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CHAPITRE Et

SENTIMSNTS ESTHÉTIQUES.

§ 533. n y a plusieurs années, je rencontrai dans un auteur allemand cette remarque : que les sentiments esthétiques dérivaient de l'impulsion du jeu. Je ne me rappelle pas le nom de Tauteur, et si quelque raison était donnée pour appuyer cette proposition, ou si quelques conséquences en étaient tirées, je ne puis m'en souvenir. Mais la proposition ellemême est restée dans ma mémoire comme offrant sur ce point, sinon la vérité elle-même, du moins une esquisse de la vérité.

Les activités que nous appelons jeu sont unies avec les activités esthétiques par ce trait : que ni les unes ni les autres ne servent d'une façon directe quelconque aux processus utiles à la vie. Les énergies corporelles, les facultés intellectuelles; les instincts, les appétits, les passions, et même tous ces sentiments supérieurs dont nous venons de traiter, ont pour fin immédiate ou éloignée de maintenir l'équilibre organique de rindividu, ou du moins de maintenir Tespèce. Arrêtez l'un des viscères, et les actions vitales cessent aussitôt ; empêchez un membre de se mouvoir, et l'aptitude à profiter des circonstancesenvironnantes est sérieusement compromise; détruisez un organe des sens, paralysez une faculté perceptive, troublez la raison, et aussitôt des lacunes plus ou moins considérables se font sentir dans cette adaptation de la conduite aux conditions extérieures qui est la sauvegarde de la vie : et si ces sentiments égoïstes qui provoquent le souci de la propriété et de la liberté, ou ces sentiments ego-altruistes et altruistes qui règlent notre conduite vis-à-vis des autres cessent d'exer*

cer leur action, des obstacles à la vie complète se présentent par Tabsence de ressources ou par l'aliénation de nos compagnons. Mais tandis que les actions primitives de nos facultés, corporelles ou mentales, avec les plaisirs correspondants, se rapportent ainsi évidemmeni à des ans prochaines qui impliquent des avantages ultérieurs, les actions de ces facultés qui constituent le jeu et celles qui donnent lieu aux plaisirs esthétiques, ne se rapportent pas à des avantages ultérieurs, — les fins prochaines sont leurs seules fins. Il est vrai que les activités de ees deux ordres peuvent apporter aux facultés exercées ainsi le bénéfice ultérieur d*un accroissement de force, et que la vie prise dans son ensemble peut être de cette façon accrue ultérieurement. Mais cet effet et TefTet semblable produit par les activités primitives des facultés s'annulent réciproquement, — laissant la différence précisément là où elle était. De l'action primitive d'une faculté il résulte un plaisir normal immédiat, plus le maintien ou Taccroissement de l'aptitude qui sont dus à Texercice^ plus Taccomplissement de la fin objective ou la satisfaction du besoin. Mais de l'action secondaire d'une faculté manifestée par le jeu ou le développement esthétique, il ne résulte que le plaisir immédiat, plut le maintien ou l'accroissement de l'aptitude.

Avant de traiter des sentiments esthétiques ainsi distingués et ainsi classés, nous devons descendre un peu plus avant : — nous devons nous demander d'où vient l'impulsion du jeu, et comment il devient à la fin cette activité supplémentaire des facultés les plus hautes que les beaux-arts impliquent.

§ 534. Les espèces inférieures d'animaux ont ce trait commun : que toutes leurs forces sont dépensées à remplir des fonctions essentielles à la conservation de la vie. Ils sont incessamment occupés à chercher la nourriture, à échapper à leurs ennemis, à se préparer un abri, ou à prendre des dispositions pour l'élevage de leur progéniture. Mais à mesuxe que nous montons aux animaux de type supérieur, ayant des facultés plus puissantes et plus nombreuses^ nous commençons

h troQTer que leur temps et leur forces ne sont pas complètement absorbés par les exigences de leurs besoins immédiats. Une meilleure alimentation, obtenue grâce à la supériorité de leur organisme, leur fournit un surplus de TÎgueur. Les aj^ petits étant satisfaits, il n*j a pas chez eux de désir ardent qui dirige leurs énergies débordantes vers la poursuite d'une proie nouvelle ou vers la satisfaction de quelque pressant besoin. L'accroissement varié des facultés, joint d'ordinaire avec cet aecroiseement d'énei^ie^ produit un résultat analon gue. Quand un grand nombre de pouvoirs adaptés à un grand Dombre de conditions ont été développés^ ils ne peuvent pas tous agir à la fois : les circonstances mettent en exerdee tantét les uns et tantôl les autres, et quelques-uns d'entre eux restent sans s'exercer pendant des périodes considérables. C'est ainsi qn*ii arrive que^ chez les êtres les plus développée, il revient souvent une somme d'énergie quelque peu en excès par rapport aux besoins immédiats et qu'il se produit, tantAt dans cette faculté tantôt dans cette autre, un repos suffisant pour lui permettre de s'élever à un haut degré d'action, grftoe à la réparation qui suit la dépense.

Dans le chapitre sur l'œstho-physiologie (§ 50)^ il a été re* marqué que « les centres nerveux qui ont subi par l'effet de l'action exercée une désintégration, se réintègrent perpétuellement et redeviennent propres à l'action, p II a été remarqué de plus que « plus une partie quelconque d'un centre nerveux a été longtemps inactive, — c'est-à-dire plus il s'est écoulé de jours et de nuits pendant lesquels la réparation de cette partie n'a été empêchée par aucune dépense notable, plus cette partie doit avoir été portée à un état d'instabilité extraonfinaire, — à un état où elle montre une facilité excessive à la déeompositien et à la décharge des forces. Que doit-il arriver? Cette partie est exposée comme toutes les autres à ces réverbérations d'ondes qui traversent d*instant en instant le système nerveux. Son extrême instabilité doit la rendre exceptionnel*

disposée à subir le changement, à fournir du mouToment moléculaire et à devenir le siège du sentiment idéal correspondant Ici nous avons l'interprétation de ce qu*on appelle

les désirs. Les désirs sont des sentiments idéaux qui naissent quand les sentiments réels auxquels ils correspondent n'ont pas été éprouvés depuis longtemps. »

Chacune des facultés mentales par conséquent, étant soumise à cette loi : que leurs organes^ après avoir sommeillé pendant une intervalle plus long que d^ordinaire, deviennent excceptionnellement prêts à l'action, — exceptionnellement disposés à ce que les sentiments correspondants prennent naissance , offrant une facilité exceptionnelle à mettre en jeu toutes leurs activités corrélatives, il arrive qu'elles sont engagées tràs-facilement à une activité simulée, quand les circonstances la provoquent, au lieu de provoquer une activité réelle. De là les jeux de toutes sortes : — de là la tendance à ces exercices superflus et sans destination de nos facultés, quand nos facultés ont été longtemps en repos. De là aussi ce fait : que ces mouvements sans objet sont manifestés bien plus souvent par les facultés qui ont un rôle dominant dans la vie de TanimaL Observons comment cette proposition se vérifie, depuis les facultés les plus humbles jusqu'aux plus élevées.

