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CHAPITRE XVI

DIFFÉRENCIATION PARTIELLE DU SUJET ET DE l'OBJET K

§ 450. Les états de conscience que j'appelle toucher, pressions, se présentent à moi quand je suis assis sur ce banc et que la brise de mer souffle sur ma figure. Le bruit des brisants, les mouvements des vagues qui s'élèvent au-dessus de rhorizon sont simultanément présents, et je connais également la chaleur du soleil et l'odeur des algues. J'appelle ces états de conscience^ suivant leurs classes respectives, bruyants, ou clairs, ou forts. Ils semblent remplir toute la conscience ; mais un examen plus approfondi prouve qu'il n'en est rien.

Après cette odeur d'algue que m'a apportée la brise, des couleurs et des formes se présentent à moi, telles que me les avait montrées un autre rivage il y a déjà plusieurs années ; de même que je pense à tout ce qui m'arriva quand je vis la mer pour la première fois.

Avec cette série, il y en a une autre secondaire qui constitue ce que je connais comme langage, qui me sert à distinguer^ à

* Dans le chapitre des Premiers Principes, intitulé « Les données de la p/ii iosophie, ■ nous aTons trouvé que la division de toutes les manifestations de Texistence en deux grandes catégories, impliquant les deux existences connues sous la distinction de mot et de non-moi, était un préliminaire nécessaire. Comme anneau indispensable au raisonnement qui est plus développé dans cet ouvrage, je suis obligé ici d*énumérer de nouveau les divers contrastes qui existent entre ces deux grandes catégories de manifestations. Je les répète, cependant, avec de nouveaux exemples et dans une forme plus ou moins différente. De plus, par suite d'une meilleure méthode J*exclus de ce chapitre certaines classes de phénomènes qui accompagnent l'émotion et la volonté ou en dépendent et les mouvements musculaires qu'elles produisent. La description de ces phénomènes, reportée au chapitre suivant, sert réunie à la description de certaines classes voisines dont on ne s'est pas occupé ci-dessus, — classes qui sont trèt-importantes pour établir l'indépendance de l'existence objective. Dtw ee chapitre, nous ne décrirons que les antithèses qui sont observables dorant la poffivité physique absolue.

identifier et à unir les membres de la première. Actuellement de cette double série je passe à une autre. Le livre que tient à la main une dame qui passe, réveille en moi des états de conscience que j'avais éprouvés en lisant dernièrement. £t ici, en observant avec soin, je trouve qu'en présence de toutes ces couleurs, bruits^ pressions, etc.^ réunis que je perçois, il apparaît et disparait d'autres états qui appartiennent à la même classe^ mais qui diffèrent en intensité et sont arrangés et combinés d'une manière différente.

Si l'on rejette toute théorie sur leur origine^ le premier fait cardinal que l'on doit établir, c'est que ces deux classes d'états de conscience sont respectivement vive et faible.

§ 451. Pendant que je suis assis, la lumière et la chaleur diminuent, l'horizon devient obscur, et actuellement le brouillard qui s'avance cache tout^ excepté la couche de galets qui s'étend devant moi. Le promontoire lointain avec ses blanches falaises et ses traînées de verdure s'est effacé , de même que la jetée qui est à ma droite et les groupes de bateaux à l'ancre qui sont à ma gauche. Qu'est-ce que tout cela implique ? Il est impliqué que les taches vives de verdure et de blanc qui ont une forme déterminée, et que je distingue comme étant un promontoire lointain, sont maintenant pour moi des taches faibles^ qui ont une forme et une position relatives approximativement les mêmes, et il en est de même de ces taches qui sont produites en moi par la jetée et les bateaux.

Si je me demande ce qui serait arrivé dans le cas où, n'ayant jamais été à cette place avant la nuit précédente, le brouillard actuel eût continué d'exister jusqu'au moment où je m'étais assis, je vois que ces états de conscience faibles, que j'appelle maintenant le promontoire lointain et la jetée, n'existeraient pas ; ils n'existent maintenant comme états faibles, combinés d'une manière particulière, que parce qu'antérieurement ils existaient comme états vifs combinés de la même manière. Je trouve que c'est une loi de toutes les combinaisons. Après chaquebrisantquiadéferlésurle rivage, j'en-

tends un bruit sec que je sais être causé parles galets, secoués par le remous du flot. Mais, si antérieurement je n'avais entendu ces sons en voyant comment les cailloux étaient roulés et heurtés les uns parles autres, les sons quej*entends maintenant ne seraient pas suivis par les états faibles qui représentent ce processus. Et Texamen me montre qu'il en est de même pour les états qui n'entrent pas en combinaison. Si je n'ai jamais mangé de mangouste, ce nom n'éveille en moi aucun état de conscience faible, semblable à celui que m'aurait procuré le goût du fruit. Mais un état faible que je distingue corn me étant le goût d'un ananas, se présente à moi quand j'entends le nom de fruit, parce que l'état fort correspondant s'est présenté dans mon expérience.

