DE MOTS
en %
Le nombre total des syllabes dans le paragraphe étudié est de 400 dans K. Bûliler,. et de 276 dans A. Dirr, de sorte que la longueur moyenne du mot est chez K. Bûhler de deux syllabes, chez A. Dirr de 1,4 syllabe. Comme en allemand seules les voyelles fonctionnent comme centres de syllabe (n, r, l faisant syllabe en syllabe inaccentuée sont à considérer phonologiquement comme an, ar, dl), le nombre des syllabes indique aussi le nombre des phonèmes vocaliques (400 pour K. Buhler, 276 pour A. Dirr). En ce qui concerne les consonnes le paragraphe étudié contient chez K. Bûhler 636 phonèmes consonantiqaes et 429 chez A. Dirr : c'est-à-dire qu'Un mot contient chez K. Bûhler en moyenne 3,2 consonnes et 2,1 chez A. Dirr. Le rapport des consonnes aux voyelles est à peu près le même dans les deux textes : les consonnes forment 61 % et les voyelles 39 % de tous les phonèmes. Mais le nombre total des phonèmes est chez K. Buhler de 1036 et chez A. Dirr de 705, de sorte qu'il existe une différence d'environ 3 : 2. On ne peut pas croire que cette différence disparaîtrait dans des paragraphes plus longs. Elle est liée de la façon la plus étroite aux différences de slijle. La langue savante, adaptée à un niveau intellectuel plus haut de l'auditoire, se distingue par des mots longs, tandis que le récit simple, adapté à un niveau assez primitif de l'auditoire, préfère les mots courts. Une autre particularité de la langue savante allemande est qu'elle est surchargée de groupes de consonnes. Tandis que dans le paragraphe étudié chez A. Dirr il n'y a que 55 groupes de consonnes, auxquels participent 116 consonnes, soit 27 % de tous les phonèmes consonantiques, dans le paragraphe étudié de la « Sprachtheorie » de K. Bûhler, il apparaît 127 groupes de consonnes auxquels participent en tout 281 consonnes, c'est-à-dire 44 % de toutes les consonnes. En ce qui concerne la répartition de ces consonnes en mots et en morphèmes, dans les deux textes la plupart des groupes apparaissent aux soudures de morphèmes (A. Dirr 40 %, K. Bûhler 42 %) et en finale de morphèmes (A. Dirr 33 %, K. Bûhler 32 %). Mais à l'initiale et à l'intérieur des morphèmes les deux textes présentent de tout autres rapports : chez A. Dirr apparaissent à l'initiale des morphèmes 22 % et à l'intérieur des morphèmes 5 % de tous les groupements de consonnes, tandis que chez K. Bûhler l'initiale des morphèmes fournit 12 % et l'intérieur des morphèmes 14 % de tous les groupements de consonnes. En outre chez K. Bûhler sont attestés à l'intérieur des
muriilièmes des groupements comme cj (Situation), gm (Dogma), skr (deskriptiv) qui chez A. Dirr n'apparaissent pas une seule fois, non seulement dans le paragraphe étudié, mais encore dans tout son recueil de contes caucasiens. C'est la conséquence de l'usage développé des mots étrangers qui caractérise toute langue savante.
Les deux types de style choisis comme exemples : la langue savante, intellectuelle, et la langue volontairement simple du récit, imitant le primitif, sont deux pôles entre lesquels se trouvent différents autres genres de style, de sorte que chacun possède sa marque spécifique. Chaque texte appartient à un certain type de style. Et si nous nous proposons d'étudier à l'aide d'un texte la fréquence de certains éléments phonologiques dans une langue déterminée, nous devons avant tout nous demander quel texte paraît le plus convenable pour ce but. Le problème admet, semble-t-il, deux solutions : ou bien >on peut choisir un texte « de style neutre », ou bien on peut prendre des extraits de plusieurs textes appartenant à des types de style différents. Toutefois ces deux solutions sont peu satisfaisantes : en effet que peut-on considérer comme un style neutre ? et dans quelles proportions les extraits des différents styles doivent-ils être pris ?
Il paraît donc impossible de libérer complètement la statistique phonologique de l'influence des différents types de style. Dans les recherches de statistique phonologique les particularités spécifiques des différents types de style doivent toujours être prises en considération. On doit avant tout établir quels phénomènes phonologiques sont condilionnés par le style et quels autres sont indépendants du style. Ainsi nous avons déjà vu que, au moins en allemand, la longueur des unités de signification (mots ou morphèmes) et la fréquence des groupes de consonnes est conditionnée par le style. Par contre la fréquence des différents phonèmes paraît être assez indépendante du genre de style du texte.
Que l'on compare par ex. la fréquence des phonèmes vocaliques (en %) dans les paragraphes indiqués ci-dessus de K. Bûhler et de A. Dirr :
280 N. s. TROUBETZKOY
K. BUHLER A. DIRR
au
ei
ou l 0,5
Les petites différences portant sur a, e, ei ne peuvent guère être attribuées à l'influence des genres de style. Il est possible qu'en étudiant statistiquement des paragraphes plus longs ces différences disparaissent.
La fréquence des phonèmes — au moins en allemand — ne paraît donc pas conditionnée par le style et pour en faire la statistique on J)eut choisir n'importe quels textes (sauf les poésies et certains textes de prose particulièrement raffinés dans lesquels une déformation artistique intentionnelle de la fréquence naturelle des phonèmes a produit des effets spécifiques)^. Cependant par mesure de précaution on peut tâcher d'obtenir dans ce but la neutralisation des genres de style. Ce qui paraît le mieux pour cela, ce sont des notes sur diverses conversations- ou bien des journaux où figureraient différents genres de style : articles de fond sur la politique, télégrammes, articles semi-scientifiques, communications administratives, nouvelles sportives, rapports économiques, etc^
(1) J. Mukafovsky, t La phonologie et la poétique -, TCLP IV, 280 et suiv.
(2) Peskovskij a donné pour le russe une statistique phonique basée sur des notes prises au hasard des conversations : Peskovskij, « Des'at' tys'ac z\'ukov russkogo jazyka ? (Sbornik statej, Leningrad 1925, 167-191). Pour le suédois il existe im travail semblable, basé sur des notes sténographiques prises pendant des discours au Parlement suédois. Par malheur il s'agit dans les deux cas d'une statistique des sons et non des phonèmes.
(3) Voir par ex. Eldridge, « Thousand Common English Words » (Buffalo, The Clément Press, 1911).