‹ Principes de politique positive d'après SolvayChapitre 17 sur 17 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

L'action politique proprement dite.

Après avoir fait l'exposé des conditions dans lesquelles nous croyouis, avec Solvay, à la constitution possible d'une science politique positive, basée sur une philosophie dégagée de l'étude même des divers facteurs qui interviennent dans la production des phénomènes sociaux, il nous reste à envisager un point de vue essentiel, à savoir s'il est possible de tirer des conclusions pratiques utiles d'une science ainsi élaborée.

Etant donné que des principes désormais existent, pouvant conduire, dans leurs déductions logiques, scientifiques, à des formules de gouvernement des sociétés humaines, complétées par les apports nombreux que peuvent faire, dans le domaine de l'organisation sociale et économique des peuples, toutes les autres sciences, est-il légitime, est-il raisonnable de croire que ces principes et formules sont susceptibles d'une application progressive dans la vie sociale intégrale et jusqu'à aboutir à leur triomphe final? Peuton, en d'autres termes, concilier la théorie et la pratique?

Il est indéniable qu'ici, les difficultés sont considérables. La vie intérieure aussi bien qu'extérieure des peuples organiquement constitués puise ses fondements dans le passé et se trouve à ce point enserrée dans des notions et des principes de droit, fixés par la force, et l'arbitraire, les usages, les coutumes, les traditions et les préjugés, qu'il serait puéril de sous-évaluer les difficultés que doit rencontrer leur mise en application pour régler les rapports entre individus aussi bien qu'entre nations. Les méthodes politiques toujours en usage sont, nous l'avons vu, exclusivement empiriques. A moins d'être le produit du bon vouloir d'un prince ou d'une oligarchie, les institutions ne sont en généml que le terme ultime d'un processus que déjà nous avons analysé : des actes répétés deviennent des habitudes, les habitudes conduisent facilement à des règles, les règles

deviennent la base des institutions. C'est-à-dire que celles-ci, dans leur forme actuellement réputée la plus parfaite, voient le jour lorsque des éléments qui sont présumés représenter l'opinion publique, émettent dans certaines circonstances des vœux, que ces vœux sont repris par le législa- MU teur qui leur donne force de loi et que les gouvernements sont chargés *" d'exécuter.

Ces procédés politiques ont certes pu être justifiés dans les temps passés, alors que les sciences en général étaient à peine ébauchées et que la vie sociale elle-même, infiniment plus simple, plus familiale se déroulait au sein de chaque pays, cantonné en d'étroites frontières. Encore est-on autorisé à leur imputer les calamités sans nom, servage, famines, inquisitions, guerres civiles, révolutions et guerres innombrables dont l'Histoire nous apporte de si émouvantes relations. Mais les sciences dites naturelles ont, spécialement durant le xix^ siècle, réalisé des progrès à ce point prodigieux, qu'un monde nouveau s'est formé insensiblement, plus mouvant et plus complexe dans lequel la vie sociale n'a plus que de vagues ressemblances avec la vie sociale du passé. '

Et pourtant la vie moderne, quoique régie déjà par certains principes de droit nouveau, est toujours livrée, dans ses manifestations les plus fondamentales et les plus nombreuses, à des concepts juridiques et politiques surannés, souvent iniques, tenant des sentiments plus que de la raison et que chaque nouvelle génération se contente de transmettre, après quelques adaptations, à celle qui la suit. Les sciences morales et politiques sont loin d'avoir réalisé des progrès aussi marquants, que ceux observés dans les sciences naturelles. La science contemporaine s'est appliquée à étudier la nature beaucoup plu5 que l'homme et les besoins chez celui-ci ayant grandi à l'apparition de chaque nouveau progrès, on en arrive à devoir faire cette constatation affligeante, que la lutte, lutte entre hommes, lutte entre classes, lutte entre nations est devenue plus âpre que jamais, malgré le développement, raffinement présumé de la civilisation.