La comparaison me montre donc que les états de conscience vifs sont primitifs et que les états faibles sont dérivés. Il est vrai que les états dérivés peuvent être combinés d'une manière qui n'est pas entièrement semblable à celle dont sont combinés les états primitifs. Après avoir eu les états de conscience produits par les arbres, les montagnes, les rocs^ les cascades, etc., les pensées de ces choses peuvent être réunies sous des formes en partie nouvelles. Mais si aucune de ces diverses formes, couleurs ou distributions, n'a été présentée d'une manière vive, aucune recombinaison faible n'est possible.

§ 452. Le vent change, le brouillard se lève, et je vois de nouveau les vagues, l'horizon, le promontoire, la jetée et les bateaux. Us ont la même disposition qu'ils avaientauparavant, et ils présentent les mêmes contrastes. Il est vrai que le soleil est plus fort, et que les couleurs du promontoire, de )amer et du ciel ont changé quelque peu. Néanmoins, ce groupe d'états de conscience visuels correspond en substance par sa couleur et absolument par ses rapports de position au groupe que j'ai vu précédemment. De plus, je vois que, ni leur bruit, ni leurs formes^ ni leur distribution ne peuvent subir dans ma conscience le nhisléfirer chanfirement. Pendant nue ie suis

assis sans mouvement, chacune de ces choses conserve son caractère spécifique et son intensité respectives, et elles appartiennent à un plexus stable. Je suis également sans pouvoir sur ces états de conscience que je connais comme mouvements et sons. La tache blanche que j'appelle une voile traverse d' autres taches de couleur sans que Tidée que j'en ai soit altérée ; et après ce changement d'apparences que je nomme un brisant qui monte, il arrive inévitablement, que je le veuille ou non^ un bruit sourd sur le rivage. Ces états de conscience vifs et originaux ont donc cet autre caractère^ que leur nature et leur arrangement sont temporairement ab* sol us.

Il en est tout autrement pour les états faibles dérivés. Bien que l'arrangement qui existe entre eux possède certain caractères généraux qu'on ne peut modifier (comme ce qui fait qu'avec toute conscience de couleur il y aune conscience d'étendue superficielle, ou ce qui fait qu'une idée de position est unie à toute idée de toucher)^ cependant, tous leurs rapports particuliers aussi bien que les états eux-mêmes sont aisément modifiables. Pendant que le brouillard m'empêche de voir, les états faibles qui répondent au promontoire, à la jetée et aux bateaux que j'ai vus antérieurement peuvent être transposés; on peut modifier leurs formes et leurs couleurs, ou les rejeter entièrement^ et les remplacer indéfiniment par d'autres combinaisons.

De sorte que les états vifs originaux et leurs copies faibles diffèrent en ceci, que les uns sont absolument inaltérables, tant que je reste physiquement passif, et que les autres sont facilement modifiables, tandis que je reste physiquement passif.

§ 453. Les membres de chaque groupe d'états de conscience ont à la fois une cohésion simultanée et une cohésion sériaire. A aucun moment je ne trouve une interruption de succession dans l'un ou l'autre de ces agrégats, pas plus que leur réduction à un terme unique.

Pendant que je reste au repos, il y a continuellement des

vues, des sons, des pressions, des odeurs, etc. Si je reste assis jusqu'à ce que la nuit exclue pour moi les états visuels vifs, le bruit des brisants et le roulement des galets persistent, de même que la pression qui me vient de Todeur des algues et les sensations de toucher et de fraîcheur que me donne le vent. Grâce à ces sensations^ Tintégrité de Tagrégat des états de conscience vifs se maintient; et quoique plusieurs éléments de cet agrégat aient disparu, je ne peux jamais découvrir un moment où les impressions en viendraient à ne plus former qu'une file simple et unique, encore moins un moment où toutes ces sensations seraient absentes et ou Tagrégat serait brisé en deux. Car, lors même que je m'assoupis par suite de la fatigue, je ne puis reconnaître une discontinuité des états vifs, puisqu'ils continuent aussi longtemps que continue la faculté de les observer, et que l'on connaît leur présence dès que la conscience est recouvrée.