Le rat , dont les incisives poussent continuellement en raison de l'incessant emploi qu'il en fait, et qui éprouve le désir corrélatif de se servir de ses incisives, s'occupera, si on le met en cage, à mordre tout ce qu'il pourra saisir. Le chat, dont les ongles et les muscles sont ajustés pour une activité journalière consistant à saisir la proie , mais qui mène actuellement une vie qui n'est presque plus prédatrice, éprouve le désir d'exercer ces parties de son corps ; on peut le voir satisfaire ce désir en détendant ses pattes, en faisant sortir ses griffes, en écorchant une surface quelconque, comme la paille d'une chaise ou l'écorce d'un arbre. C'est ce que \a gvt^l^ xi^>a& moutce sous une forme

encore plus iotéressaDte : elle qui, eu liberté, passe le jour tout entier à se senrir de sa langue pour cueillir les branches des arbres, éprouve, quand elle est enfermée, un si vif besoin de se livrer à un exercice au moins analogue, qu'elle saisit continuellement avec sa langue toutes les parties intérieures du toit qu'elle peut détacher, — usant petit à petit les angles supérieurs des portes , etc. — Cette activité sans but des organes qui restent sans emploi, qui dans les cas cités s'élève à peine jusqu'à ce que nous appelons un jeu, devient un jeu dans le sens ordinaire de ce mot^ quand il y a une union plus manifeste du sentiment avec l'action. Le jeu est également Texercice artificiel d'énergies qui, en l'absence de leur exercice naturel , deviennent si disposées à se dépenser qu'elles se soulagent par des actions simulées au lieu de se soulager par des actions réelles. Car les chiens et les autres animaux de proie nous montrent d'une manière incontestable que leur jeu consiste en une imitation de la chasse et du combat : — ils se poursuivent les uns les autres^ essayent de se dépasser, se mordent mutuellement aussi fort qu'ils l'osent. Il en est de même des petits chats qui courent après une balle, la font rouler devant eux, et la reprennent, se pelotonnant comme en embuscade, puis bondissant sur cette balle : tout ce jeu n'est-il pas la comédie de la poursuite de quelque proie^ — une satisfaction idéale des instincts destructifs destinée à remplacer la satisfaction réelle? Il en est de même des hommes. Les jeux des enfants, — le jeu de la poupée, de la petite marchande^ des visites^ sont la comédie des activités adultes. Les jeux des garçons qui se poursuivent les uns les autres, qui s'arrachent les uns aux autres , font des prisonniers , satisfont bien évidemment d'une manière partielle les instincts prédateurs. Et si nous considérons même leurs jeux d'adresse, aussi bien que les jeux d'adresse pratiqués par les adultes, nous trouvons que sans nul doute l'élément essentiel qui se rencontre chez tous a la même origine. Car, peu importe

6(^ COROLLAIBES.

quel soii le jeu, la satisfaction qu*on en retire est de remporter la irictœre, — de l'emporter sur un antagoniste. L'amour de la TÎ^oire, si dominant dans tous les êtres, pares qu'il est le sentiment corrélatif du succès dans le oombat pour Texistence, troute à se satisfaire dans une partie d*éehecs à défaut de victoires plus difficiles. Et même les jeux de la coniFersatioD sont caractérisés par le même élément. Dans ta raillerie, dans le ehoe des reparties» dans les assauts de ^erve^ le trait presque constant est la manifestation de quelque supériorité relative, — la découverte d'une faiblesse, d'une méprise^ d'une absurdité de l'un des jou* teurs par l'autre. C'est-h-dire que cette activité des facultés intellectuelles, dont on ne se sert pas pour se conduire dans les aiïaires de la vie, on l'emploie en partie poiur se donner le plaisir même de l'activité, en partie pour la satisfaction qui l'accompagne de certains sentiments égoïstes qui ne trouvent pour le moment aucun autre dé« bouché.

Mais maintenant remarquez que cette proposition, qui est vraie des énergies corporelles, des instincts destructeurs et des émotions correspondantes qui dominent dans la vie, parce qu'elles sont directement intéressées dans la lutte nécessaire au maintien de la vie, est vraie de toutes les autres facultés. Leurs organes, s'étant réparés pendant le temps du repos, tendent semblablement à devenir plus excitables^ à passer à l'action idéale en l'absence de l'action réelle, et sont engagés très-facilement à un mode artificiel d'exercice qui se substitue au mode naturel, quand celui-ci est impossible. Les puissances les plus hautes, mais les moins essentielles, aussi bien que les puissances les fins essentielles et les plus humbles, viennent ainsi à avoir des activités qui se déploient en vue des satisfactions immédiates qui en dérivent, abstraction faite des avantages ultérieurs ; et c'est à ces puissances supérieures que les productions f^tbéliqvkes fouroisseul \a mâ&<bi^ ^^ ^% ^tltmtés supplé-

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mentaires, oomme les jeux fournisseni une matière à Vacti* vite des puissances inférieures.

§ 638. La nature générale et la position des sentiments esthétiques que cette explication ne fait eomprendre qu'obs^ curément, seront mieux comprises de nous, si nous obser* vous pourquoi nous désignons comme esthétiques certains modes de sentiment plutût que certains autres. En commençant par les sensations les plus simples, nous trouverons que le caractère esthétique d'un sentiment est habituellement associé avec la distance qui le sépare des fonctions servant à la vie.