L'égoïsme gouverne le monde, disent les uns, ce sont les sentiments qui mènent l'Histoire, dit Gustave Lebon. Tous sont bien d'accord en fait si l'on veut bien admettre que les sentiments n^ sont, après tout^ le ph souvent, que les manifestations déguisées de la défense de certains intérêts] directs ou indirects, matériels ou même moraux. Et dès lors, si socialement et politiquement le monde est livré uniquement aux traditions, aux intérêts et aux sentiments, comment formuler un avis optimiste sur un essai dl rénovation purement scientifique de la vie politique et conséquemment d| la yie sociale elle-même !

Devant un problème aussi complexe, aussi arda, il faut, avant tant, mettre de l'ordre dans les idées. Nous avons jusqu'ici accordé touw l'importance à la théorie. Les lois et rapports qui représentent les élémenl d'une science politique positive, existent, nous croyons l'avoir démontr^ Nous voulons, avec Solvay, mettre les progrès réalisés dans les sciences ai

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service du i)rogrès social. Il importe de concilier la théorie avec les réalisations : ainsi apparaît l'wîuvre à accomplir par des réformateurs prati(iues. L'homme d'action véritable doit se poser ici diverses questions : quel est le but qu'il assigne à ses eflorts? Quels obstacles s'opposent à sa réalisation? Quels moyens propose-t-il pour les surmonter? C'est-à-dire qu'il importe, pour créer tout un ensemble d'institutions nouvelles, re({uises par l'étude théorique, de définir avant tout le point de dépari; de souligner la nature et la portée des institutions qui existent; d'indiquer ensuite celles dont on suggère l'adoption en leur lieu et place et qui doivent conduire à la création d'un milieu social meilleur, conforme à la science et à la morale ; de déterminer enfin la méthode, ou, si l'on préfère, les procédés par lesquels il serait possible de concilier cet idéal juridique et politique avec les réalités positives : ce sont là les trois points que nous allons examiner.

Lorsque l'on envisage l'existence des sociétés humaines au point de vue purement politique, on ne peut les concevoir que de trois manières : liberté réglementée dans l'Etat juridique, licence absolue dans l'anarchie, tyrannie sous un régime despotique.

Dans le premier cas. point d'institutions organiquement constituées; la force tiedt lieu de droit. Il devait en être ainsi dans les sociétés primiiives et il en est encore ainsi de certaines peuplades d'Afrique.

Le second cas s'observait également autrefois chez la plupart des peuples en voie de civilisation et se retrouve de nos jours dans les monarchies despotiques d'Asie. Point n'y est besoin d'institutions, puisque toute la vie sociale est subordonnée à la volonté exclusive du tyran.

Le troisième cas est représenté par les nations modernes, avec des institutions politiques et juridiques plus ou moins perfectionnées : c'est celui qu'il importe d'envisager lorsqu'il s'agit d'appliquer les principes d'une politique scientifique positive.

D'une manière générale, on peut dire que l'on retrouve dans la charte qui régit chacune des nations civilisées contemporaines, ce grand principe proclamé par les jurisconsultes de Rome, qui veut que tout homme soit libre et qu'il puisse user de sa liberté comme il l'entend, à condition de respecter la liberté d'autrui. Ce sera éternellement la gloire de la Révolution française d'avoir repris et formulé ce principe dans la Déclaration des Droits de l'Homme : il put ainsi être transposé du domaine privé où il s'identifiait avec un principe de charité, dans le domaine public, pour donner lieu à un commandement, puis au Droit constitutionnel moderne. Ce sera éternellement aussi la gloire de cette charte célèbre d'avoir posé le principe de la souveraineté des peuples, l'humanité n'étant plus guidée « par des;. bons princes '', mais disposant librement,'^ volontairement de ses destinées, travaillant à son bonheur, cessant d'y être aidée par charité

pour l'être uniquement par le droit, base de toute la construction politique et juridique qui fut édifiée dans la suite.

