CHAPITRE XXII
Esquisse d'une Histoire critique et comparée de la Génération de l'Homme.
Nous n'avons encore parlé de la Reproduction de l'Homme qu'à l’occasion des mammifères; ce n'est pas assez. Outre sa prééminence morale sur les autres animaux , l’homme se distingue du plus grand nombre par plusieurs endroits de sa structure, mais en particulier par quelques détails de la fonction servant à le procréer. D'ailleurs il n’est pas d'animal dont l’histoire ait été aussi bien, autant de fois étudiée-que la sienne : il y a dans le monde une classe entière d’observateurs qui consacrent à cette étude tous les instans d’une vie réfléchie. L'homme est donc le mieux connu de tous les êtres , et c'est pourquoi nous le choisirons toujours de préférence comme sujet de comparaison : non pour assimiler tout à sa nature, mais pour rendre plus sensibles les caractères distinctifs des autres espèces. Nous ne reviendrons pas sur les organes et les phénomènes que nous avons indiqués comme appartenant en commun à l'homme et à d’autres animaux : les ven <a suivantes se PapRO RER presque entièrement à notre se
L'homme est pubère vers sa quinzième année..Alors son pubis s’ombrage de poils , le fin duvet:de son menton se colore et s'épaissit, l’accroissement des organes génitaux devient plus sensible , déjà un fluide séminal imparfait s’y prépare ; les forces viennent,
la vie est plus active : inquiet, timide, incertain, mais quelquefois audacieux, le caractère ne serait déjà plus celui de l’enfance , si la volonté avait moins d'inertie : ce n'est encore que l'adolescence, mais c’est l'époque de. l'amour. Vers cet âge la voix change, devient rauque et voilée ; sans être grave , elle n’est plus aiguë. Ce changement de la voix suit les premières jouissances et quelquefois les précède.
La même révolution s'annonce en même temps chez la jeune fille, mais elle a des phénomènes différens. Ici ce n'est pas la voix qui change ; mais les mamelles se développent, les formes s’arrondissent, les organes génitaux , plus accrus, se pénètrent de sang ,vet finalement le flux menstruel s'établit et revient par périodes fixes : en outre des poils naissent au pubis , comme chez le jeune homme, et même un peu plus tôt.
« Le sang menstruel, dit Aristote, est tel que » celui qui sortirait d'une plaie récente: Ordinaire- » ment.ce flux périodique arrive quand les mamelles sis’élèvent déjà de deux doigts. Les jeunes filles ont » Ja voix plus aiguë que les garçons de leur âge, plus » aiguë aussi que les vieilles femmes : cela vient de » la glotte , dont l'ouverture est plus étroite. »
C'est alors que le tempérament se forme et que la force du corps se prononce davantage. La révolution quis’opère , guéritsouvent les maladies de l’enfance ; d’autres fois elle prépare des souffrances pour toujours. La puberté est pour ainsi dire le nœud de la vie: à partir de cette époque ; la fraîcheur et la santé des femmesdépendent de la régularité du flax menstruel:: La tempérañce dans l'union des sexes produit l'énergie da corps, la supériorité de Fiñtelligeriee et a
CHAP. XXII GÉNÉRATION DE L'HOMME. 17) longévité : trop de précocité dans les jouissances de l'amour énerve l'homme et hâte sa fin après l'avoir abruti. Souvent les maux dont on accuse une continence excessive, c'est l'onanisme ou le libertinage qui les ont causés,
La puberté ne décide pas seulement du bien-être de la vie et de sa durée : elle produit aussi tous les vices, toutes les passions, ou l'habitude des vertus; car tout s'enchaîne dans les mœurs comme dans les fonctions de l’homme, et c'est à l’âge où tant d'impressions rejaillissent sur r là âme qu'il faut se prémunir contre leur danger.