C'est à un bien faible degré que nous pouvons attribuer aux sensations du goût le caractère esthétique. Beaucoup de saveurs qui sont des plus agréables ne suggèrent en quelque degré que ce soit Tidée de beauté; et même les choses douces au goût, bien que nous puissions les considérer comme délicieuses, ne sont pas regardées comme belles dans le vrai sens du mot. Ce fait est le simultané de cet autre : que les plaisirs du goût ne sont que très-rarement séparés des fonctions servant à la vie : ils accompagnent Taction de boire et de manger, et ne se présentent pas d'ordinaire en dehors de Tune ou de l'autre.

Prenons maintenant les plaisirs que les odeurs font naître» Ceux-ci, beaucoup plus séparables des fonctions servant à la vie, deviennent des plaisirs recherchés pour eux-mêmes ; et nous trouvons ici en quelque degré le caractère esthétique. Un parfum délicieux, s'il ne donne pas une émotion esthétique d'une espèce tout à fait distincte, produit du moins quelque chose qui s'en approche ; en respirant l'odeur d'une fleur, on peut, outre la sensation agréable elle-même, discerner un second plaisir vague. Dans les sensations de couleur, qui sont encore plus séparées des fonctions servant à la vie, l'élément esthétique devient décidé. Bien que les taches de couleur groupées dans l'espace qui constituent notre perception visuelle^ servent chacune comme de signes jiar lescpels nou9

recoDDaissons les objets et guident de la sorte nos actions^ cependant le discernement des couleurs ne nous est pas» dans la plupart des cas, nécessaire pour nous guider : témoin les incoDYénients relativement légers supportés par les ateugles des couleurs. Il résulte de là, bien que la faculté qui apprécie la couleur ait une fonction utile à la vie, que la relation entre cette activité et son usage n*est pas étroite. Par conséquent le plaisir qui dérive de celte activité^ en tant qu'elle 8*exerce pour elle-même, devient notable : on recherche volontairement la volupté des belles couleurs, et Tidée de la beauté est fortement associée avec elles. Il en est de même des sons. Le pouvoir de percevoir et de distinguer les sons nous aide d*abord à adapter nos actions aux circonstances ; mais il y a bien des sons qui ne nous intéressent pas au point de modifier notre conduite quand ils se font entendre de nous. Ainsi les actions de la faculté auditive sont davantage séparés des fonctions servant à la vie^ et il s'ouvre un vaste champ aux plaisirs qui peuvent résulter des actions superflues de cette faculté. Ce sont ces plaisirs que nous classons comme esthétiques ; des sons de certaine nature sont regardés comme beaux.

Je ne veux pas dire que, dès qu*une faculté sensitive étend sa sphère d'exercice au delà de la sphère des applications utiles^ les sensations produites par l'exercice superflu ont nécessairement le caractère esthétique ; car évidemment beaucoup des sensations olfactives, visuelles et auditives, obtenues dans cette sphère des actions surérogatoires, sont dénuées de caractère esthétique. Je veux dire seulement que cette propriété de pouvoir être séparées des fonctions servant à la vie est Tune des conditions requises pour l'obtention du caractère esthétique.

Nous voyons qu'il en est ainsi en passant à l'autre extrême, — en comparant les sentiments entre eux et non plus les sensations. L'amour de la possession n*est que peu séparable de Ja fonction d'utilité vitale. Les motifs et les actes qui abountk Tacquisilion onllouyrax^ ^u vue un avantage ulté-

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rieur. Ici le caractère esthétique est entièrement absent : ni l'agent, ni le témoin de Faction, ne voient quelque beauté dans Tactivité tendant à l'appropriation . Ce n'est pas parce qu'elle est une activité purement égoïste, car il y a des sentiments et des activités correspondantes tout aussi égoïstes^ et même davantage, qui éveillent la conscience esthétique. Il suffit de se rappeler avec quel empressement de plaisir, dans les combats et les assauts courtois^ un exploit quelconque est accueilli par les spectateurs et par les lecteurs des récits qui en courent^ pour voir que, dans ce cas, bien que l'activité soit absolument égoïste, elle soulève l'admiration comme quelque chose de beau et de glorieux. Il en est de même dans la manifestation d'un sentiment purement égoïste, l'orgueil. Les actions où il se montre sont très-profondément séparées des fonctions servant à la vie, et pourtant^ sous une certaine forme, il éveille le sentiment esthétique de grandeur et de dignité, chez Facteur comme chez le spectateur.

Une nouvelle preuve que la conscience esthétique est essentiellement celle dont les actions elles-mêmes, abstraction faite de leurs fins, forment l'objet, nous est fournie par ce fait bien remarquable : que beaucoup de sentiments esthétiques naissent de la contemplation des attributs et des actes d'autres personnes réelles ou idéales. Dans de tels cas^ la conscience est éloignée de la fonction servant à la vie^ non-seulement comme l'est la conscience qui accompagne le jeu ou la jouissance d'une belle couleur ou d'un beau son, mais aussi de cette autre manière, à savoir que la chose contemplée comme source de plaisir, n'est en rien une action directe ou une affection du sujet, mais est une affection secondaire du sujet produite par la considération d'actes, de caractères et de sentiments connus comme objectifs, et qui ne lui sont présents que par représentation. Ici la séparation d'avec la fonction d'utilité vitale est extrême; puisque ni une fin avantageuse, ni un acte conduisant à cette fin^ ni un sentiment déterminant un tel acte ne forme un élément dans le sentiment esthétique. L'ima-

ginatioD de ces choses, ou plutôt de quelques-unes de ces choses, est tout ce qu'éprouve le sujet du sentiment esthétique.