Mais ce second et grand principe proclamé par la Révolution française ne se retrouve pas dans le Droit public adopté par tous les pays dits de haute civilisation et loin de réaliser l'idéal d'une société, l'Etat reste chez certains d'entre eux condensé dans la volonté des gouvernants, prince et oligarchie, où il ne peut, par conséquent, être considéré comme étant l'expression de la volonté collective des gouvernés. Un pays dont les institutions reposent sur le droit dit constitutionnel est régi par trois pouvoirs : judiciaire, législatif et exécutif.

Le premier, au point de vue où nous nous plaçons n'est pas en cause; les deux derniers seuls importent. L'organisation de l'un et l'autre est extrêmement variable. On pourrait même dire qu'elle est propre, dans ses modalités, à chaque pays. Ici, le pouvoir exécutif est entre les mains du monarque, chef de l'Etat, qui désigne lui-même le gouvernement responsable. Un corps constitué, choisi par la nation est présumé l'aider dans sa tâche. Les ministres ne sont pas comptables de leur gestion vis-à-vis de lui. Ils proposent au Souverain de le dissoudre chaque fois qu'il cesse d'être docile.

Là, la nation dispose d'une représentation sous la forme d'une chambre, qui étudie des projets de lois, dont l'initiative émane de ses membres ou du gouvernement : mais les ministres, c'est-à-dire le gouvernement luimême, est désigné par le souverain et n'est pas responsable vis-à-vis de la chambre.

Ailleurs, le pouvoir législatif émane exclusivement de la nation. Le gouvernement est choisi parmi les membres de la majorité de la ou des chambres, désignées par elle. Les lois et décrets sont promulgués au nom du souverain, mais celui-ci n'intervient dans les affaires publiques que dans les limites prescrites par la constitution et joue le rôle de témoin plutôt, à la manière de la chambre dans certains autres pays.

Ici encore, c'est la formule républicaine, expression plus complète de la représentation intégrale de la volonté collective : tous les pouvoirs émanent de la nation et sont responsables vis-à-vis d'elle.

Ailleurs, c'est l'Etat fédératif, également sous la forme républicaine, dans lequel une autorité fédérale exerce une action souveraine sur des « cantons » dans certaines questions d'intérêt général ; puis à côté d'elle, des autorités dites « cantonales ». qui règlent librement les matières d'un intérêt plus particulier. Dans certains cas, on y recours au référendum.

Ailleurs encore, dans le régime dit de la " Confédération d'Etats » on voit un groupe d'Etats parfaitement autonomes, conservant respectivement leur forme propre et leur souveraineté, mais agissant de concert lorsqu'il s'agit d'intérêts supérieurs, parfois à l'intervention d'un ou deux organe» centi'aux qui laissent à chacun des Etats particuliers le droit de promulguer les décrets utiles.

Enfin, il convient de citer le K'gime politique des pays communément dénommés - colonies » et où sont en vigueur des systèmes très divers, depuis la mise sous tutelle des jieuplades inorganiques, jusqu'à l'autonomie et l'indépendance à peu près complète, avec une organisation des pouvoirs comparables à celle des pays dits de haute civilisation.

Dans tous ces systèmes de rt'j)résentation nationale, à laquelle est dévolue en fait ou apparemment seulement le pouvoir législatif, les mandataires appelés à faire partie des corps constitués sont désignés par le peuple, mais dans des conditions fort variables.

Ici, leur choix est fait à l'intervention directe des électeurs. Là, leur élection se fait à deux degrés ou bien une minorité de citoyens participent seuls aux élections. Ici encore, le même électeur dispose de plusieurs voix, et le nombre de voix varie suivant certaines conditions prévues par la loi. Ailleurs, le même citoyen vote dans diverses circonscriptions; ailleurs encore le chef de l'Etat lui-même est désigné par une élection à plusieurs degrés et pour une période déterminée.

Puis, dans certains pays déjà plus démocratiques,c'est le système dit du suffrage universel « un homme, une voix «, qui intervient comme instrument par excellence de la souveraineté populaire. Enfin, l'élection des mandataires du peuple est régie soit suivant le système dit majoritaire, soit suivant celui de la représentation proportionnelle.