Ge n’est guères qu'à l’âge d'environ vingt ans que la semence de l’homm® est prolifique. Les très-jeunes filles conçoivent aisément dès qu'elles sont réglées ; mais à partir de la première grossesse leur crue se ralentit, outre que des accouchemens trop précoces sont toujours très-laborieux. La femme, toutefois, est plutôt nubile que l'homme : ses mamelles et son bassin ont déjà pris tout leur accroissement à un âge où l’autre sexe n'a pas encore de barbe ; et ce sont là les indices les plus sûrs de la nubilité,
L'homme est celui des animaux qui, proportionnellement au volume de son corps, a le sperme de plus abondant. Ce fluide est toujours blanchâtre : Mie réprimande Hérodote pour avoir prétendu que les peuples de l'Éthiopie l'ont noir. L’épaisseur de la semence varie et fait varier la propriété fécondante : elle est inerte si elle est trop claire. Aristote ajoute qu'elle donne plutôt des enfans mâles lorsqu’elle est épaisse et grenue , « ou composée de elo- » bules ressemblans à des grains de grêle ; ne et
» sans globules, elle ne produit rien, ajoute-t-il, ou » seulement des filles (1). » On a beaucoup développé cette conjecture , surtout depuis quelques années : on a dit que les animaux trop jeunes et ceux qui sont affaiblis par des maladies ou par les années produisent surtout des femelles , et que deux animaux, accouplés engendrent plus de femelles ou plus de mâles , selon celui des deux sexes qui a le plus d'ardeur et de puissance. D’après cette opinion , un mâle robuste , un mâle vigoureux et sain, ni trop jeune ni trop vieux, devrait surtout produire des mâles, si sa femelle est plus faible et plus délicate que lui. Ilest bien vrai que l’homme est presque toujours plus fort et moins jeune que sa compagne; il est vraï aussi que pour notre espèce le nombre des mâles paraît l'emporter sur le nombre des femelles, et cela vient à l'appui de la conjecture. On dit de plus qu’où a vérifié ce principe pour quelques animaux , pour quelques oiseaux domestiques; mais comme les unions des animaux à l’état libre et de nature n’ont lieu qu'entre des individus de même âge et de mème force, l'opinion ci-dessus füt-elle exacte , il n’en résulterait pour eux aucun désaccord, aucune inégalité dans la proportion des deux sexes. Toutefois il faudrait voir si les espèces où l'un des sexes prévaut sur l’autre par le volume et la force ont plus d'individus du sexe prépondérant. |
L'écoulement des règles revient tous les mois, et voilà d’où vient le nom de menstrues. C’est: un des caractères de l'espèce humaine , car hors le temps
(x) Aristote, de Animalibus, Gb. vi, cap. 1.
CHAP. XXII GÉNÉRATION DE L'HOMME. 181 du rut et de l’accouplement, aucun animal ne rend de sang par les parties génitales. La première éruption des règles est plus tardive ou plus précoce ; suivant la chaleur du climat et les mœurs du pays : elle est plus hâtive au midi qu’au nord , dans les capitales que dans les provinces, chez les peuples faits que chez les sauvages. L'état de la santé aussi l'avance ou l'éloigne. Nous avons dit qu’elle indique la puberté. D'ordinaire les menstrues s’interrompent après la jeunesse, et la fécondité cesse avec elles. Les femmes non réglées sont rarement fécondes, et les femmes enceintes sont rarement réglées. La cessation des règles est un des signes de la conception, surtout dans les femmes jeunes et non malades. Aristote attribue à [a . nudité de l’homme l'abondance de la liqueur séminale chez le mâle et les menstrues chez la femme : le surcroît des humeurs employé dans les autres animaux à produire des poils, des plumes ou des écailles, afflue dans notre espèce vers les parties génitales. D'ailleurs, la nudité fait une nécessité des vêtemens, et la chaleur de ces derniers ajoute souvent à la vélocité du sang et à la réplétion des vaisseaux. Les menstrues et le sperme sont plus abondans dans des corps maigres et bruns, si d’ailleurs ils sont sains, que dans les circonstances opposées. Aristote assure que lés personnes blondes sont plus sanguines et plus spermatiques : cela pouvait être chez les Grecs , mais c'est le contraire dans nos climats tempérés.
