‹ Principes de politique positive d'après SolvayChapitre 16 sur 17 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

La science politique positive. — Ce qu'elle éeit êtn.

L'étude qui précède nous permet désormais d'envisager ce que doit être la science politique positive.

En montrant qu'il est possible, par l'analyse objective des phénomènes sociologiques, de s'élever à une philosophie sociale pratique, utilisable dans l'action proprement dite; en faisant ressortir, d'autre part, au début de ce travail, les inconvénients particulièrement graves que présente, au point de vue du bien-être des masses, autrement dit du bonheur des peuples, l'application désordonnée de méthodes politiques trop exclusivement empiriques, nous avons établi, pensons-nous, qu'il est non seulement possible, mais désirable de demander avant tout à la science des règles positives, rationnelles, de gouvernement des sociétés humaines.

Si, comme nous l'avons vu, il est bien vrai que la matière sociologique se présente à l'étude sous la forme du processus actes, habitudes, règles et institutions, qui indique de la manière la plus explicite, le rôle à la fois et la genèse des institutions, c'est assurément que la vie sociale est toujours organisée, et avant tout, suivant des usages, des traditions et des préjugés, que les peuples les plus civilisés se transmettent d'âge en âge et qui donnent lieu de moins en moins à des principes de gouvernement conformes à leurs besoins et à leurs intérêts bien compris.

Des progrès incontestables ont été néanmoins réalisés, dans tous les domaines de l'ordre social, chaque génération apportant son tribut de labeur, d'ingénieux et persévérants efforts au développement du patrimoine intellectuel, moral et esthétique qui est le propre de l'humanité. Le bien-être même des masses a été (accru dans une certaine mesure, quoique très insuffisante eu égard aux progrès matériels d'ensemble réalisés à leur intervention. Mais quelle part ne faut-il pas attribuer, dans ce progrès, à l'initiative individuelle, à l'intelligence et au travail de chaque homme, s'efforçant d'augmenter sa capacité productive et son influence, pour con-

quérir, à son profit et au profit des siens, plus de richesses, plus de bien-être! Même dans une société mal organisée, le besoin n'est-il pas déjà un facteur actif, déterminant du progrès ?

Quelle elle est la part qu'il faut reconnaître, dans l'avancement social, à la collectivité proprement dite, agissant à titre d'autorité, pour assurer i*ordre et promouvoir les activités individuelles ! L'Etat ici, joue incontestablement un rôle, mais il est vrai qu'il n'y a guère longtemps qu'il le joue. Jusque durant ces trente ou quarante dernières années, dans la plupart des pays d'Europe, le non-interventionnisme était invariablement de règle, et ce n'est que depuis cette époque que l'Etat s'est vu octroyer les pouvoirs qui l'ont mis en situation d'intervenir avec plus de vigueur dans les rapports sociaux. Il est présumé le faire, non plus à la manière du passé, pour servir la cupidité et les passions de quelque prince ou d'une oligarchie, mais pour y faire régner plus de justice et plus de bien-être au sein des masses. Y a-t-il réussi ? L'interventionnisme est de date trop récente et d'ailleurs trop empirique encore, pour qu'il soit permis de formuler à son sujet, et dès maintenant, une opinion définitive.

Mais si des progrès immenses ont été réalisés dans les divers domaines qui intéressent l'activité aussi bien que les conditions de subsistance proprement dites des hommes, s'il est vrai que les méthodes, par conséquent les institutions politiques en usage à travers les âges passés ont pu malgré tout y contribuer dans une ^certaine mesure, que n'auraient-ils pu être sous l'égide d'institutions plus rationnellement organisées et conformes aux lois mêmes de la vie des individus aussi bien que des collectivités ! On fait périodiquement le bilan des progrès réalisés aux diverses époques de l'histoire; qui dressera celui des pertes et des dommages subis dans le passé, à défaut d'une organisation sociale et politique adéquate à leurs besoins, celui des souffrances aussi que durent endurer les peuples, mal guidés, mal gouvernés par des minorités intéressées au maintien exclusif de leurs privilèges. S'il est d'un grand intérêt de savoir ce qui fut fait, il serait extrêmement utile, au point de vue de l'action de demain, de savoir de ce qui eût pu l'être, ee qui ne le fut point ou ce qui le fut mal. Et ainsi se justifierait une fois de plusTurgence qu'il y a à préparer les éléments et à réunir les rapports qui permettront tout à la fois de créer la science politique positive, et de se servir de ses vérités et de ses lois, pour procéder à la réforme des conditions d'organisation et de fonctionnement des sociétés humaines.