Comme on le voit, les conditions dans lesquelles se présentent devant l'analyse, les grands principes de la vie politique des pays les mieux évolués sont des plus variées. Elles donnent lieu à des régimes divers, allant du régime le plus réactionnaire jusqu'au régime le plus libéral et le plus démocratique. Est-ce à dire que cette diversité doive rendre illusoire toute tentative de rénovation dansj le |sens requis par les enseignements de la politique positive ? Sous la poussée des événements dont nous venons d'être les témoins, le monde subit en ce moment une transformation plus radicale, plus complète que toutes celles qui nous sont renseignées par l'Histoire. La démocratie marche à pas de géants et qui voudrait assurer que les peuples qui, hier encore, étaient politiquement les plus réactionnaires, rompant les entraves qui les arrêtaient dans leur essor, ne mettront pas fin une fois pour toutes, à cette sorte d'esclavage moderne, qui lesétoufïe dans leur vie matérielle, morale et intellectuelle, pour se proclamer enfin les maîtres et les juges à la fois de leurs destinées ! Après les souffrances sans nom qui viennent d'être imposées, pendant cinq longues années, à des millions d'hommes, qui donc voudrait prétendre que ceux-ci rentreront au foyer avec les manières de penser et les sentiments qui caractérisaient leur vie passée et douter que de ce cataclysme sans nom, sorte un monde nouveau d'idées comme un monde nouveau de faits !

On ne peut pas, lorsque Ton envisage une œuvre générale de rénovation pi'atique, ne pas tenir compte de l'aspect nouveau sous lequel se présente le problème social.

Au point de départ nous retrouvons les institutions politiques et juri-^ diques telles qu'elles existaient avant la guerre. Au seuil de l'action, nous ne pouvons perdre de vue qu'une révolution est en train de s'opérer dans les idées et qui peut, qui doit favoriser la mise en pratique de méthodes politiques nouvelles, inspirées avant tout par les enseignements puisés aux sources de la science. Il importe que dès maintenant l'on substitue une politique de principes positifs et scientifiques à des gouvernements d'expédients et d'intérêts égoïstes. Il importe aussi qu'il soit mis fin à ce dogme, si ingénieusement entretenu au sein des masses par tous ceux qui touchent de près ou de loin à la réaction qu'il faut, avant tout, dans l'action politique, respecter les traditions.

Les traditions sont des actes ou de simples représentations mentales de faits qui répondent à certains sentiments,, bons ou mauvais, qui sont consacrés par l'usage et que l'on répète ou que l'on invoque parfois dans la conduite individuelle ou collective. Elles peuvent, dans certains cas, être observées avec avantage, être utiles ou agréables, mais on ne peut perdre de vue qu'elles prennent leur origine dans le passé ; qu'elles ont donc pu convenir à des situations, à des états d'idées ou de sentiments déterminés, dont elles tenaient toute leur valeur et l'on ne conçoit pas qu'elles puissent être invoquées partout et toujours et surtout dans un domaine aussi mouvant, aussi variable et aussi complexe que le domaine politique. Détail typique, ceux qui les invoquent le plus volontiers, les conservateurs réactionnaires, qui ont généralement des privilèges ou des situations acquises à défendre, y recourent suivant les circonstances et les dédaignent bien volontiers lorsqu'elles sont contraires à leurs intérêts. Quelle tradition plus belle que celle qui voudrait que la femme de l'ouvrier restât à son foyer, comme au temps passé, pour y veiller aux travaux du ménage et à l'éducation de ses enfants î Que l'on propose le vote d'une loi interdisant le travail des femmes et des enfants, il n'y a plus de tradition bienfaisante en cause : l'égoïsme sacré reparait chez les traditionnalistes conservateurs et tous, ils lutteront avec passion contre toute réforme de cette espèce.