Les premiers signes de la conception sont fort obscurs : Hippocrate dit que les femmes ont'alors un claquement de dents ; Aristote insiste particulièrement sur ce que le vagin se sèche aussitôt après le
182 Liv. 1. DE LA REPRODUCTION DES ÈTRES VIVANS.
coit; d’autres disent qu'il y a des frissons, des convulsions vives et appréciables dans l'utérus, des sensations qui participent à-la-fois du plaisir et de la douleur , un certain trouble dans les entrailles, un sentimentpénible vers l’ombilic et un chatouillement vers l’ischion. On a aussi prétendu que le cou de la femme devient plus gros dès qu’elle a conçu : de-là beaucoup de pratiques aussi ridicules que chimériques. Les auteurs grecs étaient persuadés que la conception était d'autant plus certaine que le vagin avait plus d'inégalités, parce qu'ils pensaient qu'il fallait avant, tout que Ja semence füt retenue dans l'utérus. Les vrais signes de la conception sont la suppression des règles sans maladie , un léger gonflement et quelques douleurs aux mamelles, le trouble des di- . sestions, des nausées, des douleurs vagues, des frissons, des irrégularités de caractère , des goûts singuliers, des caprices changeant d'objet à chaque instant ; quelquefois aussi il survient du gonflement et. des pesanteurs dans les aines. Il Paraît certain que toutes ces incommodités et ces malaises se manifestent principalement au temps où les menstrues avaient coutume de fluer. Plus tard la femme sent les mou-vemens du fœtus. On a dit que les énfans mâles reinuaient dès le quarantième jour, et les filles seulement vers le quatre-vingt-dixième ; mais il est difficile d'assurer quelque chose de précis à ce sujet. Aristote , qui rapporte celle opinion et qui semble y croire, y joint des détails propres à l'infirmer : il assure en eflet qu’un embryon de quarante jours a le simple volume d’une grosse fourmi, encore bien que, selon lui, tous les organes soient déjà apparens : or,
comment croire qu'un Corps si petit ait des mouvemens assez marqués pour que la femme en ressente le choc?
Les anciens avaient la prétention de distinguer long-temps avant l'accouchement si la femme porte un enfant mâle ou femelle : selon eux, le fœtus mâle remue plus tôt et davantage, est plus gros, occupe le côté droit, et fait sentir la ses mouvemens ; la femme grosse d’un enfant mâle est plus colorée, et surtout à la joue droite : son pouls est plus fort, et principalement aux artères de cemême côté droit ; sa mamelle droite est de même plus grosse; elle a moins d’envies, moins de malaises ; enfin elle accouche plus tôt, mais avec plus de douleurs, et les eaux qui s’écoulent lors de l’accouchement sont plus claires: Nous avons montré dans notre Physiologie de l’homme l’origine et les causes probables de ces préjugés d'Hippocrate et d’Aristote , ou plutôt de leur siècle. Pour résumer nos raisonnemens à Ce sujet, nous devons dire que les signes énumérés ci-dessus sont plus fréquens que les signes contraires, de même que le nombre des garçons lemporte ordinairement sur celui.des filles. Or, ilest aisé de voir cé qu'il a dû arriver, c’est qu'on a regardé deux événemens d’une coïncidence accidentelle comme des choses ayant entre elles les relations constantes de cause et d’effet (1).