Mais, obj cetera- t-on, les sciences sociales existent et certaines d'entre elles, telle l'Economie politique, proposent déjà des lois dont l'action sociale peut faire son profit. Ainsi se trouve posée la question de savoir quel doit être le rôle des sciences sociales, quel doit être spécialement celui de la science politique et quels rapports doivent nécessairement exister entre elles.

La diversité des rapports sociaux a donné lieu, comme nous l'avons vu, à des sciences sociales distinctes, qui les étudient par catégories : linguis-

tique, religieuse, esthétique, économique, juridique, morale et politique. La sociologie proprement dite n'est venue au jour que longtemps après.

Cette classification ne se conçoit pas sans certains inconvénients, et l'accord est loin d'être fait entre ses partisans, lorsqu'il s'agit de déterminer leur domaine aussi bien, d'ailleurs, que leur rôle et leur hut. Les limites (le chacune d'elles sont imprécises et il est souvent difficile de définir à i;|uelle science particulière appartient tel fait social. Il est des faits aussi (ju'il est légitime de rattacher à plusieurs des sciences à la fois. La propriété, le salaire, le travail des enfants, sont des questions qui relèvent du droit aussi bien que de l'économie politique, de la morale aussi bien que du droit, et l'on est bien obligé, dans des cas de cette espèce, d'envisager les (questions d'après chacun des points de vue sous lesquels elles se présentent à l'analyse.

Une véritable controverse surgit aussi, sur le point de savoir dans quel but théorique pur et pratique, et par conséquent sous quel aspect il convient d'étudier les rapports sociaux qui représentent la matière des diverses sciences sociales. I^es uns sont d'avis qu'elles ne doivent avoir d'autre objet que d'analjser, chacune dans son domain(\ ce qui est. Les antres, au contraire, pensent qu'il faut leur demander d'ét idier les faits, à la manière des sciences morales et des arts, de façon à pouvoir discerner ce qui doit être et conséquerament ce qu'il faut faire. C'est-à-dire qu'elles doivent, suivant les uns, se borner à maintenir leur cara 'tère de sciences naturelles et descriptives; pour les autres, devenir avant fout des sciences pratiques, conduisant à des conclusions utiles à l'action.

Le point de vue que nous avons adopté avec Solvay, comme étant celui (jui convient le mieux à Tétude sociologique, et les principes d'action sociale qui en dérivent nous amènent à nous représenter tout autrcîment le rôle à la fois et le but des sciences sociales en tant que sciences pos (ives.

Ainsi que cela ressort des divers chapitres qui précèdont, ce n'est pas aux sciences sociales particulières, qu'il faut demander d«; nous renseigner au sujet de ce qui doit être et conséquemment de ce qu'il faut faire. Et ce n'est pas davantage ni spécialement l'Economie politique qui doit être chargée d'élucider les multiples problèmes que posent l'organisation et la vie sociales proprement dites. L'Economie politique, la scien.-edesct'oyances, la linguistique, etc., doivent se préoccuper de nous renseigner uniqiiement au sujet de ce qui est, sous la forme descriptive et explicative. Comme telles, elles peuvent être consacrées respectivement à l'étude des diverses modalités de rapports sociaux, mais c'est la sociologie (jni, étudiant les phénomènes sociaux dans leur ensemble et au point de vue physico-chimique, doit nous faire connaître le sens à la fois et Xf^^^ règles suivant lesquelles il conviendrait de favoriser, au triple point de vue moral, juridique et politique, la marche des peuples dans la voie du progrès.