Il est de toute évidence que seule une politique scientifique, appliquée concurramment avec des principes de morale et de droits positifs, produits de la raison et non du sentiment sera capable de promouvoir normalement et rapidement l'essor des peuples vers de meilleures destinées. Rien ne s'oppose, au surplus, à ce qu'il soit tenu compte des traditions et des usages qui s'observent dans certains domaines de la vie sociale, mais seulement à condition,comme nous l'avons vu déjà, qu'ils ne soient pas en opposition avec les règles enseignées par cette science.

Et s'il est des traditions que l'on ne verrait ainsi disparaître qu'avec regret, n'est-il pas légitime d'objecter que chaque jour les progrès nouveaux réalisés par les sciences, bouleversent nos manières de penser, d'agir, violentent nos habitudes, transforment les mœurs et sans que Je plus souvent. nous en ayons conscience.

Le but à poursuivre dans l'œuvre générale de rénovation sociale a ét<^ défini dans la partie théorique consacrée à la science i)oIitique positive,comme étant celui fixé par la loi de l'évolution. Il est conforme à l'intérêt des masses et sa réalisation ne peut être une source de privilèges pour des minorités.

C'est là une particularité qu'il convient de mettre à profit, pour les besoins de l'action, lorsque l'on envisage l'ensemble des moyens auxquels il importe de recourir pour atteindre au but précité.

Il reste à fixer les moyens qui pourraient permettre d'aller du point de départ au but que nous venons de définir. Ils représentent conjointement l'action politique proprement dite. D'une manière générale,on peut les classer en deux catégories : ils se résolvent d'une part, en un problème d'ordre éducatif et d'autre part en un problème d'ordre politique. L'un et l'autre embrassent tout un ensemble d'éléments sociaux, que fournissent la morale, l'économie politique et le droit.

Envisageons d'abord le problème éducatif. Si l'on est d'avis que l'élaboration des réformes préconisées doit être surtout Tœuvre des générations à venir, il importe d'accorder dès maintenant la plus grande attention à l'instruction. Il paraît indispensable de soumettre obligatoirement les enfants de l'école primaire à un enseignement général, suivant les méthodes pédagogiques les plus modernes, complété d'autre part par un enseignement des notions et lois naturelles, qui leur permettent de comprendre éventuellement la matière dont se compose la science politique positive et dont la connaissance les dispose à apporter, en temps et lieu, leur concours à la réalisation des réformes qui dérivent de son enseignement-

Dès 1879, Solvay, dans une lettre à M. Louis Hymans, attirait l'attention de l'éminent député sur l'importance du problème éducatif. Et plus tard, à mesure que se développaient, que s'éiargissaient ses conceptions énergétistes, il proposait l'enseignement des questions ci-après comme base de l'instruction générale :

Déterminisme universel ;

Notions de l'énergie, de la matière de l'éther ;

Formes diverses de l'énergie ;

Formes diverses de la matière;

Principe d'association des éléments matériels ;

Espace, masse, temps, énergie;

Loi de gravitation universelle de Newton ;

Causalité commune et identique des phénomènes organiques

et inorganiques ; Principe de !a conservation de la matière;

Principe de la conservation de l'énergie ; Principe de la transformation de l'énergie ; Dégradation de l'énergie ; Principe du travail maximum.

L'ensaigûemeut de ces questions ne se conçoit évidemment que moyen- 1 nant des méthodes appropriées et conformes à la réceptivité des jeunes élèves. Il peut être repris, avec plus de développement à l'école moyenne, e1 1 est surtout d'un grand intérêt quo les élèves soient initiés à la notion] déterministe, qui est en somme la pierre de touche de tout l'édifice poli, tique scientifique.

A côté de ces questions devraient figurer, au programme de l'enseignement moyen, l'étude des principes généraux enseignés par l'économie politique et ici, il est de toute nécessité, que soit mise en évidence la valeur d\i principe productiviste, et si^écia\emiiai\le raie q\i il doit jouer dans la vie économique et sociale.

Enfin, et ce sont là des points de vue que nous développerons ailleurs^ renseigaemdnt de la morale so3iale et du pacifisme jdevrait être compris dans le programme des études des écoles primaires, moyennes et supérieures.