La durée de la grossesse estordinairement de neuf mois. On est d’abord étonné de voir les anciens faire une règle de ce dont nos lois font prudemment une excepuion, en fixant à dix mois le terme ordinaire de
(x) Bourdon, Physiologie médicale.
la grossesse ; mais lorsqu’on se rappelle leur manière de diviser le temps par périodes lunaires, on trouve que leurs dix mois de vingt-sept jours ne donnent qu’un total de deux cent soixante-dix, juste comme neuf de nos mois de trente jours. Il faut au reste remarquer que notre espèce n’est pas la seule où les naissances n’arrivent pas à jour fixe et d’une manière constante : le poulet n’éclot pas toujours précisément après 5or heures d’incubation; le chien ne naît pas ‘ constamment au bout de 62 jours. Rien donc d’étonnant si la femme peut accoucher d’un fœtus viable au bout de 240 jours, ou quelquefoisseulementaprès 300 jours. Observez en outre que l’intempérance des sexes, à laquelle l’homme est si enclin, rend de pareils calculs fort difficiles à préciser, fortincertains. Si l'en songe aussi à combien de mensonges honorables conduit le respect des mœurs et le besoin de l'estime d'autrui, on découvrira alors les vrais motifs de ces fixations de l’accouchement de sept à dix mois par toutes les bonnes lois. Lesinstitutions des peuples n’ont-elles pas pour but de servir à leur bonheur en assurant leur tranquillité ? Ainsi , c’est la pudeur des femmes, c’est l'honneur des familles, c’est une juste sollicitude pour lesenfans, c’est le respect dü au mariage , et l’incontinence naturelle à notre espèce, qui donnent à la naissance de l’homme une fausse apparence d'incertitude et d’inconstance.Chezles peuples sauvages, les femmes accouchent toujours à neuf mois ou deux cent soixante-dix jours; et il n’y a guère de variations chez nous que pour les enfans posthumes ou les premiers-nés. Toutefois il faut ajouter que mille causes morales absolument étrangères aux ani-
CHAP. XXII. GÉNÉRATION DE L'HOMME. 189 maux rendent l'avortement naturel beaucoup plus fréquent dans notre espèce qu'en aucune autre.
Il paraît certain que l'enfant est moins viable, moins capable de vivre à huit mois qu’à sept. Sans doute cela peut provenir quelquefois de ce que l’enfant à qui l'on ne donne que sept mois en a réellement neuf ; mais il est présumable aussi qu’il survient durant le huitième mois une inégalité dans les organes essentiels qui n'existait pas un mois plus tôt et qui disparaît le mois suivant. Nous reviendrons plus loin sur cet objet. |
La femme ne conçoit ordinairement qu'un enfant , à-la-fois : il en est de même de quelques gros animaux, tels que la jument et la vache. Il arrive que Ja femme enfante deux jumeaux; on en a même vu jusqu’à quatre; quelques auteurs disent cinq, jamais davantage. Aristote cite une femme quiavait eu vingt enfans en quatre couches. Ordinairemernt les enfans Jumeaux sont du même sexe, et c’est un molif de plus pour penser qu'il y a de certaines circonstances propices à la production d’un sexe plutôt que d’un autre. On assure qu'il est rare que les jumeaux survivent tous à l’accouckement lorsqu'ils sont de sexe différent. | |
On nie la superfétation dans l'espèce humaine , je ne sais pourquoi : elle doit être rare chez les animaux, car presque toutes les femelles repoussent le mâle aussitôt qu'elles ont conçu; mais il n’en est pas ainsi de la femme. On allègue contre la superfétation que le col de l'utérus se ferme hermétiquement dès que la conception est consommée ; mais que peut-on assurer à ce sujet ? On dit aussi que l'œuf humain une