Ces règles ou principes, dits de philosophie sociale pratique et que l'on pourrait réunir sous la dénomination Ôl Energétique soc aie appliquée^

devraient, pensons-nous, servir de base à la Science politique positive^ celle-ci se partageant avec la Morale et le Droit, le gouvernement des sociétés humaines. La Sociologie énergétique devrait avoir pour objet l'étude de ce qui [est, la Politique, concurremment avec la Morale et le Droit; être orientées vers l'étude de ce qw doit être et conséquemment de de ce qu'il faut faire, L'Economie politique, la Science des croyances, la Linguistique, l'Esthétique devraient, pensons-nous, prendre rang, dans une classification générale des sciences, en tant que sciences descriptives, historiques et auxiliaires.

Cette manière d'envisager le rôle et le but des sciences sociales n'est pas celle admise dans l'enseignement classique,, pas plus d'ailleurs que le point de vue énergétique dans l'étude sociologique n'y a trouvé à ce jour droit de cité. L'Economie politique y tient la place de la science politique proprement dite et celle-ci a un rôle et un domaine mal définis, au sujet desquels on n'est pas encore parvenu à s'entendre. Et c'est aussi à l'Economie politique que l'on a demandé et que l'on demande encore en général des principes et des lois, utilisables dans l'action, chaque fois que l'empirisme n'est pas à même de les fournir.

La constitution de la science politique est possible et il est urgent d'y travailler. Les matériaux existent, comme nous l'avons vu, sous forme de rapports, de principes et de lois qui suffisent pour l'élever peu à peu, et dès maintenant, à la dignité de science positive.

Du point de vue où nous l'envisageons, c'est-à-dire comme science d'action, il est nécessaire de l'assimiler aux sciences physiques. Ses principes fondamentaux doivent s'inspirer de la connaissance des lois et vérités que la sociologie découvre à la base de l'organisme social et qui elle-même ne devra êtr^ rien moins -qu'une science physique. Sur le terrain des sciences positives, pointMe divergences possibles. La vérité est une. Il peut y avoir désaccord quant aux méthodes à suivre ; l'accord doit se faire entre tous les hommes de science quant au but final, au programme d'action.

De Greef (i) écrit que la politique, en tant que s'identifiant avec la volonté collective « est un mode final et supérieur d'adaptation des organismes sociaux au milieu. »

Nous proposons d'ajouter : « Elle doit, dans ses principes et ses applications, être conforme à la loi du progrès et à toutes les grandes lois de la nature qui dominent l'évolution de l'espèce humaine. » Comme telle, son domaine dépasse celui'qu'on lui reconnaît en général. Elle enseigne dans quelles conditions il doit être pourvu au gouvernement des hommes vivant en société, en tenant compte des règles prescrites par la morale et le droit, celui-ci n'étant en réalité qu'un cas particulier de la morale. Elle révèle ce

(1) De Grkef, loc. cit., p. 5.

que devraient être les institutions des peuples, éventuellement de l'humanité tout entière, pour être de véritables instruments du progrès social, c'est-à-dire de manière à mettre chaque homme en situation de disposer de ces trois attributs : pourvoir à ses besoins, exercer ses droits et remplir ses devoirs.

Considérée à la manière d'Auguste Comte, qui la situait au haut de Téchelle des sciences positives, elle est nécessairement la plus complexe de toutes les sciences. Elle ne devait logiquement aussi, selon lui, et en raison de cette complexité, être édifiée qu'après toutes les autres. Son but, sa raison d'être est de définir dans quelles conditions il y a lieu d'intervenir dans les rapports sociaux, pour régler tout ce qui est relatif à l'économie sociale et aux relations entre sociétés particulières, conformément à des principes scientifiquement déterminés.

Elle a besoin, à cette fin, des préceptes d'une Morale et d'un Droit positifs, envisagés au point de vue des individus, aussi bien que des collectivités et ne s'accommode pas, conséquemment, d'une Morale et d'un Droit qui sont exclusivement le résultat d'usages et de conventions successives ,ssues de notre vie sociale. Elle se refuse à recommander une action qui serait basée uniquement sur les croyances, les traditions ou les sentiments. Celle-ci peut temporairement, transitoirement en tenir compte et le devra sans doute aussi longtemps que les peuples n'auront pas assuré à chaque individualité une éducation civique étayée sur les enseignements de la science.