Le problème politique est plus complexe. Il soulève des questions nombreuses d'ordre divers, et particulièrement difficiles à dénouer aussi longtemps que leur solution dépend de masses insuffisamment éclairées au sujet de leurs droits et devoirs, peu instruites et entièrement livrées à des minorités préoccupées avant tout de la défense de leurs intérêts privés.

La réforme de l'enseignement telle que nous venons de l'esquisser dépend nécessairement, suivant les régimes politiques, soit du bon vouloir du prince et de l'oligarchie qui disposent des pouvoirs législatif aussi bien qu'exiiîutif, soit des intérêts du parti politique auquel la nation a conféré les rênes du gouvernement.

Il est d'observation courante que, dans le premier cas, l'instruction populaire est ou complètement négligée, ou bien lorsqu'elle figure parmi les institutioQS, elle a sans aoute pour but d'initier les masses à un minimum de coaQaissances générales, mais elle vise surtout à les amener à accepter des coaditions de vie politique et sociale inférieures, puis à considérer comme légitimes les privilèges d'une caste ou d'une oligarchie.

Dans le second cas, il est d'observation non moins courante que l'instruction a des tendances conformes aux idées philosophiques et aux intérêts du pirti au pouvoir et ce n'est guère que dans les pays véritablement démocratisés qu'elle est à la hauteur de sa tâche : il suffirait ici de compléter l'enseignement dans le sens que nous venons de préciser.

Il apparaît donc bien que le meilleur moyen de réaliser cette première fin, l'organisation d'un enseignement rationnel et intégral et capable de former de bons citoyens, est de mettre les masses en situation de conquérir le

(ïouvoir. La main mis« sur le pouvoir* est la condition requise pour la réalisation (le toutes les réformes prescrites par une politique positive. Ce résultat ne pourrait être atteint, clans la plupart des pays, qu'en modifiant leur droit constitutionnel, de manière à rendre les peuples juges souverains <le leurs destinées. Il aj)()araît comme certain dès maintenant que le désastre qui vient d'accabler le monde aura entre autres cette conséquence que des changements s'opéreront partout dans un sens radicalement démocratique. I.es gouvernements les plus libéraux devront faire des concessions dont on n'ose encore fixer l'étendue, mais qui auront cette caractéristique commune qu'elles rendront moins illusoire la transformation politique et juridique ([ue nous réclamons au nom de la Science et des Droits de l'Humanité. Il n'est point la formule idéale aussi longtemps que les masses resteront insuffisamment instruites et mal initiées à l'accomplissement conscient de leurs véritables devoirs civiques et sociaux. Mais son adoption est d'une nécessité impérieuse lorsque l'on songe que c'est de lui que dépend tout l'avenir des démocraties. L'fîxpérienc^', l'Histoire est là qui enseigne qu'il serait puéril d'attendre la régénération du Droit et de la Politique dans un sens positif, (le minoriiés oligarchiques. H y a une période transitoire, irrégulière et imparfaite à franchir; mieux vaut la subir. Dans bien"des pays même, on a mis en lumière le rôle admirable joué par les femmes au cours de ces cinq années de guerre et l'on paraît discuter beaucoup moins d^^ l'opportunité et de la légitimité de ses droits politiques.

Le sufirage universel conquiert peu à peu le monde et il donne des gages certains pour un meilleur avenir. En possession du pouvoir, la démocratie sera à même de prendre toutes les mesures que requiert l'instruction du peuple, avec l'enseignement de toutes les vérités qu'il don connaître et de manière à initier chaque citoyen au rôle conscient et actif qu'il doit jouer, en fait, dans la société.

C'est une constatation qui vient d'être faite bien des fois au cours de celte guerre horrible, que les masses dans les divers pays en conflit, se sont généralement trop peu intéressées à la chose publique ou qu'elles ont suivi trop docilement de prétendues élites. Y aurait-il d'ailleurs lant de déshérités, (le miséreux voués à une existence lamentable, si les hommes étaient en possession du savoir, du savoir généralisé poui- employer l'expression de Solvay et à même, consêquemmeni, de mieux comprendre leurs intérêts véritables ?