Il en est de même des états faibles. Il existe entre eux une cohésion simultanée et sériaire qui est absolue, dans le sens qu'aucun état ne peut être séparé de ceux qui l'accompagnent de manière à être seul^ séparé de ceux qui le précèdent ou de ceux qui lui succèdent. Quelque plastique et modifiable que soit la série des états faibles^ elle ne peut néanmoins être brisée ; on ne peut pas même imaginer qu'elle ait une fin, puisque tout état de conscience par lequel on se représente la fin de ces états faibles est lui-même un nouvel état de la même espèce.

On voit ainsi que chaque groupe d'états est un groupe persistant. Le premier se présente à moi comme formé d'états étroitement unis dans un ordre simultané, et également en dehors de mon contrôle dans son ordre successif. Le second est formé d'états qui sont réunis dans un ordre flexible plutôt qu'étroit : la flexibilité étant telle cependant que, si un petit dérangement est facile, tout dérangement complet amenant une rupture est impossible.

§ 454. Les deux agrégats, qui diffèrent en ceci que Tun est

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composé d'origiDaux vifs, et l'autre de copies faibles, et qui ont chacun^ respectivement, une cohérence intime longitudinale et transversale, n'ont pas la même cohérence l'un avec Vautre. L'un est absolument indépendant et l'autre relativement indépendant.

Dans un vaste processus, les états vifs : — bruits des brisants, vents, voitures derrière moi, couleurs changeantes des vagues, pressions, odeurs, et tout le reste. — se meuvent les uns à côté des autres, sans cesse et sans interruption, sans rapport avec quelque autre chose que ce soit dans ma conscience. Leur indépendance par rapport aux états faibles est telle que le processus de ces derniers, de quelque manière qu'il agisse, ne produit aucun effet sur eux. Réunis en masse par leurs propres liens, les états vifs coulent sans résistance.

Le processus des états faibles, au contraire, tout en ayant un degré considérable d'indépendance, n'en a pas une entière. Les états vifs, en passant par-dessus, les affectent toujours en un degré plus ou moins grand, — et en entraînent une partie avec eux par cohésion latérale. Aux couleurs mobiles produites par les vagues s'attachent certains états faibles qui forment la conception d'un liquide froid, transparent. Le bruit du sable roulé par les vagues produit inévitablement des idées de forme, de couleur et de dureté. Après chaque bouffée d'odeur d'algues, il s'élève, d'une manière vague ou distincte, des idées de masses entortillées, noires, humides. De cette manière, les séries vives peuvent entraîner avec elles plus ou moins de séries faibles ; mais aussi longtemps que l'état de veille continue, il en entraîne toujours quelque peu. Il y a, néanmoins, une partie de la série vive, tantôt grande, tantôt petite, qui se poursuit avec une indépendance substantielle. Pendant que je regarde la mer, la série des états faibles produits par la vue de la dame qui tient le livre, peut prédominer et avoir assex de force pour que le courant des états vifs l'affecte à peiné. Bien que la complète inconscience des choses environnantes soit rare, si même elle a lieu, la conscience que j'en ai peut

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devenir très-imparfaite ; et cette conscience imparfaite, remarquons-le, résulte de Tindépendance des séries faibles, qui devient pour le moment si notable que bien peu d'elles s^attachent aux séries vives.

Nous avons donc cet autre fait fondemental : que ces deux agrégats marchent c6te à c6te dans une indépendance qui est absolue pour l'un et qui pour Tautre est partielle, et quelquefois presque complète.

§ 4B5. La séparation de ces deux agrégats devient encore plus remarquable, si l'on examine les états qui les composent au point de vue de leur ordre de succession. Nous trouvons que le fait significatif, c'est que, lorsque nous pouvons percevoir l'antécédent d'un conséquent dans les séries vives, cet antécédent existe dans les séries vives; et inversement, dans la partie indépendante des séries faibles, nous trouvons que, pour chacun des conséquents faibles, il y a un antécédent faible. En d'autres termes, outre la cohésion générale qui fait de chaque agrégat un tout, il y a dans chaque agrégat des cohésions spéciales entre ses membres particuliers.

Ainsi, dans les séries vives, après le changement de formes et de couleurs que j'appelle,quand elles sont unies,un brisant qui monte, il se produit un bruit causé par la chute de ce brisant sur le rivage. Aucune combinaison d'états de conscience faibles ne peut produire cet état vif de bruit ; et quand je reçois l'impression visuelle vive du brisant, je ne puis prévenir rélat vif du bruit qui suit. 11 en est de môme pour les mouvements du bateau qui rame en face de moi ; et il en est de môme pour le coucher du soleil et les changements de couleur qui s'ensuivent. Dans tous ces cas, les antécédents et les* conséquents existent dans les séries vives, de même que tous les liens qui les unissent, puisque rien dans les séries faibles n'atfecte leur union.