L'hypothèse ci-dessus touchant les sentiments esthétiques se trouve ainsi pleinement vérifiée. Car, comme nous avons vu précédemment que Texcitation esthétique est celle qui se produit quand il y a exercice de certaines facultés en vue d'elles-mêmes, abstraction faite de toat avantage ultérieur, de même, dans ces cas, nous voyons que la conception de beauté est distincte de la conception de oe qui est bon^ en ce qu'elle se rappotte non aux fins à réaliser, mais aux activités qui entrent en exercice dans la poursuite de ces fins. Dans la conception de quelque chose comme bon ou juste^ et dans le sen* timent corrélatif, la conscience est occupée par des représentations ou des re-représentations, distinctes ou vagues, d'un bonheur particulier ou général qui va être agrandi : dans la conception de quelque chose comme beau, comme admirable, comme noble et grand, la conscience n'est pas occupée, distinctement ou vaguement, par l'idée d'un avantage ultime, mais par l'objet lui-même en tant que source directe de plaisir. Quoique, dans bien des cas, cette conscience agréable se soit dégagée à Torigine de la représentation d'avantages à recueillir, cependant il fiait par y avoir une conscience agréable dans l'idée de l'objet ou de l'acte considérés indépendamment de toute autre chose, et par là cette conscience passe dans la catégorie de sentiments qui embrasse à l'un des extrêmes les activités du jeu, à l'autre les sentiments esthétiques.

§ 536. 11 ne rentre pas dans notre sujet de traiter complètement de la psychologie de l'esthétique. Les phénomènes en sont extrêmement complexes, et il faudrait un grand nombre de chapitres pour en traiter d'une manière suffisante. Je ne veux ici qu'esquisser, sous forme de complément aux conceptions générales déjà exposées, un aperçu strictement néces* ^i^aire à leur développement.

0U6 le titre de &enlîimew\â ^^\!a^NA^\i^'è.\i^>\^x^ufermoDS

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des états de conscience de tons les degrés de complexité dont quelques-uns^ prenant leur origine dans des conditions pure-^ ment physiques, ne sont que des modes perfectionnés de sensation, tandis que d'autres, comme la joie qu*on éprou?e à contempler une noble action de nature ficti?e, sont re-représentatifs k un extrême degré. Les simples sensations de tout genre qui ont le caractère esthétique, le répètent probablement quand les causes physiques sont telles qu'elles font entrer en action l'appareil sensoriel le plus efficacement et avec le moins d'obstacles. Les sensations auditives nous prouvent trèS'^nettement qu'il en est ainsi ^ Les sons d'un beau timbre et les harmonies de sons ont ce caractère commun, qu'ils résultent de vibrations dans un rapport tel qu'elles causent dans l'appareil auditif le moindre conflit d'actions et la plus grande somme de coopératioD, — produisant ainsi le plus considérable total d'excitation normale dans les éléments nerveux affectés. Il ne semble pas improbable que le sentiment de la beauté des couleurs puisse avoir la même origine. Nous voyous bien qu'elle l'a, en effet, là où l'harmonie des couleurs est la source du plaisir. Ici donc, reconnaissant comme condition première que l'activité ne soit pas de celles qui servent directement à la vie, nous concluons qu'elle s'élèTe à la forme esthétique dans la proportion où elle est plus grande dans son intensité, et se trouve plus complètement exempte de ces éléments sensitifs douloureux qui résultent de l'action discor* dante des ondes aériennes ou des ondes éthérées : de tels éléments accompagnant ce que la fonction a d'excessif en certains des éléments nerveux.

Il y a toutefois un plaisir secondaire donné par ces senti* ments simples comme par tous les autres sentiments d'espèce normale. Comme on l'a fait entrevoir dans le § 128 et comme on l'a expliqué plus complètement dans le § 261, asi les plai-

* Sur ce point, Toyex «n eani instnietir de M. James Solly dans la Aevue â» guifoaine, avril 1872.

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sirs et les peines sont constitués en partie de ces éléments sensitifs locaux et notables qu'éveillent directement les stimulus spéciaux, ils sont aussi dans une proportion considérable, sinon dominante^ composés d'éléments secondaires éveillés indirectement par l'excitation diffuse du système nerveux. » C'est un corollaire de ce qui précède, qu'une stimulation sensorielle comme celle que produit une belle couleur ou un son doux, impliquant, comme nous venons de le voir, une grande quantité d'action normale dans la partie dont il s'agit, sans aucune compensation venant d'actions excessives, et supposant ainsi une puissante décharge nerveuse dont aucun élément n'est en excès, tendra à éveiller un plaisir secondaire vague. Les sentiments esthétiques en général sont pour une grande part composés d'une conscience indéfinissable qui naît de cette façon.

11 y a un élément voisin de celui-là, mais plus particulier, dans l'impression de beauté fournie par la sensation. Une bonne part de la conscience agréable qu'une belle couleur excite peut être rapportée à des associations établies dans l'expérience. Pendant notre vie, la couleur rouge, bleue, pourpre, verte, etc., a été liée avec les fleurs, les jours lumineux, les scènes pittoresques et les plaisirs éprouvés simultanément aux impressions que ces choses faisaient sur nous. Passons des sphères de la nature à celles de l'art ; il est également visible que, dans des heures de féie,les excitations agréables ont été jointes à la perception de brillantes couleurs: Il en résulte que la décharge diffuse produite par une couleur brillante, qui, si elle se répandait de tous côtés, causerait seulement un plaisir vague, cause un plaisir plus vif et mieux défini en prenant des directions où elle éveille ces agrégats d'agréables souvenirs.

Il en est de même des doux sons. Beaucoup d'entre eux sont associés par notre expérience avec des relations sociales d'une espèce agréable. Tandis que le son de voix de la colère et de la brutalité e^l d\xt ^Vx^ucyxe) le son de voix de la sym-

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hie et de la politesse est relativement doux, et a un timbre éable. C'est-à-dire que le timbre associé daus rexpérience c rimpressioD de plaisirs reçus, a acquis la propriété de iser lui-même du plaisir; et que p ir conséquent les sons . dans la musique ont un timbre analogue deviennent des irces de plaisir et sont appelés beaux. Telle n*est pas la le cause de la propriété quMIs ont de nous agréer. Comme a découle de ce qui précède, il y a une cause physique pritive, et le fait qu'une grande volupté résulte de l'harmonie, uelle ne se peut expliquer par Tassociation, ce fait montre 3 la cause physique est une cause dominante. De plus, si js nous rappelons les sons des instruments qui se rappromt des sons de la voix humaine; si nous observons quMls oblent beaux à mesure qu'ils s'en rapprochent davantage, us voyons que cet élément esthétique secondaire n'est pas urément sans importance. On peut reconnaître dans les isations olfactives une source semblable de plaisir esthétie, qui s'ajoute au plaisir primitif. Beaucoup d'odeurs douces it agréables non-seulement en elles-mêmes, mais par assotion. Les parfums des fleurs sont unis avec les joies de la npagne et des promenades dans des jardins délicieux. Il [fit de se rappeler l'onde de sentiment agréable excitée par deur du foin, dont le charme intrinsèque est Irès-modéré, . ur comprendre en quelle large proportion le réveil au plus )fondde la conscience des joies passées, ressenties pendant m des jours d'été, entre dans le charme qu'elle nous cause, même, dans certains cas, on peut distinguer les causes im- »diates et les causes éloignées du plaisir. Le parfum du isc ou du bois de sandal, quelque goût qu'il puisse ins- •er, n'excite en aucune façon le sentiment vague^si romasque et si poétique, qu'excite le parfum du lis des vallées : r ce dernier offre des associations d'ordre poétique qui font faut aux autres.

