CHAPITRE XV
§ 445. Quand la pensée est conduite avec précision, — quand les états mentaux appelés mots sont traduits dans les états mentaux qu'ils représentent (ce qui n'arrive pas souvent), — penser une proposition consiste à réunir, dans la conscience, un sujet et un prédicat. «L'oiseau était brun» est une constatation qui implique Tunion dans la pensée d'un attribut particulier et d'un groupe d'autres attributs.
Si l'on compare diverses propositions ainsi rendues en états de conscience, on trouve qu'elles diffèrent au point de vue de la facilité avec laquelle les états de conscience sont unis ou désunis. L'état mental connu comme brun^ peut être uni avec ces états mentaux qui constituent la figure connue comme oiseau^ et cela sans effort appréciable, de même qu'il peut en être séparé : l'oiseau peut facilement être pensé comme noir, vert ou jaune. Au contraire, une assertion comme a la glace était chaude » est une assertion à laquelle il est très -difficile de faire consentir l'esprit. Les éléments de la proposition ne peuvent être unis dans la pensée sans une résistance. Entre ces deux états de conscience, que connotent le mot glace et l'état de conscience nommé froid, il y a une étroite cohésion, — cohésion qui est mesurée par la résistance à surmonter pour penser à la glace comme chaude. De plus, on trouve que, dans quelques cas, les états de conscience groupés ensemble ne peuvent pas être séparés du tout. L'idée de pression ne peut être séparée de l'idée de quelque chose qui occupe l'espace. On ne peut penser au mouvement sans penser en même temps à un objet qui se meut. Ces connexions res-
tent^ dans toutes les circonstances, absolues dans la conscience.
En se renfermant dans les limites prescrites, que Ton se demande ce qu'on pense de ces divers degrés de cohésion parmi nos états de conscience, — comment on les nomme, et comment on se comporte à leur égard. S'il se produit, n'importe comment, la proposition : « l'oiseau était brun, » le sujet et le prédicat répondant à ces mots naissent ensemble dans la pensée, et, s'il n'y a aucune proposition contradictoire à cellelà, ces attribus sont unis sans effort et acceptés. Si cependant la proposition est : a l'oiseau était nécessairement brun, y> on fait une expérience semblable à celle qui a été décrite plus haut, et comme on trouve que Ton peut séparer l'attribut brun, et penser que l'oiseau était gris ou jaune, on n'admet pas-que l'oiseau était nécessairement brun. — Quand une proposition comme : « la glace était froide, j> se présente à nous, les éléments de la pensée se comportent comme ci-dessus, et aussi longtemps qu'elle n'est soumise à aucun examen, l'union de la conscience du froid avec les états de conscience qui l'accompagnent^ semble être de même nature que celle qui existe entre les états de conscience qui répondent aux mots brun et oiseau. Mais, si la proposition est changée en celle-ci : — a la glace était nécessairement froide, » il se présente un résultat différent de celui qui avait lieu dans le cas précédent. Les idées qui répondent au sujet et à l'attribut sont ici si cohérentes qu'elles peuvent presque passer pour inséparables, et que la proposition peut être acceptée. Mais supposons que l'on éprouve à dessein la proposition en essayant de penser que la glace n'était pas froide. La conscience offre une grande résistance à cet essai. On peut cependant, par un effort, imaginer que la température de congélation de l'eau est plus élevée que celle du sang chaud, et par suite penser que l'eau gelée est chaude au lieu d'être froide. — De même, en entendant les mots : a avec le mouvement il y a quelque chose qui se meut, » on se représente un corps qui se raeul. ^\. \\i^wî>i^ ^^
468 ANALYSE OÉNÉRALE.
que Ton essaye des expériences à ce sujet, on peut supposer que les éléments de la représentation sont unis de la même manière que ceux des représentations citées plus haut. Mais supposons que la proposition soit modifiée comme il suit : — « avec le mouvement, il y a nécessairement quelque chose qui se meut, d la réponse mentale faite à ces mots montre que les états de conscience évoqués dans ce cas sont indissolublement unis de la manière indiquée. On essaye de penser que le mouvement n'est pas accompagné de quelque chose qui se meut, et notre inaptitude à le faire est une preuve de notre inaptitude à séparer les états de conscience qui constituent la pensée soumise au critérium.