De même, quand nous remfontonsle cours de nos pensées et des parties composantes de nos pensées, nous trouvons que chacune tient à une pensée pàrlidùlière antécédente, et nou8

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découvrons que toutes ces cohésions, dont les unes sont absolues, d'autres fortes, d'autres faibles, ont un ordre ou une méthode qui leur est particulière, qui peut être reconnue et exprimée en termes de série faible. Et le fait que les séries faibles ont le pouvoir de changer leur propre arrangement, rend manifeste que la cause prochaine de Tarrangement dans les séries faibles est dans les séries faibles elles-mêmes •

De sorte que les deux agrégats présentent ce trait de plus qui les distingue, à savoir qu'ils ont chacun leurs lois propres de coexistence et de succession. Ces lois, aussi, présentent uu contraste significatif . Dans les états vifs, il y a non-seulement des uniformités générales de rapports qui sont absolues^ mais chaque rapport particulier, quand il se présente, est absolu. Dans la série faible, cependant, tandis que certaines des lois sont dérivées (comme sont dérivés les états eux-mêmes) de la série vive, et tandis que quelques-unes de ces uniformités dans la série faible sont absolues, comme dans les uniformités correspondantes dans la série vive, les rapports particuliers dans la série faible ne sont pas quand ils se présentent absolus, mais peuvent être modifiés facilement.

§ 436. Une autre distinction qui existe entre les deux agrégats^ c'est que dans l'un l'antécédent de tout conséquent peut être ou ne pas être dans les limites de la conscience, tandis que dans l'autre il est toujours dans les limites de la conscience.

Ce blanc cumulus qui recouvre à ma gauche le ciel bleu, constitue un changement dans la série vive, changement qui n'était précédé par aucun autre que je pusse percevoir. Comme elle était soudaine^ la sensation de froid que j'ai éprouvée dernièrement sur le dos de la main m'a surpris ; n'ayant pas vu le nuage qui est derrière moi, je n'avais pas prévu la pluie qui a causé la sensation. Maintenant que je suis éveillé de ma rêverie par des cris discordants d'une bande de petits enfants, je vois que, bien qu'après avoir entendu le bruit, il se soit élevé en moi un groupe d'états faibles repré-

seoiaat TantécédeDi, cependant, rantécédent n'ayant pas été TU, le bruit a rompu la série de mes pensées sans qu'il y ait eu, ou dans la série vite ou dans la série faible, quoi que ce soit pour m'y préparer.

Si, d'autre part, je cherche ce qui me fait penser maiatenant à la mort causée par la-fiëvre, je trouve que cette pensée était précédée par la pensée d'un changement moléculaire anormal dans le sang« celle-ci par la pensée de molécules instables qui avaient été apportées dans lesang par la respiration, celle-ci par la pensée que ces molécules sont produites par décomposition dans des cavités closes et non par décomposition à Tair libre, celle-ci par la pensée que cette décomposition dans des cavitéscloses a été étudiée par ceux qui s'occupent de notre santé, et cette deraièra par l'impression visuelle d'un grand conduit en fer qui suivant le rivage descend vers la mer. Il en est de même partout. Chaque état de la série faible a un antécédent qu'on peut reconnaître, soit dans la série faible, soit dans la série vive.

Cette différence est importante, en ce qu'elle montre que l'agrégat iaible est beaucoup mieux circonscrit que l'agrégat yif. La possibilité de trouver l'antécédent de chaque conséquent^ dans la série qui s'écoule perpétuellement des états faibles, montre qu on peut l'explorer jusqu'à ses limites dans toutes les directions : limite qui est ou dans les états vifs ou dans l'impossibilité pour la mémoire de passer à l'état vide. Mais l'agrégat vif ne peut être soumis à une recherche si com • plète. Dans cette partie de l'agrégat qui m'est immédiatement présente, il.s'introduit toujours de nouveaux éléments qui sortent de quelques régions en dehors de la conscience.

§ 457. Cette opposition devient plus remarquable et plus significative encore quand j'ajoute, à mon expérience de l'agrégat vif qui m'est présenté, le souvenir de la manière dont il se comportait quand il m'avait été présenté auparavant. Cela me montre de deux manières qu'outre la partie qui est immédiatement présente, il y a toujours une région d'antécédents

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