Elle met à profit tout ce que lui enseigne la sociologie, qui lui fait connaître les lois naturelles de la société, intéressant sa structure, son fonctionnement et son évolution. C'est- la sociologie aussi qui doit faire reconnaître les principes généraux pouvant servir de base au Droit et à la Morale sociale positifs. Elle en tire toutes les déductions pratiques utiles et les fait intervenir dans les lois et institutions.

Elle tient compte subsidiairement et provisoirement des principes et vérités proposés par les sciences sociales particulières, et pour autant qu'ils soient conformes à ses principes fondamentaux ou qu'ils soient à même de permettre de mieux atteindre aux buts assignés par eux. Elle s'inspire des enseignements techniques fournis par ces mêmes sciences, dans l'élîiboration des lois et la création des institutions, et maintient ou corrige celles dont l'expérience a éprouvé et consacré la valeur, à condition toutefois qu elles ne soient pas en opposition avec ces mêmes principes.

Elle utilise les données fournies par la biologie qui lui seront indispensables puisqu'il s'agit de la vie et de l'amélioratioB du bien-être de l'homme et qui la guideront dans la mise en pratique de toutes les mesures requises par l'hygiène sociale. La psychologie peut lui venir en aide à certains égards dans la détermination des facteurs généraux qui influent sur la moralité et la conduite individuelles et collectives et concourt à Télaboration de la Morale et du Droit.

La science politique recourt encore aux sciences physique et chimique, puis mathématique, dans une foule de problèmes. Enfin, les sciences concrètes elles-mêmes : la géométrie, la mécanique appliquée, la géographie, la physique appliquée à l'industrie, la minéralogie, la géologie, la chimie industrielle et agricole, la botanique, la zoologie, l'ethnographie, etc., lui seront, dans l'amélioration de l'économie sociale, d'un appoint nécessaire, infiniment utile.

La science politique positive doit, dans ces conditions, s'intéresser à tout ce qui a trait non seulement à l'organisation, mais au fonctionnement normal des sociétés humaines. Elle embrasse un si grand nombre de questions, que l'on chercherait vainement à les retrouver toutes, malgré l'intérêt qui s'attache à leur solution, dans les diverses doctrines politiques courantes. Son rôle et son domaine n'y sont pas envisagés, il est vrai, de la manière dont nous les comprenons. Le marxisme, par exemple, est beaucoup plus une doctrine économique qu'une science politique proprement dite et doit être classée parmi les sciences historiques, descriptives et auxiliaires. Et Marx n'a jamais donné, en fait, un plan d'organisation éventuelle' de la société, suivant une synthèse qui embrasse toutes les questions qui s'imposent à l'attention et à la clairvoyance du législateur.

Cette même critique peut être adressée, au surplus, à toutes les doctrines dites jjoli tiques.

Le christianisme social, en prêchant l'ascétisme, attache une importance plus grande à la vie future qu'aux besoins matériels immédiats.

Les libéraux doctrinaires, qui sont orthodoxes en économie politique, sont en général non interventionnistes en politique sociale.

Aucune des doctrines invoquées dans le gouvernement des sociétés fmmaines n'est complète, et chacune d'elles se préoccupe avant tout de l'attitude qu'il convient de prendre vis-à-vis des questions dans lesquelles se concentre son idéal. Mais n'est-il pas exact de dire qu'à mesure que les sciences pures et les sciences appliquées dotent la civilisation de progrès nouveaux, les besoins grandissent sans cesse spécialement au sein des masses ; qu'ils rendent les rapports sociaux de plus en plus complexes et posent de nouvelles questions d'ordre social, moral et juridique : il faut les résoudre.

Dès lors, si elles ne sont pas du domaine de la science politique et alors même qu'elles concourent à une meilleure adaptation de l'organisme social à son milieu, de quelle science d'action relèvent-elles ?