186 EIV. £l. DE LA REPRODUCTION DES ÊTRES VIVANS.
fois descendu dans la matrice en occupe la capacité entière, que l’orifice des trompes n’est plus dès-lors accessible , et que la matrice étant simple et sans bifurcation dans la femme, rien n'y saurait plus parvenir dès qu'un premier embryon en occupe lx cavité; mais sait-on exactement comment le sperme s’insinue et selon quel mode il agit? Ensuite, dit-on, la matrice est simple , non bifurquée. Presque loujours, il est vrai ; mais cette règle a ses exceptions : on a cité des exemples de matrice double; j'ai vu il y a quelques années (et plusieurs médecins et naturalistes de Paris l'ont vue comme moi) une matrice bifurquéedont-un jeune médecin de beaucoup d'instruction a fait l’histoire. I} faut observer que tous les organes sont doubles ou divisés par moitié dans l’origine, et que la matrice partage cette disposition. Or, ïl arrive quelquefois que cet état natif persiste toute la vie dans de certaines parties d’une importance secondaire. Toujours est-il qu’on cite quelques observalions de matrices doubles. Enfin , ajoute-t-on, les trompes sont inaccessibles, l'utérus déjä rempli en rend l’orifice impénétrable. Oui sans doute , mais cela est-il subit? le petit œuf détaché de l'ovaire n'est-il pas plusieurs jours renfermé dans la trompe qu'il parcourt ? d’ailleurs il y a des preuves positives de la superfétation. Sans parler d’Aristote, qui prend cette fois ses exemples dans la mythologie, en citant Ja double: origine des jumeaux Hercule et Iphiclée, d’autres auteurs ont cité des faits plus décisifs. On sait l'histoire de cette femme adultère qui, recevant le même jour dans sa couche un nègre , son esclave aimé, et son mari, de race blanche cotmme elle, eut
CIIAP. XXII. GÉNÉRATION DE L'HOMME. 197 de ce double commerce, neuf mois après ,| deux enfans de deux couleurs, ressemblant l’un au mari, l'autre à l'esclave. Aristote lui-même, dans un second exemple plus grave que l'autre , rapporte qu’une femme, « ayant fait infidélité à son mari, mit au monde » deux-enfans, dont l’un ressemblait au mari, l’autre » à l'amant. » Le même auteur ajoute qu’on a vu sortir de l'utérus ( dans une fausse couche ) jusqu’à douze embryons dus à la superfétation. Ajoutons que ces jumeaux d'origine différente ne peuvent venir à bien et ne sont même admissibles qu’autant qu'ils seraient à-peu-près contemporains. Quelques personnes admeltent aussi la superfétation pour la jument , et pour des raisons semblables.
Ordinairement, avons-nous dit, les femmes restent fécondes depuis la première apparition des menstrues jusqu’à leur entier tarissement ; mais les termes de Ja fécondité ou de la puissance de reproduction sont moins précis, moins certains chez l’homme, surtout le terme final. Comme exemple de précocité on cite un prince qui, à seize ans, fut père de deux jumeaux (1). On connaît , en sens contraire, des exemples de paternité non douteuse d'hommes âgés de cent ans et au-delà. Harvey assure que Thomas Parre, qui vécut un siècle et demi, se livra aux plaisirs de l'amour jusqu'à cent quarante ans : il est vrai qu'il s'était marié à cent'vingt ans, qu'il était d’unc santé robuste, et que sa longue vie ne fut marquée ni par desinfrinités ni par des excès. En général, l'homme de nos climats ne procrée guère passé soixante ans. Les
(1) Hiler, Elementa physiologie.
188 Liv. I. DE LA REPRODUCTION DES ÊTRES VIVANS.
peuples du midi sont plus précoces que ceux du nord, mais aussi plus tôt impuissans. Au reste, il n’y a rien de fixe, rien de constant dans le règne de la fécondité; mille causes en font varier la durée : cela dépend de la force , de la santé, et surtout des mœurs : rien ne hâte la vieillesse et l’époque de l'impuissance autant que l'abus des forces et l'excès ou la précocité des jouissances. Il faut tenir compte aussi de l'amour qu'on ressent ou qu'on inspire : un vieillard aimé à plus de chances de paternité. L'extrème lenteur de l'acte vénérien dans un âge avancé en signale d’ailleurs l'inutilité autant que le danger.