Les propositions qui résistent à cet effort sont les propositions que Ton distingue comme nécessaires. Que Ton entende ou non par ce mot tout autre chose^ on entend évidemment que dans notre conscience, les connexions affirmées sont, autant qu'on peut l'affirmer, inaltérables. Le fait brut^ c'est que Ton se soumet à elles parce que l'on n'a aucun choix à faire. Elles règlent nos pensées^ que nous le voulions ou non. Si Ton écarte toutes les questions touchant l'origine de ces connexions^ — toutes les théories touchant leur signification, on découvre que certains de nos états de conscience sont réunis de telle sorte, que tous les autres anneaux de la série des états de conscience cèdent le pas, quand ils leur sont comparés.
§ 446. Continuons d'ignorer les existences impliquées au delà de la conscience,;et demandons-nous ce que nous entendons par un raisonnement. L'analyse nous montre qu'un raisonnement est la formation d'une série cohérente d'états de conscience. Après avoir trouvé que les pensées exprimées par les propositions varient au point de vue de la cohésion, de leurs sujets et de leurs attributs, on trouve qu'à chaque pas d'un raisonnement soigneusement conduit, on vérifie la force de toutes les connexions affirmées et impliquées. On examine si l'objet nommé appartient réellement à la classe à laquelle on le rapporte,— on essaye si l'on peut penser qu'il n*est pas
semblable aux choses auxquelles on dit qu'il est semblable. On examine si Tattribut qu'on affirme est réellement possédé par tous les membres de la classe, — on essaye de penser que quelque membre de la classe n'a pas Tattribut. Et on n'admet la proposition qu'après avoir trouvé i^u'il y a une plus grande cohésion dans la pensée entre ses éléments qu'entre les élé* ments de la proposition contraire. En vérifiant ainsi chaque anneau du raisonnement^ on arrive à la fin à la conclusion, que l'on vérifie de la même manière. Si on l'accepte, on le fait parce que le raisonnement a établi en nous une cohésion indirecte entre des états de conscience qui n'étaient pas cohérents directement, ou dont la cohérence directe était moindre que la cohérence indirecte établie par le raisonnement. Mais on ne l'accepte qu'en supposant que la connexion qui existe entre les deux états de conscience qui composent la conclusion, n'est pas contre-balancée par une connexion oppo* sée plus forte. S'il y a un raisonnement opposé dont on sent que les pensées composantes sont, après examen, plus cohérentes; ou si, en l'absence d'un raisonnement opposé, il y a une conclusion différente dont les éléments ont une cohésion directe plus grande que celle que donne indirectement le raisonnement proposé, la conclusion à laquelle on arrive par le raisonnement n'est pas admise.
Ainsi, il est démontré qu'une discussion dans la conscience est simplement un essai de la force qui lie les différentes connexions des états de conscience, — une lutte systématisée qui sert à déterminer quels sont les états de conscience qui sont les moins cohérents. Et le résultat de la lutte est que les états de conscience les moins cohérents se séparent, tandis que les plus cohérents restent unis, pour former une proposition dont l'attribut persiste dans l'esprit tant que persiste le sujet.
§ 447. Quel corollaire peut-on tirer, ou plutôt doit-on tirer en poussant l'analyse jusqu'à sa limite? S'il y a des connexions indissolubles, on est forcé de les acceçlet. Sv4ft%
états de conscience sont absolument unis d*une certaine manière, on est obligé de les penser de cette manière. La proposition est une identité. Dire que ce sont des nécessités de la pensée, c'est tout simplement une autre manière de dire que leurs éléments ne peuvent être séparés. Aucun raisonnement ne peut donner à ces cohésions absolues une meilleure garantie ; puisque tout raisonnement, étant un moyen continu de vérifier les cohésions, se poursuit lui-même en acceptant les cohésions absolues, il ne peut, en dernier ressort, rien faire que de présenter des cohésions absolues pour en justifier d'autres^ — acte qui suppose à tort aux cohésions absolues qu'il offre une plus grande valeur que celle qu'il accorde aux cohésions absolues qu'il voudrait justifier. Ici donc on en arrive à une uniformité mentale dernière, — à une loi universelle de la pensée. Le fait qu'on ne peut même se représenter la possibilité d'une autre loi, montre comment notre pensée est entièrement subordonnée à cette loi. Supposer que les connexions qui existent entre nos états de conscience peuvent être déterminées autrement, c'est supposer qu'une force plus petite peut surmonter une force plus grande, — proposition qui peut être exprimée en mots, mais qui ne peut être rendue en idées.