§ 537. Si nous nous élevons des sensations simples aux

mKînaicnns Ha p.Aft fip.njuitinns. di\ Vp.&nkcA\ de celles nui avaîI.

lent des idées et des sentiments de beauté^ nous pouvons^ je crois^ discerner les mêmes vérités générales et particulières. La source primitive du plaisir esthétique est une combinaison dételle nature qu'elle exerce les facultés le plus complètement possible, avec le moins de compensations négatives venant de l'excès d'exercice. A cette source primitive s'en vient joindre comme auparavant une secondaire, — la diffusion du stimulus normal en larges proportions, éveillant un flot de sentiment agréable, faibie et indéfinissable. Etcommeauparavant unetroisième source de plaisir est le réveil partiel, par l'effet de cette décharge, des divers charmes particuliers liés dans rexpérience avec les combinaisons de l'espèce donnée. Arrêtons-nous un moment devant chacune d'elles. Les exemples de la première cause nous seront fournis par des combinaisons de mouvements, des combinaisons de formes, des combinaisons de lumières, d'ombres et de couleurs, et des combinaisons dosons. Les mouvements du corps agréables à celui qui les exécute et associés avec la conscience de la grâce (comme dans l'exercice du patin), sont des mouvements de telle sorte qu'ils demandent aux muscles une action modérée et harmonieuse et n'en tirent violemment aucun. Un mouvement maladroit est celui qui implique un changement soudain de direction, quelque chose d'anguleux, la destruction de beaucoup de force, l'excès dans Teffort musculaire; tandis que le mouvement appelé gracieux, — mouvement en lignes courbes, qui se fondent sans interruption l'une dans Tautre, est un mouvement dans lequel très-peu de force se perd, dans lequel aucun effort inutile n'est demandé à aucun muscle, aucune énergie n'est gaspillée. Et tandis que dans Tacteur la conscience esthétique est surtout constituée par ce sentiment d'action musculaire modérée, mais efficace, sans obstacle, sans violence, sans perte, la conscience de la grâce chez l'observateur vient en large mesure de la sympathie qu'il éprouve pour les sentiments qu'un tel mouvement implique *.

' Pour les délaiU, \Q^ei Y£ssa\ sut Vi QTûxe.

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Considérons maintenaut les formes : nous observerons que le charme qui résulte des lignes flottantes, à reiclusion des ligDes anguleuses, est dû en partie à cette action hamioQieuse et facile des muscles de Tœil qu'impiqae la perception de telles lignes : il n'y a là aucun désarroi résultant d'arrêts soudains du mouvement et du changement de direction, — semblable à celui où Ton est jeté quand Tœil parcourt une ligne en zigzag. Ici encore, par conséquent, nous avons un sentiment accompagnant une activité qui est dans son plein, mais qui ne contient aucun élément pénible venant d'un excès. Dans les combinaisons plus complexes, comprenant plusieurs formes qui s'ofFrent à la fois au regard, il est relativement difficile de dégager le principe; mais je vois maintes raisons de soupçonner que les dispositions de forme qui sont belles sont celles qui exercent efficacement le plus grand nombre des éléments nerveux intéressés à la perception, et ne surchargent que le plus petit nombre possible de ces éléments.

Il en est de même des ensembles visuels complexes présentés par les objets réels ou par les représentations d'objets, avec leurs lumières, leurs ombres et leurs couleurs. Les exigences de rharmonie, de la subordination et de la proportion, — le besoin d'une variété assez grande pour prévenir la monotonie, mais pas assez multiple pour distraire l'attention d'une manière excessive, peuvent être tous regardés comme impliqués dans ce principe : qu'un grand nombre d'éléments de la facuhé perceptive doivent être mis en jeu, tandis qu'aucun n'est condamné à un exercice excessif : il doit y avoir un corps de sentiment considérable résultant de leur activité modérée, sans qu'aucune peine due à une activité extrême vienne le diminuer.

Les plaisirs excités par les suites de son, formant des phrases musicales et des cadences, bien qu'ils ne soient pas dus principalement à cette cause, en proviennent toutefois partiellero^^nt. Le cfiant diffère de la parole en ce qu'il emploie une échelle de sons bien plus étendue, et exerce ainsi successive-

meut UQ grand nombre d^appareils auditifs, n*eQ excédant aucun, comme le fait le discours monotone. La même vérité s'applique à Tégard des variations dMntensité. Pour être artistiques^ c'est-à-dire pour exciter efficacement le sentiment de la beauté, les notes ne doivent pas être toutes forte ou toutes piano ; et Texécution est d'autant plus belle que les nuances graduées y sont plus nombreuses, — supposé qu'elles satisfont à d'autres conditions. Il en est de même aussi des différences dans l'accentuation, le rhythme et le timbre. La part faite au sens aussi grande qu'elle le mérite, l'exécution d'un morceau est d'autant meilleure qu'elle est plus hétérogène ; et^ toutes choses égales^ son hétérogénéité croissante implique une variété croissante dans les excitations du sujet qui perçoit, et l'exclusion de cette excitation excessive de quelques-uns des appareils perceptifs que l'uniformité entraîne.

Parmi les plaisirs supplémentaires nommés ci-dessus, ceux qui naissent des décharges nerveuses diffuses, provenant de l'exercice normal des facultés perceptives, ne demandent aucun développement exceptionnel. Mais il faut ajouter quelque chose pour élucider la- troisième espèce de plaisirs esthétiques qui accompagnent l'activité perceptive, — espèce plus particulière qui résulte des associations particulières formées daus l'expérience.

