sur les autres bruyantes la même action que les termes marqués de la corrélation vocale. 11 faut mettre cela en rapport avec le fait que v est environ quatre fois plus fréquent que /, tandis que dans les autres paires de phonèmes faisant partie de la corrélation vocale, les termes sonores sont environ trois fois plus rares que les termes sourds^.
Les exemples allégués par G. .K. Zipf se laissent tous ramener à la formule ci-dessus. En effet dans les langues ayant la corrélation vocale, les bruyantes sourdes sont les termes non marqués des oppositions, de même que les bruyantes non aspirées dans les langues ayant la corrélation d'aspiration. Ce qui montre qu'il s'agit ici non de l'aspiration en elle-même, mais seulement du rapport d'opposition, ce sont des langues comme le lesghe (kurine) où les occlusives aspirées sont les termes non marqués de la corrélation d'intensité consonantique* : ce sont ici les occlusives aspirées qui sont en règle générale plus fréquentes que les non-aspirées correspondantes : p^ 1,8 : P 0,8; f^ 5,2 : T 2,2 ; /i-h 8,8 : K 0,7 ; c'^ 9,0 : C 0,1. C'est seulement dans la série de localisation arrière-vélaire que le rapport est inversé : q^ 1,6 : 0 3,8, mais il est à remarquer que roppo>ition q^-Q, à la différence de toutes les autres oppositions du lesghe faisant partie de la corrélation d'intensité, n'est pas neutralisable en syllabe posttonique.
S'il n'y a aucun doute que la distinction entre termes d'opposition marqués et non marqués, de même que la distinction entre oppositions neutralisables et non neutralisables, ont une influence sur la fréquence des phonèmes, il est toutefois également clair que ces faits ne suffisent pas à expliquer les rapports de fréquence. 11 y a. toujours dans les différentes langues des oppositions dont le caractère privatif ne peut être établi objectivement. Par ex. en français la corrélation de sonorité est, il est vrai, privative et neutralisable, mais elle n'est soumise qu'à une neutralisation dissimilative et conditionnée par le contexte (de type a) : le choix du représentant de l'archiphonème est conditionné extérieurement, de sorte que le caractère non marqué de l'un ou l'autre terme de cette opposition n'est pas établi objectivement^. Dans l'ensemble les bruyantes sourdes du français sont plus fréquentes que les sonores (environ 60 : 40), mais pour chacune des paires de phonèmes prise isolément, le rapport est autre : f et y sont beaucoup plus fréquents que S et /; d et t ont à peu près la même
(1 ) En outre la sonore z apparaît en russe plus fréquemment que la sourde s. Mais cette exception n'existe pas chez les russes qui prononcent «s» comme se.
(2) Pour faire la statistique des phonèmes du lesghe, j'ai étudié le conte n° 5 dans l'appendice du recueil de P. K. Uslar " K'urinskij jazyk » (Elnorjrafija Kavkaza), 291-299.
(3) .\. Martinet dans TCLP VI, 51 et suiv.
fréquence, tandis que dans les autres paires (p-b, k-g, s-z) le terme sourd est beaucoup plus fréquent que le terme sonore.