Il y a, dans la vie des sociétés, comme nous l'avons vu, à côté des besoins économiques immédiats, des besoins et des nécessités d'un autre autre ordre, l'esthétique par exemple et l'instruction; il s'y manifeste aussi des désirs, des aspirations d'un ordre élevé qui représentent autant de questions issues des conditions mêmes de la vie sociale et qui requièrent des solutions collectives. Il y a enfin des peines, des souffrances, engendrées par les rapports sociaux et qui peuvent être épargnées aux hommes par des mesures législatives.

La science politique ne doit-elle pas aboitler l'étude de tous les problèmes (jui intéreseeat l'économie sociale et le mieux-être des hommes, aussi bien que la sociologie s'eftbrce de définir l'ensemble des phénomènes sociaux envisagés dans leui- être aussi bien que leur devenir ?

Elle étudie les institutions grâce auxquelles il est possible de rendre |)ratiques et faire pénéti'er dans la vie sociale, les solutions qu elle découvre à c^s problèmes et pour lesquelles elle s'appuie d'abord sur les principes et ventés qui lui sont propres, puis sur les principes et les lois admis par les sciences pures.

Elle doit nécessaireiûCQt se préoccuper, en ordre principal, de l'étude tles institutions politiques proprement dites.

Tout ce que la sociologie nous enseigne au sujet du lien social lui est ici d'un grand intérêt. Elle nous montre, ainsi que nous le verrons, que l'homme en contact avec la nature doit vivre en relation avec les autres hommes. Isolé, il ne pourrait vivre. L'interdépendance de tous est obligée et utile. On en peut inférer que si l'individu ne peut exister que pour autant qu'on lui vienne en aide, c'est donc qu'il a des droits. S'il doit donner à son tour pour permettre aux autres de subvenir aux besoins de leur existence, il a conséquemment des devoirs. Partout où il y a société, on retrouve à des degrés divers, selon les civilisations, des règles de droit et de devoir.

L'ordre moral et juridique est donc naturel. Une société sans droit ni morale ne se conçoit pas; elle ne serait plus humaine, et l'Etat n'est pas né autrement que des besoins des hommes, qui l'ont accepté à titre d'autorité, comme une nécessité inhérente à leur nature. L'individu sait qu'il doit se soumetti'e à sa volonté, pour vivre en conformité avec les conditions Haturelles de son existence et selon les exigences de la vie sociale.

La conception juridique de l'Etat n'est donc rien moins que l'expression de l'ordre moral et naturel qui existe au fond de toutes les relations humaines. Elle est le pivot de toute la science politique. L'Etat, incarnation du Droit, sert d'armature en quelque sorte à la vie sociale. Il est une personne juridique, ayant des droits et des devoirs. Il assure le maintien de Tordre, de la paix et de la sécurité au profit de tous. Il décrète, à titre d'autorité et sous forme de lois, les droits et devoirs essentiels à l'existence et au développement de l'individu et de la société, et garantit au besoin leur exécution par des sanctions.

Ces lois seraient inutiles si les hommes en général se conformaient aux règles de la morale : mais il n'est guère d'exemple de sociétés ayant pu vivre et se perfectionner sans elles. Dans quelles conditions doivent-elles être édictées pour atteindre leur but ? S'il est vrai que l'Etat décrète, il ne crée néanmoins ni la loi, ni le droit. A qui incombe dès lors ce devoir ? Doit-il émaner de la volonté du prince, chef plus ou moins absolu, ou de la volonté

du peuple ? Comment faut-ii concevoir les institutions représentatives des besoins et des désirs des peuples, les organes de délibération, puis ceux de l'exécution, comme susceptibles de garantir à la coUectirité la meilleure défense de ses intérêts sociaux ?

Autant de questions qu'il appartient à la science politique d'apprécier et de résoudre.