Hs ne paraissent, en général, avoir conscience que des intérêts directs, de ceux que l'on aperçoit ou dont ils perçoivent les effets immédiats. Un pas immense vient d'être fait et s'il est mis fin une fois pour toutes aux vieilles méthodes politiques qui ont conduit l'Europe à peu près à sa ruine, la rénovation sociale sera san^f doute laborieuse, exigera de longs et douloureux eftorts, mais elle sera aussi plus radicale, plus parfaite et }>ortera en elle le germe de tous les progrès à venir.

La Démocratie, maîtresse du pouvoir, conduite par une élite éclairée et

armée de cette puissance formidable que représente l'Etat, entreprendra d'elle-même sa régénération. A cet égard, la nature et les caractères de '] l'Etat se sont transformés, depuis un siècle environ, dans des conditions 1 essentiellement propices à l'œuvre à accomplir et qui rendront sa tâche plus | facile. Ses pouvoirs, son rôle, c'est-à-dire son activité juridique n'ont cessé de se développer. Alors qu'autrefois on était d'avis que ce rôle devait se confiner exclusivement dans la création du droit nécessaire pour réglementer l'exercice des volontés privées, on admet plus généralement aujo\iid'hui que le droit est un moyen bien plus qu'une fin, auquel recourent les sociétés organisées pour réaliser les fins de la vie des hommes et que précisément ceux-ci exigent de l'Etat une intervention, une activité beaucoup plus grande.

L'interventionnisme, à mesure qu'il s'est développé dans les pays même les moins libéraux, a mis un terme à la politique individualiste. On ne discute plus guère aujourd'hui la nécessité d'ailleurs chaque jour plus impérieuse de voir l'Etat intervenir, soit pour favoriser, soit pour réglementer l'accomplissement normal des rapports sociaux. L'élargissement des droits de l'Etat crée des conditions essentiellement favorables à la mise en pratiqu>e des principes formulés par l'étude politique positive, avec l'élaboration des réformes que celle-ci recommande, comme étant de nature à promouvoir correctement les sociétés humaines dans la voie du progrès.

JVlaisle succès de la réalisation des réformes projetées, la mise en pratique de méthodes positives, ne dépend pas, dans tel pays qui s'y serait rallié, uniquement de la volonté de ses gouvernants. L'œuvre de paix, on Ta bien vu ces derniers temps, peut être menacée et finalement anéantie par le déchaînement de la guerre, à l'instigation de partis chauvins qui y trouvent en général leur intérêt, ou à la suite d'agressions venant de l'extérieur, de la part de pays avides de conquêtes ou désireux de s'enrichir au détriment de leurs voisins. La paix, une paix durable, étayée dans des conditions qui rendent impossible à des minorités d'y mettre fin de par leur seule volonté, une paix juridiquement garantie par un pacte fondamental, à l'intervention d'organes basés sur des statuts et des principes de Droit reconnus par tous, telle est,comme nous l'avons vu déjà, la condition indispensable à 1 instauration d'un régime social meilleur, en concordance avec la morale et la science sociales.

De toutes les considérations qui précèdent devrait résulter, semble-t-il, cette conviction que la science politique positive, formée de données purement théoriques, est parfaitement conciliable avec les réalités, au sein desquelles il importe de mettre en action ses principes. La doctrine peut s'accorderavec les faits. Les progrès prodigieux réalisés dans le domaine des idées sociales et politiques à la faveur et comme conséquence de la guerre, les transformations radicales elles-mêmes subies par certaines institutions

comme aussi la création d'institutions nouvelles, selon des principes que l'on taxait volontiers d'utopiques, voici (jueKiues années, i-endont légitime une conclusion optimiste.

