CHAPITRE XLV
Des principaux vices de la prononciation.
La lettre r est celle qu’il est le plus difficile de bien prononcer. Les enfans, les femmes faibles et les paralytiques , ont souvent la plus grande peine à rendre le son équivalent à cette lettre. Ce vice de la parole, qui paraît parfois provenir de la brièveté ou de la trop grande fixité de la langue , est celui dont la persévérance de Demosthènes parvint à le corriger (i). Le trop d’épaisseur delà langue surtout rend difficile l’articulation des mots que IV concourt à former :
[\) Voy. Plutarque , Vis de Démosthènes.
698 uv. V, DES MÛUVEMENS DE l’HOMMÊ.
cela peut aller jusqu’au grasseyement , défaut si commun dans nos provinces du nord. On a attribué le grasseyement au voisinage de la mer5 à la fréquence des brouillards , à Fusage du cidre; mais c’est à tort. La preuve qu’il est le fruit de l’éducation bien plus que le produit naturel des localités , c’est que ce défaut est celui des personnes partageant leur oisiveté entre les villes capitales et la province : infirmité des gens du grand monde, ou de ceux qui aspirent à s’y faire admettre ou à paraître y vivre , les campagnards en sont exempts. C’est uniquement l’imitation qui l’a produite , comme elle l’a propagée. La ville a voulu imiter la cour , et la province imiter la ville (1) ; et comme toute qualité est voisine d’un défaut , on a souvent pris le défaut pour la qualité; et de proche en proche le vice s’est accru à mesure qu’il s’éloignait de sa source. Il est bien rare que le grasseyement ait pour cause la faiblesse. On voit beaucoup de paralytiques hésiter
(1) Cette manière de parler , il faut le dire, n’est pas toujours sans une sorte d’agrément ; elle sied surtout aux femmes : Feminas verba batba decent. Cela est vrai chez nous aujourd’hui comme chez les Romains du temps d'Horace. Mais le désir d’être gracieux est. la grande cause qui corrompt le langage , sous prétexte de l’embellir; ce sont surtout les villes capitales qui en donnent le mauvais exemple, aussitôt copié avec excès par le reste de la nation. Les Parisiens , par exemple, sont arrivés au point de ne plus mouiller leurs il; leur prononciation , sous ce rapport, ressemble à celle des fiévreux qui ont la bouche sèche.
C 11 A r> . XLV, DÈS VICES DE LA PAÏIOLË. 699
péniblement en parlant, ou ne pouvoir prononcer certaines lettres , mais sans jamais grasseyer.
Le bégaiement est un autre vice de la parole, qui tient beaucoup moins à la langue qu’au cerveau. Ses nuances varient jusqu’à l infini, depuis la simple hésitation jusqu’à l’entier brisement des sons. Il est extrêmement rare chez la femme, laquelle s’observe avec plus d’assiduité dès le plus jeune âge. Ce défaut est presque toujours le résultat, ou de la pétulance , ou du désordre des idées : la preuve en est qu’on cesse de bégayer dès qu’on chante ou qu’on récite avec cadence des choses sues par cœur •, la preuve en est que beaucoup de personnes ne bégayent que lorsque certaines passions les troublent ou les agitent. La langue ne bégaye souvent que pour mieux se conformer à des pensées incertaines. On a dit cette infirmité héréditaire , par la même erreur qui a fait paraître contagieuses des maladies seulement épidémiques. C’est bien moins le bégaiement qui se transmet des pères aux enfans, que le caractère même de la pensée : d’ailleurs l’imitation peut l’engendrer comme tant d’autres défauts. Au moment ou j’imprime ces lignes ( mars 1 828 ) , les journaux retentissent de l’annonce pompeuse d’un remède souverain contre le bégaiement. Ce remède, chacun le porte en soi-même, mais à des degrés diiférens*, je veux dire l’attention qui
700 Liv. V, DES MOUVEMENS DE L’HOMME.
observe, et la volonté qui réprime. On a vu dans ces derniers temps un grand exemple de ce que peut cette volonté. Un jeune homme d’un nom célèbre, et héritier présomptif d’une pairie, avait le malheur de bégayer depuis son enfance. Son peie , un des plus grands hommes de l’époque , lui rappelait sans cesse le courage et le succès de Démosthènes, cherchant ainsi à fortifier sa volonté par 1 espérance. Enfin , le jeune homme s arma de résolution ; et dans un temps ou les choses de la Grèce étaient à l’ordre du jour, il se promit bien d imiter l’exemple de son plus grand orateur. A chaque instant on le voyait s’enfermer seul, et une lois barricade chez lui, on l’entendait déclamer sur tous les tons et souvent la bouche pleine. Mais voici ce qui arriva : comme les cailloux de Démosthènes lui manquaient parfois a Paris, il les remplaçait par divers corps. Des morceaux de plomb et des balles se trouvant un joui sous sa main , il n hésita point à en faire usage : cet usage il le répéta, et cela à faut de reprises en quelques jours, qu’à la fin il éprouva des symptômes d’empoisonnement. Mais cet accident fut bientôt arrêté. La résolution seule lui resta , et par elle sa prononciation devint pure et noble, comme celle de son vénérable auteur. L’est à ce point, qu’aujourd’hui pair de France, il lui arrive ( aux applaudissemens de ses illustres