Les sentiments éprouvés de loin en loin en même temps que les perceptions de mouvements gracieux, ont été le plus souvent agréables. Les personnes qui nous ont donné le spectacle de tels mouvements^ ont été d'ordinaire des personnes bien élevées et dont toute la manière d'agir nous charmait. L'occasion de leur rencontre a été d'ordinaire joyeuse, comme un bal, une réunion brillante. Et les lieux avec lesquels les mouvements gracieux sont associés^ conmie les théâtres et les maisons de nos amis^ sont des lieux où nous avons rencontré des réjouissances de différentes sortes. Il résulte de là que Texcitation diffuse qui accompagne la perception des inouNem^xv\& çxm<^\y:v> x^\^\V\ft. confusément

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d'une maDière idéale les plaisirs dérivés de ces ditféreutes sources.

Les mêmes phénomènes se présentent pour les belles formes. Les personnes ayant un visage qui satisfait aux eiigenees de la beauté, sont plus fréquemment liées dans notre expérience avec des souvenirs agréables. Il en est de même pour les beaux modèles parmi les produits de Tart , — en architecture, en sculpture et en peinture : les occasions où ils ont été contemplés ont été le plus souvent des occasions heureuses. C'est pourquoi le plaisir esthétique qui a la forme pour objet, quoique assez faible chez l'homme sans culture, devient relativement volumineux chez l'homme cultivé, grâce aux ressources de l'association. — Si de la forme simple nous passons aux combinaisons complexes de la forme avec les couleurs, la lumière et les ombres, comme par exemple un paysage, cette source indirecte du charme esthétique prend une importance considérable. La connexion entre la perception d'un vaste horizon et la multitude de sentiments agréables dus à la liberté et au repos^le plus souvent éprouvés l'une et l'autre simultanément, est trop évidente pour qu'on puisse douter qu'une part considérable du plaisir communiqué^ est causée par le réveil partiel d'un grand nombre de joies passées, — quelques-unes appartenant à l'expérience individuelle, quelques autres la dépassant en profondeur. (Voyez § 214.) Et dès lors, dans le plaisir qui nous est causé par une habile ropréséutatioa d'un paysage, nous trouvons un résultat encore plus éloigné de ces associations. Car, outre la satisfaction esthétique directe qui nous est donnée par la peinture, il y a une conscience obscure des jouissances qui ont accompagné la présence réelle de scènes semblables à la scène représentée. — Et enfin on peut observer que la chose est vraie des éléments mélodiques dans la musique. Le pouvoir expressif des cadences musicales dépend de leur rapport avec les cadences de la voix humaine^ sous l'influence de l'émotion. Quand l'émo-

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tion iQspiréc par une cadence est joyeuse, une occasion est offerte au développement de la sympathie agréable; quand rémotion inspirée est douloureuse, c*est une occasion pour nous d*éprouver la douleur délicieuse de la pitié. Le chant se distingue du langage parlé par différents traits qui résultent de Tidéalisation des traits des sentiments forts exprimés par la voix. Et le plaisir esthétique indirect que la mélodie procure, est dû à ce pouvoir dérivé d*exciter les sentiments liés dans l'expérience avec de tels traits '.

§ 538. Nous nous trouvons ici transportés, presque sans nous en apercevoir, dans la région supérieure des sentiments esthétiques^ où les états de conscience sont exclusivement rereprésentatifs. De Testhétique dans la sensation, qui est présentatif^ mais avec des éléments représentatifs^ et de l'esthétique dans la perception, qui est aussi présentatif^ mais avec des éléments représentatifs de genre plus complexe, nous nous élevons maintenant à Testhétique dans ces états de conscience qu'on atteint en dépassant les sensations et les perceptions. Comme on vient de le remarquer, nous nous rapprochions de cette sorte d'étals en signalant les états les plus distants excités par la vue d'un paysage et par la musique. Mais il y a certains sentiments esthétiques qui sont encore plus nettement séparés des modes les plus humbles de la conscience: je veux parler des sentiments esthétiques excités par la littérature d'imagination.

Les plaisirs esthétiques simples résultant du rhythme et de l'harmonie des sons une fois signalés, et renvoyés aux explications données antérieurement, nous nous trouvons en présence, dans la poésie, de sentiments de beauté hautement re-représentatifs, et ils sont tels non-seulement en ce sens qu'ils sont éveillés par des idées ou représentations, mais aussi en ce sens que les sentiments éveillés indirectement sont re-représentatifs, souvent à un haut degré. Et dans la fiction j en prose, où rinstriunent qui interprète la pensée ne nous offre

* Voyez, pour le& deuils, VEssai sur L'origine et la fonction de la musique.

aucun charme sensible appréciable, ce caractère re-représentatif des sentiments provoqués est complet. C'est une condition du plaisir esthétique^ dans ces régions les plus élevées comme dans les plus basses^ que de grandes masses et de nonobreuses variétés des éléments dont les émotions sont composées soient excitées chez le lecteur, en même temps que nul de ces éléments n'est excité plus qu'il ne faut. Un volume considérable d'émotion sans la moindre tension douloureuse est l'effet qu'un drame, qu'un poème, qu'un roman réussis produisent. Il est vrai que le succès est souvent mesuré par l'inteqsité du sentiment qui en résulte, — particulièrement du sentiment de la pitié, bien que môme ici l'effet puisse être gâté si le sentiment est excédé par un appel trop continu. Mais tout en notant ces cas, nous devons tenir pour certain que le plaisir esthétique proprement dit est à son plus haut point, quand la conscience émotionnelle a non-seulement de l'ampleur et de la masse, mais encore une telle variété qu'elle ne laisse après elle ni satiété ni épuisement.

On peut dire la même chose des sentiments esthétiques excités par des actions que la peinture met devant les yeux, au lieu qu'elles soient décrites par des paroles. Car, outre les plaisirs esthétiques qui peuvent venir d'un tableau considéré seulement sous son aspect technique, comme donnant les jouissances directes et indirectes de la sensation et de la perception unies dans une coopération harmonieuse, il y a le plaisir esthétique qui peut venir d'une conscience re-représentative des sentiments impliqués par l'action. Et ici comme ci-dessus les conditions sont que ces sentiments offrent autant que possible de modération, mêlée à aussi peu que possible de violence ; et que là où, comme cela arrive souvent, une douleur sympathique se trouve excitée, ce soit cette forme de pitié qui renferme un élément agréable dominant.