Il existe pour notre espèce des causes nombreuses de stérilité. Sans parler de la difformité ou de l'absence entière des organes essentiels au commerce fécondant des sexes , sans parler de l’euneuchisme ture ou romain , l'impuissance peut provenir de l’oblitération des canaux déférens , de la fausse direction ou de là compression des conduits éjaculateurs , de la perforation maladive ou congénitale de l’urèthre au-dessous du gland, de l’engorgement de la prostate, des rétrécissemens de l’urèthre, etc. Chez la femme , la stérilité a d’autres causes fort nombreuses aussi : les trompes peuvent être oblitérées, les ovaires malades, la matrice pleine de corps étrangers, son col squirrheux et toujours fermé ; le vagin peut être fort rétréci ,'ou manquer entièrement , ou s'ouvrir dans l'intestin. On cite une femme qui devint mère dans un cas de cette dernière espèce , mais l'exemple est unique.
Il est un autre obstacle à la fécondation et au conmerce des sexes ; Je veux parler de la persévérance
de la membrane hymen, dont l’orifice de la vulve
est garni et comme fermé dans les très-jeunes filles.
Les anciens auteurs ont beaucoup parlé de cette membrane : ils la regardaient comme l'indice certain de la virginité , et celte exagération 1 fait le tourment de beaucoup d’époux ; mais l’hymen a perdu de son importance depuis qu'on s'est assuré qu'il manque quelquefois chez les plus jeunes enfans, et que d’autres fois il persiste dans sa presque intégrité jusqu’à l’accouchement. On a vu des femmes enceintes dont la membrane hymen était à peine perforée, et plusieurs. accoucheurs ont été obligés de couper cette membrane pour faciliter la sortie de l'enfant. Les anatomistes modernes ; habitant presque tous des villes capitales , conviennent presque unanimement que lhymen est une chose assez rare ; mais il est surtout très-rare qu'il naisse delà des obstacles réels à la copulation.
Souyent aussi , les organes étant parfaitement conformés, la stérilité est le simple effet d’un défaut de convenance ou de sympathie entre les époux. Voilà pourquoi l’ancienne épreuve du congrès était déraisonnable , indépendamment du ridicule et de lindécenge attachée à une coutume aussi indigne. Le marquis de Brinvilliers, juridiquement déclaré impuissant sur le témoignage de son infäme épouse et d’après l'épreuve si peu sûre du congrès, eut ensuite plusieurs enfans d’une autre femme. Mème chose arriva à un marquis de Langey en 1677, et ce fut même à cette occasion que le Parlement renonça pour toujours à
des prâtiques aussi honteuses que mensongères.
Les enfans retiennent ordinairement quelque chose
100 LIV. II. DE Lâ REPRODUCTION DES ÊTRES VIVANS.
de leurs deux parens : ils leur ressemblent pour la taille, lastature , pour les traits de laphysionomie, pour l'organisation non moins que pour l'intelligence, les passions et lecaractère. Il n’y a pas jusqu'aux défauts corporels, jusqu'aux difformitéset maladies, qui ne se transmettent d'une -généralion aux générations suivantes, On voit dans quelques familles plusieurs lignées de boiteux, de myopes, de bossus , de phthisiques, de calculeux , de rhumatisans , d’épileptiques, de goutteux, de maniaques, etc. Les taches, les signes naturels , les tics, les mouvemens désordonnés , se transmettent fréquemment aussi des pères aux enfans; mais, dans ces derniers exemples , l'influence de limitation s’unit à l'empire de la succession et de lhérédité. On voit pendant des siècles les mêmes caractères moraux et physiques distinguer les mêmes familles, principalement parmi les classes élevées et puissantes, jouissant de l’oisiveté corporelle et d’une situation parfaitement stable ; souvent même il en résulte pour elles des surnoms et des sobriquets caractéristiques que l'usage finit par consacrer durablemeïit, Nous en voyons