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CHAPITRE IIT

Étres ambigus : eause d’erreur et de confusion. Existe-t-il des êtres intermédiaires aux animaux et aux plantes ?

Celui qui ne connaît la vice que pour l'avoir étudiée dans l’homme et dans les gros animaux les plus rapprochés de l’homme, lit avec dédain ces ennuyeuses discussions dent le but est de distinguer sans erreur un animal d'avec une plante : il regarde comme impossible toute confusion entre des êtres si différens à ses yeux prévenus; tant de recherches lui semblent de vaines subtilités.

S'il n'existait sur la terre que des animaux aussi bien caractérisés que le sont les oiseaux, les poissons et les quadrupèdes, sans doute il re serait pas besoin d'enseigner à les séparer d’avec les végétaux : la barrière mise entre eux par la nature devrait suflire. Leurs sens si manifestes , leurs mouvemens spontanés, la symétrie et la complexité de leur structure, et plus que tout cela, l'instinct qui dirige leurs actions, pré serveraient sûrement de toute erreur. Alors on pourrait se contenter de dire avec Linné, Vegetabilia cres-

cunt etvivunts Animalia crescunt , vivunt et sentiunt : et tout incomplète qu’elle est, cette courte et jolie définition serait suffisante. Il ne serait pas besoin non plus de distinguer , d'avec les végétaux, les insectes, les crustacés , les coquillages symétriques , espèces de vertébrés retournés et en miniature, Mais il faut remarquer que les animaux n'ont pas tous cette perfection apparente : tous ne sont pas aussi compliqués, ni tous aussi visiblement mobiles, La preuve en est que Tournefort, homme d’un bon esprit et grand naturaliste, forma neuf des genres de sa dix-septième famille des plantes avec les polypiers connus de lui et des savans ses contemporains. Depuis Tournefort, Trembley consacra un temps fort long à s’assurer si l’'Hydre d’eau était un animal ou une plante, et les expériences auxquelles il se livra pour éclairer ses incertitudes , le conduisirent à une découverte que les écrivains d'alors ont vivement célébrée. Les tâtonnemens de Trembley sont d'autant plus remarquables , que déjà avant lui Peyssonnel avait observé que de petits animaux habitaient les différens compartimens des coraux. Cette découverte, Ellis et Solander l'avaient étendue à toutes les sortes de polypiers; et Donati, Réaumur et B. de Jussieu la consacraient déja ou dans leurs leçons ou dans leurs ouvrages. Cependant il resta long-temps des doutes dans les esprits et de Pobscurité sur la matière.

Les grands naturalistes du dix-huitième siècle furent tous frappés de ces difficultés; lillustre Buffon surtout sut les apprécier : il proposa, en conséquence, d'établir une classe d’êtres intermédiaires aux deux règnes, Linné , à qui cette idée parut juste, quoi-

CHAP. HE. ÊTRES AMBIGUS. g) qu’elle fût de Buflon, la réalisa par le nom de Zoophytes (animaux-plantes), qu'il donna à ces êtres équivoques si nuisibles aux généralités dont sans eux les deux règnes seraient susceptibles. Le célèbre Pallas imita Linné en eette occasion comme en tant d’autres; M. Cuvier lui-mème admit le mot et la distinction qu'il consacrait: mais M. de Lamarck a depuis rejeté le mot et la chose.

Tant d’hésitations et de doutes de Ja part d'hommes aussi éclairés ne tenaient pas seulement à l'obscurité du sujet ; ils avaient leur source essentielle dans une première et fausse direction de vues et d'études : concentrés dans lears cabinets, les naturalistes étaient trop loin de la nature. On avait trouvé des corps solides, des coraux, des éponges, des alcyons, des polypiers de mille formes, tantôt nus, tantôt recouverts de corps mous et mobiles. On confondit toutes ces choses; on ne distingua pas l'habitant d’avec sa demeure , le polype d'avec son polypier. Loin de regarder le corps mou comme le fabricateur de la masse solide , on crut que ce dernier corps produisait Pautre; et comme on voyait ces polypiers s’aceroître et come végéter, on les prit sans cérémonie pour des plantes , et les polypes furent regardés comme les fleurs de ces plantes singulières. Ilest juste de dire qu’à l'époque où ces êtres se reproduisent, leur cerps est couvert de petits gemmes. où bourgeons qui ne sont pas sans quelque analogie avec de certaines fleurs. d’une stracture peu distincte. Maïs quand on vit que ces prétendues fleurs étaient mobiles , quand on vit qu'elles paraissaient sensibles, on fut alors dans un grand embarras ; et c’est pour en sortir qu'on les .

nomma Zoanthes : c'est-à-dire animaux- fleurs ow fleurs animées.

La vérité est (et cela est bien certain aujourd’hui) que les polypes composent eux-mêmes ces espèces de végétations solides qui leur servent de demeures, à-peu-près comme les mollusques forment leurs coquilles, le taret son fourreau, l'écrevisse son test, les tortues leurs carapaces, les poissons leurs écailles, les insectes leurs élytres, les oiseaux leur plumage , les tatous leur toiture, les baleines leurs fanons, les quadrupèdes leurs poils et leurs défenses, et l’homme ses cheveux, ses ongles et son épiderme. Il y a dans tous les êtres vivans certaines parties qui végètent; et si l’on jugeait de chaque animal d’après ces parties. végétantes de son corps, il faudrait les ranger tous parmi les zoophytes de Einné et de Pallas. :

Voici toutefois à quels signes on peut reconnaître si un corps vivant , si un Corps Crganisé, se nourris sant et s’accroissant par lui-même, si un être#doué d’une température propre et se reproduisant, est un végétal ou un animal.