§ 539. On peut discuter brièvement une autre question : — la mesure d'élévation d'un sentiment esthétique. Deux modes d'estimation peuvent être adoptés, qui, comme

nous le verrons, colaeident dans lears résultats essentiels.

Étant admis que le sentiment esthétique a pour conditioD primordiale de ne pas servir immédiatement Tune des fonctions vitales, il suit de ce qui a été dit que le plus élevé des sentiments esthétiques est celui quia le plus grand volume, produit par l'exercice normal du plus grand nombre d'énergies, sans qu'aucune entre en exercice anormal. D'autre part, c'est un corollaiie de la doctrine générale de l'évolution mentale que le plus élevé des sentiments esthétiques est celui qui résulte de l'exercice complet, mais non excessif, de la faculté émotionnellelaptuscomplexe. L'accord de ces deux critériums n'est pas du premier coup manifeste; mais un instant de réflexion montrera que, dans la plupart des cas, bien que non pas dans tous, leurs données coïncident. Car, d'une part, une grande quantité de sentiment, dont aucun élément ne s'élève à une intensité douloureuse^ ne peut être obtenue que par ractiousimultanéed*ungrandnombred'énergies, et de l'autre, un grand nombre d'énergies ne peuvent entrer simultanément en action que par Tintermédiaire d'une faculté complexe. C'est une vérité qui se retrouve dans toutes les explications de cet ouvrage : que chaque faculté supérieure apparaît comme un muyen de coordonner les actions des diverses facultés inférieures, — ajustant et équilibrant d'une manière convenable leurs diverses fonctions. L'activité d'une faculté élevée ou complexe est par conséquent l'activité de nombreuses facultés subordonnées que celle-là coordonne. Si donc on se sert du mode de mesure qui se trouve indiqué par là, la hiérarchie des sentiments esthétiques sera ainsi constituée.

Au plus bas degré se présentent les plaisirs qui dérivent de la simple sensation, comme ceux des odeurs douces, des belles couleurs, des beaux sons, et un peu plus haut viennent les impressions produites par les harmonies de sons et les harmonies de couleurs.

Immédiatement au-dessus doivent prendre place ces impressions agréables qui accompagnent les perceptions plus ou

moins complexes de formes, de lumière et d*ombres cornbiuées, de cadences et d*accords successifs, s*élevant dans Téchelle à une plus grande hauteur là où elles sont unies en combinaisons de formes et de couleurs, en arrangements savants de mélodies et d*harmonies : tous ces degrés ascendants remplissant d'une manière évidente la double condition d'une complexité plus grande et d'un plus grand volume.

Plus haut encore se placent les sentiments esthétiques proprement dits, qui ne contiennent aucun élément purement présentatif. Des deux ordres inférieurs ci-dessus, les éléments présentatifs sont essentiels et les éléments représentatifs accidentels. Mais dans les ordres les plus élevés de sentiments esthétiques, les éléments présentatifs sont accidentels et les éléments représentatifs essentiels. Les impressions de forme et de couleur fournies par la peinture, les cadences et les accords d'un air ou d'un chœur, et encore plus les symboles du langage, oral ou écrit, par lesquels la description d'une chose belle ou grande est mise devant les yeux, ne sont ici que des moyens par lesquels certaines émotions sont excitées d'une manière idéale. Ainsi le sentiment produit est élevé en raison de la distance qui le sépare de la simple sensation, en raison de sa complexité, c'est-à-dire en tant quMl contient une plus considérable variété des éléments dont les émotions sont composées; en raison de son volume, c^est-à-diro en tant qu'il est la faible reproduction d'un plus énorme agrégat de ces éléments agglomérés ensemble dans le cours de l'évolution. De plus, il faut remarquer que parmi ces sentiments esthétiques les plus élevés eux-mêmes^ une semblable gradation continue à exister : ceux qui trouvent leur source dans une excitation des sentiments altruistes étant plus élevés que ceux qui trouvent leur source dans une excitation des sentiments ego-altruistes et égoïstes, — plus élevés évidemment dans leur degré de représentation et de complexité, sinon quant à présent dans leur volume.

Conséquemment la forme la plus parfaite du sentiment

082 COHOr.LAIRES.

esthétique est atteinte quand ces trois ordres de jouissances» celle qui accompagne la sensation, celle qui accompagne la perception et celle qui accompagne Témotion sont données à la fois par la pleine action des facultés respectives avec la moiiidre déduction causée par ce qu'il y a de douloureux dans rdctivité excessive. Une excitation esthétique de cette sorte est rarement éprouvée, par la raison que les œuvres d'art possèdent rarement tous les caractères requis. Très-généralement, un effet qui est artistique sur un point est accompagné d'un effet qui est antiartistique sur un autre point. Et là où l'exécution technique est satisfaisante, il n'arrive pas communément que l'émotion que l'on a tenté de produire par ce moyen soit d'un ordre élevé. Mesurez les sentiments esthétiques et les œuvres d'art auxquelles ils correspondent par le critérium donné tout à l'heure, et vous vous trouverez poussé à reléguer à un rang comparativement inférieur ce qui trône maintenant au plus haut. En commençant par l'épopée des Grecs et les représentations que leurs sculpteurs nous ont données des légendes analogues, lesquelles tendent à provoquer des sentiments de nature égoïste ou ego-altruiste; en passant par la littérature du moyen âge, également pénétrée de sentiments inférieurs, et par ces peintures des vieux maîtres, qui compensent rarement par les idées et les sentiments qu'ils inspirent les froissemeuts pénibles qu'ils font subir à nos sens, cultivés par l'élude des apparences, pour arriver à tant d'œuvres vantées de l'art moderne, qui, excellentes quant à l'exécution technique, sont peu élevées quant aux émotions qu'elles expriment et qu'elles fout naître, comme les scènes de bataille de Vernet et les compositions de Gérome, qui sont tantôt sensuelles, tantôt sanguinaires, — nous voyons que, dans l'un ou l'autre des attributs exigés, elles sont presque toutes bien loin des formes de Tart correspondant aux formes les plus hautes du sentiment esthétique.