des exemples parmi nous, mais principalement chez les anciens Romains. Les Grecs attachaient beaucoup d'importance à ces caractères de famille et d'hérédité : on en voit la preuve dans les écrits d'Homère, d'Hippocrate et d’Aristote. Hélène ; dans l'Odyssée, reconnaît le fils d'Ulysse en Télémaque parcourant les mers et visitant la cour du roi Ménélas , uniquement à la couleur de ses yeux.et à la forme de ses mains:: « Vous êtes le fils d'Ulysse , lui dit Hélène? — Ma » mère, la vertueuse Pénélope l’atteste, répond le » jeune prince : c’est le témoin le plus sûr. » Aloïs la
reine lui dit à quels caractères infaillibles elle l’a reconnu. Nous verrons combien cette vieille tradition des peuples perpétuée par un grand poète est d’accord avec les observations des naturalistes'modernes, et vers quelles conséquences cela conduit. Ajoutons cependant que les caractères de familles ne'se transmettent pas toujours exactement à chaque génération nouvelle : quelquefois les enfans ressemblent, non à dleur père, mais à leur aïeul, Aristote assure avee conviclion + qu'une Sicilienne eut d'un noir une fille » qui se trouva blanche , mais que l'enfant de cette » fille fut noir comme. son aïeul. » Cet auteur ne dit pas si l'union était légale ; ‘il n'élève même aucun doute sur la moralité des personnes. On croit avoir remarqué, nous l'avons dit, que les garcons ressemblent davantage à leur père et les filles à leur mère ; mais la chose n'est pas sans quelques exceptions : tantôt c'est:au père que ressemblent tous les enfans, ‘tantôt c’est à la mère. On a fait la même observation pour les animaux : la jument Dicœa, dit à ce sujet Aristote , faisait tous ses poulains ressemblans au mâle qui l'avait fécondée. Une remarque que chacun a faite, c’est que les jumeaux se ressemblent toujours.
Toutefois les Anciens aliaient plus loin que nous pour les idées de ressemblance : ils prétendaient qu'un homme privé d’une partie du corps, d'un membre*, d’un organe isolé, engendrait des êtres incompiets comme lui. La chose n'est pas exacte : l’observation la plus superficielle montre le contraire. Nous ne voyons pas qu'un borgne, un manchot , un amputé , produise des enfans mutilés à son image. Gette opinion paraît née de l’ancienne théorie du mélange des
liqueurs; et si elle était vraie, elle fortifierait beaucoup le système plus moderne des molécules organiques ( }$ mais nous avons dit qu'elle ne mérite aucune confiance.
Le fœtus humain communique avec la matrice ou plutôt avec la mère par le cordon ombilical et le placenta : c'est par cette voie que lui vient du sang nourrissant tout prêt respiré. Il est entouré de liquides comme les autres mammifères; il a les mêmes membranes qu'eux, à l'exception de l’allantoïde : sa vésicule ombilicale , ainsi que nous l’avons dit, est fort petite et bientôt oblitérée. Le eorps du fœtus est plié et fléchi sur lui-même ; la tête repose ordinairement sur les genoux ; elle est la partie la plus rapprochée du col de l'utérus, parce qu'elle est la plus pesante, et aussi vraisemblablement pour d’autres raisons peu connues , puisque cette disposition est la mème dans tous les mammifères : c’est la tête qui sort la première. Ensuite viennent les autres parties du fœtus et après elles le placenta et les débris des membranes rompues : c’est là ce qu’on nomme le délivre. La femme a ensuite des lochies , après quoi vient la fièvre de lait. L'accouchement de la femme est plus lent et plus laborieux qu’en nul autre animal : il paraît certain qu'elle éprouve aussi plus de douleurs.
Le nouveau-né respire , crie aussitôt, rejette par le même effort le méconium , son premier excrément ; bientôt un instinct de conservation le conduit vers les mamelles, et c'est là qu'il se fixe comme à un autre utérus.
{1} Voyez Buflon, Fistoire naturelle.