S'il se meut chaque fois qu’on l'irrite en fe touchant, si d'ailleurs il se meut spontanément pour vaquer à ses besoins, s’il est plutôt adhérent au sol qu’enraciné dans la terre, si son corps est pourvu d’une cavité centrale, si lorsqu'on l’a tué il se putréfie, si les parties séparées de son corps et jetées au feu brülent avec une sorte d’effervescence et en répandant une odeur de corne ou d’ammoniaque , si en le décomposant par les procédés chimiques il donne plus d'azote que;de carbone; alors on peut être assuré qu’un pareil être est un animal. Mais si

CHAP. III. ÈTRES AMBIGUS. (e le corps vivant, d'une nature équivoque, ne jouit d'aucun mouvement à-la-fois durable et spontané, s’il est dépourvu d’une cavité intérieure, s’il tient dans le sol et que, détaché de ses adhérences, il ne tarde pas à se faner et à mourir, si une fois mort il se dessèche ou fermente sans putréfaction, s’ii brûle sans odeur de plume ou de corne torréfiées, et si son résidu , très-considérable , est charbonneux; dors il s'agit là d'un végétal.

Ces caractères sont suflisans et la plupart faciles à apprécier. Je n'ai point fait mention de la sensibilité dans cette distinction positive des êtres vivans, car pour les animaux inférieurs surtout ( les seuls dont il soit quelquefois difficile d'apprécier la nature ), ce n’est qu'à l'aide de mouvemens excités qu’on peut juger s'ils sont sensibles. de n’ai point parlé non plus des phénomènes de la reproduction : il est évident qu'il n’y a d'ambiguité embarrassante que pour des êtres dont les fonctions sont d’une grande obscurité ou tout-à-fait inconnues. Ce n’est point, comme on pourrait le penser , les plus parfaits, je veux dire les plus complexes des végétaux, qu'on est exposé à confondre avec les animaux les plus simples. Un peu de réflexion fait voir qu'il serait impossible de ne pas toujours discerner une plante feuillée et fleurie d’avec n'importe quel animal. Mais on a souvent confondu les êtres les moins caractérisés des deux règnes : l'ensemble des animaux et l’ensemble des plantes forment donc comme deux pyramides qui se toucheraient par leurs bases. ;

Voyez combien il est difficile de caractériser par une formule courte, mais positive, ce qui conslitue

et différencie l'animal ! Aussi M. Cuvier , qui employa vingt annéés de sa vie à scruter l’organisation des êtres aimés, depuis le simple polype jusqu’à l'homme, s'est-il sagement abstenu d’une définition générale. Plus on à vu d'animaux, plus on a de peine à les définir. La difficulté n’est pas de savoir ce qui est propre aux seuls animaux, mais ce qui leur est commun à tous, parnñ ces choses qu'eux seuls possèdent. On sait bien qu'ils ont seuls un cerveau, des nerfs, des muscles , un cœur, des poumons, un estomac, un squelette : on sait qu'eux seuls se meuvent, digèrent , respirent , qu'eux seuls ont du sang et semblent sentir : maïs que leur reste-t-il de tous ces caractères, quand on redescend la longue chaîne qu'ils forment, depuis le dernier anneau jusqu’au premier? presque rien. On voit successivement disparaître les poumons , les olandes , le cerveau, le squelette , le cœur, les branchies, le sang, les nerfs, les muscles et enfin les vaisseaux ; à peine est-on sûr si tous ont une cavité digestive ou un estomac. Cependant , comme on retrouve ce dernier organe dans la presqu'universalité des animaux, et comme on le retrouve manifestement dans ceux même qui ne conservent plus aucun autre organe visible , on est porté à croire qu'il existe dans tous ; et si nos recherches sont vaines pour le découvrir dans plusieurs, il faut croire que c’est faute d'assez d’adresse , faute de sens assez délicats, et pro= bablement aussi à cause de l’exiguité des êtres où nous le cherchons sans le trouver. On admet, en conséquence , que tous les animaux ont un estomac et qu'ils digèrent : on suppose en outre que tous sont sensibles ; mais ce qui est sûr, c’est que tous, ét eux

CHAP, IV. CONDITIONS DE LA VIE. La

seuls , ont des mouvemens spontanés et durables. Ce dernier caractère est le plus évidemment universel.

Résumé. S'il me fallait donner une définition générale des animaux, je dirais : Estomacs servis par des organes. L'estomac est, en effet, la grande pièce essentielle de tout être animé , comme le grand ressort est Ja pièce indispensable d’une pendule. Je sais bien que les nerfs et les muscles, organes du sentiment et du mouvement , paraissent d’une nature plus relevée que l'estomac ; mais sans lui que seraient-ils ? On dirait un ressort d’acier faisant mouvoir des aiguilles d'or, lesquelles sans lui resteraient immobiles.

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