§ 540. Les résultats de ce coup d'œil rapide, jeté sur un sujet qui demande beaucoup plus de temps et déplace que je

ne puis lui en consacrer ici, peuvent être brièvement résumés de la manière suivante :

Les émotiods et sentiments esthétiques ne sont pas, comme nos mots et nos phrases pourraient le faire supposer, dés émotions et des sentiments qui diffèrent essentiellement des autres dans leur origine et leur nature. Ils ne sont rien autre chose que des modes d'excitation particuliers de nos facultés sensation, perception, émotion, — facultés qui excitées autrement produisent ces autres tnodes de conscience qui constituent nos impressions, idées et émotions ordinaires ^ Les mêmes énergies sont en action, et la seule différence est dans Tattitude de la conscience par rapport à ceux de ses états qui en résultent.

Dans toute Téchelle des sensations, perceptions et émotions que nous ne classons pas comme esthétiques, les états de conscience servent simplement d'auxiliaires et de stimulus pour la direction et l'action . lis sont transitoires, ou, s'ils persistent quelque temps dans la conscietice, ils n'attirent pas l'attention à eux seuls : ce qui absorbe l'attention est quelque chose d'ultérieur, dont ils préparent l'avènement en tant que moyens. Mais dans les états d'esprit que nous classons comme esthétiques, l'attitude opposée est gardée par la conscience vis-à-vis des sensations, perceptions et émotions. Ils ne sont plus des anneaux dans la chaîne des états qui déterminent et guident notre conduite.Au lieu de disparaître avec les objets qui passent après avoir été reconnus de nous, ils sont gardés dans la conscience, et elle insiste sur eux : car leur nature est telle que leur présence continue dans la conscience est agréable.

' Note du traducteur. Nous ne pouvons rendre ces disUncUois d'une manière rigoureusement exacte, ne trouvant pas dans la langue des mota parfaitement parallèles aux mots anglais, qui sont eux-mêmes de signification assez flottante. Le lecteur doit s'en référer aux sens général delà doctrine. Voir aussi les || 513 et 480. De même d'ailleurs que nous nous sommes servis du mot émotion (qui est pris jci dans un sens particulier, celui de mouvements idéaux de peine ou de plaisir) pour désigner de tels mouvements en général, quels qu'ils soient, M. Spencer, après avoir employé feeling dans ce même sens général, l'emploie ici d«na ce même sens particulier.

Avant que cette action des facultés puisse se développer, il est nécessaire que les besoins à satisfaire par Tentremise des excitations sensitives, perceptives et émotionnelles ne soient pas pressants. Tant qu*il existe de violents appétits naissant des besoins corporels et des instincts les plus bas non satisfaits, il n*est pas permis à la conscience d*insister sur ces états qui accompagnent l'action des plus hautes facultés : les appétits les excluent continuellement.

Autre forme de la même vérité : les activités de cet ordre ne se montrent que quand on arrive à une organisation tellement supérieure, que les énergies ne sont pas complètement dépensées dans la satisfaction des exigences matérielles qui se présentent d'heure en heure. Simultanément à des excédants accidentels de nutrition^ simultanément à cette variété de facultés qui existe dans les animaux chez lesquels les excédants de nutrition sont fréquents, se rencontrent les conditions qui rendent possible, pour les états de conscience accompagnant les actions des facultés les plus élevées, de devenir des états recherchés pour eux-mêmes, abstraction faite des fins : c'est de là que natt le jeu.

Les plaisirs qui accompagnent les actions accomplies sans égard aux fins, seront surtout ceux qui accompagnent les actions dominantes dans la vie de Tanimal. Et c'est pour cela que cette première forme de ces plaisirs, appelée jeu, se montre dans les activités superflues de Tappareil sensitive-moteur, et de ces instincts destructifs qui guident ordinairement les actions. Quand ces plaisirs sont établis, les ordres les plus élevés de pouvoirs coordinateurs viennent aussi à avoir leurs activités supeiilues et leurs plaisirs correspondants, dans les parties d'adresse et les autres exercices plus éloignés des activités destructives. Mais comme nous le voyons chez les sauvages, dans les danses imitatives et les chants qui les accompagnent, danses et chants qui commencent à peine à revêtir le caractère esthétique, il y a encore une grande prédominance de ces sentiments agréables qui sont adaptés à la vie de ra^

SENTIMENTS ESTHETIQUES. 685

pine. Et même quand on atteint ces produits esthétiques plus développés et les sentiments corrélatiCs que les civilisations déjà vieilles nous fournissent, on trouve un trait dominant semblable.

Quand cependant la discipline de la vie sociale, qui est de moins en moins prédatrice et de plus en plus pacifique, a au bout d'un long temps permis aux sympathies de naître et aux sentiments altruistes qui en résultent de se développer, ces sentiments à leur tour commencent à appeler des sphères d'activité superflue. Les beaux arts de toute espèce prennent des formes de plus en plus en harmonie avec ces sentiments. C'est particulièrement dans la littérature d'imagination que nous pouvons voir de nos jours combien est moindre l'appel fait aux sentiments égoïstes et ego-altruistes, — trait qui s'accentuera, sans doute de plus en plus.

Il vaut la peine de remarquer pour finir que Ton doit s'attendre à ce que les activités esthétiques, en général, jouent un rôle de plus en plus considérable dans la vie humaine, à mesure que l'évolution avancera. Une économisation plus grande d'énergie, résultant de la supériorité de l'organisation^ aura dans l'avenir des effets semblables à ceux qu'elle a eus dans le passé. L'ordre d'activités auquel l'esthétique appartient, ayant déjà reçu son impulsion première de cette économisation, sera dans la suite encore étendu par elle : Téconomisation se faisant de deux manières, directement par le perfectionnement du corps humain lui-même, et indirectement par le perfectionnement de toutes les applications mécaniques, sociales et autres. Un excédant croissant d'énergie fera naître une proportion croissante d'activités et de plaisirs esthétiques ; et tandis que les formes de l'art seront telles qu^elles fourniront un exercice agréable aux facultés les plus simples, elles feront appel en même temps à un plus haut degré que maintenant aux émotions les plus élevées.

FIN DU SKOHD VOLUIfX.

i^RÉFACI.

Piges.

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