La fonction politique doit, d'une manière générale, être conçue, ainsi iqué nous l'avons vu, de façon à assurer la représentation exacte des besoins et des intérêts sociaux de la collectivité, conformément aux principemis à jour par l'étude sociologique. Ces besoins et ces intérêts sont actuellement encore subordonnés aux croyances en grande partie religieuses et métaphysiques. Celles-ci doivent devenir des croyances scientifiques et pos sitives, et c'est à la déniocratie qu'il appartiendra de refaire l'éducation des masses dans ce sens. Il est essentiel de faire accepter à celles-ci le caractère déterministe de la politique, le seul conforme à leurs intérêts, en tant qu'elle doit se régler sur les lois exactes de l'organisme social, et de leur faire comprendre que celle-ci agit nécessairement en ayant pour objectif ce qui doit être, pour assurer la satisfaction des besoins matériels de chacun et permettre à tous d'embellir leur vie, conformément à leurs désirs moraux et intellectuels.

Son but est d"équilibrer progressivement des forces sociales, en utilisant tous les facteurs du progrès, pour tendre au meilleur-être de tous, matériellement, moralement et intellectuellement envisagé. Elle étudie, d'une part, les questions d'ordre politique proprement dit, d'autre part, celles que l'on peut réunir communément sous l'appellation de " Politique sociale « et dont la plupart sont posées par l'économie politique. Les premières intéressent la structure de l'organisme social ; les autres son fonctionnement et son perfectionnement. Elle apprécie et recherche les conditions dans lesquelles il pourrait être pourvu à l'organisation juridique de la vie internationale, la formation d'une « Société des nations ", avec une Constitution mondiale.

Ici aussi bien que là elle recommande comme instrument principal de l'action, la Zoi.

L'étude sociologique pourra révéler dans quelles conditions doivent être élaborées les lois. Sur le terrain politique, l'individu est soumis à l'autorité de l'Etat, mais ses droits lui permettent de participer à l'exercice du pouvoir. Sur le terrain juridique, la règle qui lui est imposée est celle qu'il crée et s'impose par conséquent lui-même.

Mais à aucune de ces lois on ne peut reconnaître ub earactère absolu et immuable, ainsi que le faisaient les premiers théoriciens du droit natureL LeSf.loisne sont pas,;ne peuvent pas être éternelles. Elles correspondent à ^ états sociaux particuliers qui se modifient sans cesse et dont la mobilité incessante introduit chaque jour des éléments nouveaux dont il y a lieu de tenir compte. " Vouloir soumettre les sociétés à des lois fixes, c'est pré-

tendre que l'Iiumaaité est composée do corps saas âmes, dit Villiaumé dans son Cours d' Economie politique ; c'est reniei* tout sentiment, toute mobilité, tout progrès humain. « L'action volontaire des sociétés, c'est-à-dire leur conduite politique doit s'adapter à ces étals sociaux successifs, sans jamais perdre de vue toutefois les principes fondamentaux auxquels conduit l'étude sociologique. Les mesures édictées par le législateur doivent non seulement être conformes à ces principes, mais être scientifiques ellesmêmes, de manière à atteindre plus sûrement et plus correctement au but qui leur est assigné. Leur ai)plication doit être entreprise progressivement dans l'ordre et la paix, avec la collaboration des masses de mieux en mieux éclairées et conscientes de leur inéluctable nécessité.

La science politique positive, science théorique et pratique, si l'on peut lui reconnaître une partie purement historique, destinée à l'étude des institutions et des fonctions politiques dans le temps et l'espace, a deux autres attributs d'une portée beaucoup plus haute et plus utile : d'une part, l'étude des principes fondamentaux qui doivent guider la conduite et le gouvernement des sociétés; d'autre part, la technique des lois et autres institutions requises par les besoins de la vie sociale et de son perfectionnement, cellesci devant représenter toutes à la fois l'action politique proprement dite.

Ainsi comprise, elle devrait pouvoir rallier l'adhésion de tous, chaque individu ou chaque nation consentant à faire, dans une situation transitoire, des sacrifices en rapport avec leur générosité sociale. L'état d'humanité supérieur serait atteint progressivement, mais sûrement, dans un temps dont la mesure serait donnée par le degré de cette générosité et la bonne volonté du plus grand nombre. La politique, telle qu'elle est pratiquée maintenant, est devenue un champ de passion et de violence. Transposée sur le terrain de la science pure, elle gagnerait en dignité et en grandeur et l'humanité y trouverait son profit.

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