La politique des nations modernes peut Atre orientée conformément à des principes scientifiques déterministes, cela est incontestable. Il est non moins incontestable qu'il est possible et de la plus haute nécessité de mettre fin à une politique d'expédients, purement occasionnels et exclusivement basée sur des préjugés ou des traditions du passé. Il faut regarder vers l'avenir bien plus que vers ce passé. L'homme d'Etat accompli doit savoir avant tout prévoir. La connaissance de l'Histoire peut l'y aider. Elle ne suffit pas.

Il faut que les gouvernements aussi renoncent à cette pratique pitoyable qui fait qu'ils ne se décident à intervenir que sous la pression de l'opinion publique, à la faveur de crises sociales ou à partir du moment où l'ordre et la sécurité de l'Etat sont compromis. Les mesures prises dans ces conditions ne sont généralement que des palliatifs, des procédés de politiciens qui s'efforcent avant tout de gagner du temps ou de ne point compromettre leur mandat ou leur parti.

S'agit-il dans l'espèce de tout réformer à coup de lois ou de décrets, de saper en quelque sorte toutes les institutions existantes ? Il en est que l'expérience a fait reconnaître ou rendu conformes aux critères directifs de la politique positive ; d'autres qui requièrent une simple adaptation, quelques transformations qui ne feront qu'accroître leur valeur. Il en est qui doivent disparaître à côté d'autres qu'il importe de créer. La transformation sociale, consécutive à la transformation des méthodes politiques doit être opérée d'une manière progressive, raisonnéc, autant que possible dans la conciliation des intérêts et sans jamais s'écarter des principes formulés par la science politique. La politique, a-t-on dit avec raison, est la science des possibilités. Ces possibilités trouveront sûrement leur expression la plus complète sous un régime démocratique, à la faveur duquel les masses auront été instruites et éduqiiées dans le sens et les conditions que nous avons recommandées plus haut.

Y a-t-il lieu d'exercer une action uniformejdans tous les pays ? Cela ne nous paraît ni possible ni désirable. Les traits essentiels, caractéristiques de chaque nation, comme aussi les conditions si diversifiées de la structure actuelle des Etats rendraient illusoires les eflforts qui seraient tentés dans ce sens. Les principes fondamentaux posés par la science politique positive sont susceptibles d'application dans tous les pays suffisamment évolués. Les mêmes modalités de leur mise en pratique peuvent être conçues en tenant compte des divers facteurs qui peuvent influencer leur vie sociale et éthique : caractères raciques, géographiques, configuration du sol, climat, richesses naturelles, degré de civilisation ; puis subsidiairement, les usages, les mœurs, les traditions sociales et le langage. Les sciences, en général, apporteront des indications utiles à la solution de chacun des sous-problèmes posés par la vie infiniment complexe de chaque nation.

L'homme d'Etat et l'homme politique lui-même, ne pourront plus si désintéresser des unes et des autres. La politique étant la plus complexe desl sciences, possède non seulement des lois qui lui sont propres, mais a besoiaj des lois et vérités des diverses sciences qui la précèdent dans la hiérarchie.' Il est logique que ceux qui ambitionnent de gouverner les peuples|possèdeûtl tout au moins les notions et lois fondamentales propres à chacune d'elles^ et grâce auxquelles ils seront à même, non seulement de formuler des lois politiques conformes aux enseignements de la science, mais en rapport avec] les besoins des peuplesquileurontconfié leurs intérêts. Des garanties seraient! ici nécessaires. Le point de savoir dans quelles conditions et dans quelle] mesure devrait être solutionnée la question de la compétence des manda- j taires publics aussi bien que des hommes de gouvernement est de celles quise poseront tôt au tard, mais elle doit être résolue. L'honorabilité et le juge-] ment sont chez ceux-ci des qualités précieuses, indispensables ; mais Thommô] politique et l'homme d'Etat auxquels on attribue|volontiers|runeJet l'autre ne peuvent être réputés aptes à jouer par là même et pour cette seule; raison, un rôle politique de manière satisfaisante, lorsque l'on envisagé] la complexité infinie des problèmes qu'ils sont appelés à résoudre.

Ce sera une des tâches aussi de la démocratie de donner à cette question la solution qu'elle comporte.

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