On arrive à ces résultats sans supposer une autre existence que celle de ce qu'on appelle les états de conscience. On ne postule rien sur l'esprit ou la matière, le sujet ou l'objet. On laisse intactes ces questions : — qu'implique la conscience ? comment la pensée se produit-elle? Aucune hypothèse sur l'origine de ces rapports entre les pensées n'est impliquée dans l'analyse, — à savoir comment se produisent les cohésions faibles^ les cohésions fortes et les cohésions absolues. Quelques connotations que les termes employés puissent avoir semblé impliquer, on trouvera, en examinant chaque pas, qu'il n'y a rien d'essentiellement impliqué outre les états de conscience et les connexions qui existent entre eux.
Si on veut entrer dans l'explication de ces faits, on doit
examiner commeDt on doit conduire une investigation ulté* rieure, et quel est le degré possible de la validité de nos conclusions. Toute hypothèse que l'on fait pour essayer de s'expliquer soi-même à soi-même étant une hypothèse qui ne peut s'exprimer qu'en termes d'états mentaux, il s'ensuit que tout processus d'explication se poursuit en vérifiant les cohésions qui existent parmi les états mentaux, et en acceptant les cohésions absolues. Par suite, la conclusion à laquelle on arrive par la répétition de ce critérium de la cohésion absolue, ne peut jamais avoir une validité plus grande que ce critérium. Peu importe le nom que l'on donne à cette conclusion, — qu'on l'appelle une croyance, une théorie, un fait ou une vérité. Ces mots ne peuvent être eux-mêmes que les noms qui désignent certains rapports entre nos états de conscience. Toute signification secondaire qu'on leur attribue doit être également exprimée en termes d'états de conscience, et par suite subordonnée aux lois de la conscience. Par suite, cette affirmation dernière est sans appel.
§ 448. Il y a donc là une garantie tout à fait suffisante de l'affirmation de l'existence objective. Si mystérieux qu'il semble d'avoir conscience de quelque chose qui est cependant en dehors delà conscience, on trouve que l'on affirme la réalité de ce quelque chose en vertu d'une loi dernière, - et qu'on est obligé de le penser. 11 y a une cohésion indissoluble entre chacun de ces états de conscience vifs et définis connus comme sensation, et une conscience indéterminée qui représente un mode d'existence en dehors de la sensation et distinct de nous. Quand l'on prend sa fourchette et que l'on portp de la nourriture à sa bouche, on est complètement incapable de chasser de son esprit la notion de quelque chose qui résiste à la force que l'on emploie ; et on ne peut supprimer la pensée naissante d'une existence indépendante qui est en dehors de notre langue et de notre palais, et qui nous donne la sensation de goût que nous sommes incapables de produire dans la conscience par notre propre activité.Bien que la critique montre que
Ton ne connaît pas la nature de ce qui est en dehors de nous; et bien que Ton puisse en inférer, par suite de notre incapacité de dire ce que c'est, que c'est une fiction^ on découvre qu'une telle critique ne peut aucunement arriver à détruire la conscience de sa réalité. Si bien que, lors même cyi'on ne pourrait rendre aucun compte de sa genèse, cette conscience n'en resterait pas moins impérative. On ne peut même en imaginer la fausseté sans imaginer l'absence de ce principe de cohésion qui sert à unifier la conscience.
§ 449. Mais s'il est impossible d'arriver par le raisonnement soit à vérifier ce verdict de conscience, soit à en prouver la fausseté, il est possible d'en rendre compte. Évidemment^ si nos conclusions se bornent à exprimer la manière suivant laquelle s^accordent nos états de conscience, cette conscience impérative que nous avons de l'existence objective doit résulter elle-même de la manière suivant laquelle s'accordent nos états de conscience.
Ici^ donc, se présente à nous un moyen de recherche défini. Examinons les cohésions qui existent parmi les éléments de la conscience, considérée comme un tout^ et voyons s'il y a des cohésions absolues qui groupent ces éléments en deux moitiés antithétiques, répondant respectivement au sujet et à l'objet.
Bien que dans le cours de cette recherche nous ayons a employer des mots qui connotent à la fois le sujet et l'objet ; — bien que dans chaque exemple nous ayons à poser tacitement une existence externe, et qu'à chaque fois que nous nous référons aux états de conscience, nous ayons à poser une existence interne qui possède ces états, cependant, comme ci-dessus, nous devons ignorer ce que ces différentes choses impliquent.