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CHAPITRE Vm

§ 534. Les sentiments régulateurs inférieurs dont nous avons traité sous le titre d'ego-altruistes ont, nous l'avons vu, ce caractère : que les actions qui les excitent agréablement ou désagréablement sont très-inconstantes dans leurs formes concrètes. Quoique, dans toutes les sociétés et à toutes les époques du progrès, il y ait certaines sortes de conduites, comme celle qui est inspirée par Tiutention de plaire à nos semblables, et celle qui tend sans raison à les irriter, qui suscitent des marques d'approbation et de réprobation, servant à exciter ces sentiments ego-altruistes, toutefois il y a aussi bien des sortes de conduites qui ne charment ni n'irritent directement les autres, mais qui ont été rendues indirectement agréables ou irritantes par les traditions et les habitudes de la société pour laquelle les sentiments ego-altruistes sont ajustés, — actions qui, dans des temps et dans des lieux différents, sont souvent exactement opposées. On a tiré de là cette conséquence : que la genèse des émotions, telle qu'on Texpose ici, ne peut jamais produire enfin des sentiments fixes et universels répondant au juste et à l'injuste en soi.

^ J'adopte très-volontiers ce mot, que nous devons à M. Comte. Récemment un critupie qui condamnait ce mot, comme étant de formation nouvelle, demandait pourquoi nous ne nous contentions pas des cxcellenles expressions anciennes, de bienveillant et de bienfaisant. Il y a à cela une raison fort suffîsanle. Altruisme et allruisle, présentant à l'esprit, par leur forme aussi bien que par leur signification, les antithèses d'égoYsme et d'égoïste, coninjuniquent l'idée de cette opposition trèsvite et avec une grande clarté, ce que ne font pas de même bienveillance ni bienfaisance et leurs dérivés, parce qu'ils n'impliquent pas directement l'antithèse. Celte supériorité dans la force expressive du mot facilite la communication des idées mo- •a/es.

SENTIMENTS ALTUUISTES. 639

Cette critique impliquerait que, les coutumes des hommes et les sentiments correspondants ayant offert et offrant encore tant de variabilité, ils ne peuvent comporter aucune constance. Dans la nature des choses, il n'y aurait rien qui fasse qu'une sorte de conduite s'adapte mieux qu'une autre à la vie sociale, — tout serait indéterminé. Conclure que des sentiments fixes ne peuvent être engendrés par le processus décrit plus haut^c'est supposer qu'il n'y a pas des conditions fixes du bien-être social. Cependant, si les formes temporaires de conduite nécessitées par les besoins sociaux, font naître des idées temporaires du juste et de l'injuste, avec des excitations de sentiment correspondantes, on peut en inférer avec clarté que les formes permanentes de conduite nécessitées par les besoins sociaux, feront naître des idées permanentes du juste et de l'injuste avec les excitations de sentiment correspondantes : et ainsi mettre en question la genèse de ces sentiments, c'est révoquer en doute l'existence de ces formes.

Or, qu'il y ait des formes permanentes de conduite, personne ne le niera, pourvu qu'on veuille comparer les codes de toutes les races qui ont dépassé la vie purement prédatrice. Cette variabilité de sentiments, signalée plus haut^ n'est que l'accompagnement inévitable de la transition qui conduit du type originel de société, adopté pour l'activité destructive, au type civilisé de société, adopté pour l'activité pacifique. Pendant qu'elle dure, il y a un compromis entre les exigences antagoniques de ces deux conditions et un compromis correspondant entre les sentiments antagoniques qui en résultent sans cesse. Les conditions sont en voie de changement partiel, les habitudes correspondantes se modifiicnt, et les sentiments se réajustent. De là tant d'inconsistance. Mais dès le moment où les activités pacifiques deviennent dominantes, aussitôt que les conditions sous lesquelles les activités pacifiques peuvent être harmonieusement développées deviennent irapératives, dès lors les idées correspondantes deviennent claires et les sentiments correspondants prennent de la force. Et ces idées

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et ces sentiments doivent finalement devenir uniformes et permanents, par la raison que les conditions nécessaires à la i^ie sociale complète sont uniformes et permanentes.

§ 5S5. Le régime industriel se distingue du régime prédateur, en ce que la dépendance mutuelle y devient considérable et directe, tandis que Tantagonisme mutuel devient faible et indirect. Dans une société prédatrice, les sentiments qui sont satisfaits par le mal des autres (les ennemis) sont exercés habituellement, en même temps que les sentiments qui trou* vent leur satisfaction dans le bien des autres (les amis) ; tandis que dans une société industrielle, les sentiments qui trouvent leur satisfaction dans le mal des autres, n*étant plus tenus en activité constante et avec intensité^ ne luttent plus contre les sentiments qui trouveut leur satisfaction dans le bien des autres, et ne répriment plus leur développement. Et puisque, à mesure qu^une société gagne en organisation, la dépei>dance mutuelle [inter-dépendance) de ses parties augmente, et le bien de chacun est plus étroitement lié au bien de tous, il en résulte que la croissance des sentiments qui trouvent leur satisfaction dans le bien de tous, est celle même de sentiments ajustés aux conditions fondamentales immuables du salut social.

Nous devons traiter des sentiments que nous venons de décrire sous le nom de sentiments altruistes. Ils se développent avec les sentiments ego-altruistes, dont ils ne se distinguent pas d'une manière tranchée ; — car, à vrai dire, s'ils étaient développés du premier coup, isolément, ils ne pourraient pas exister. Observons le processus de cette différenciation.

§ 5^6. Quand nous sommes impressionnés par les apparences et les sons constituant le langage naturel du sentiment dans un autre être, l'agrégat de sentiments excité par les associations que l'expérience à établies principalement dans la race, mais en partie aussi dans l'individu^ forme deux groupes qui peuNenX. feVT^YMW^^\: raççort à l'autre dans des

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proportions diverses, mais dont aucun n'existe d'ordinaire complètement accompagné de Tautre* Les manifestations du sentiment tendent à exciter un sentiment analogue dans Tobservateur, et elles tendent simultanément à exciter dans l'observateur des sentiments composés d'expériences de plaisirs et de peines qui lui sont propres, telles que celles qui peuvent suivre ces manifestations. Comme on Ta montré dans le chapitre sur « la sociabilité et la sympathie, » les êtres intelligents qui vivent en présence les uns des autres, et sont exposés aux mêmes causes de plaisir et de peine, acquièrent l'aptitude à participer aux plaisirs et aux peines les uns des autres. Et nous avons vu dans le chapitre immédiatement précédent que, chez les êtres vivant ensemble et capables d'éprouver des plaisirs et des peines à l'occasion des actes les uns des autres, selon que l'amitié ou l'inimitié les inspire, se développent des émotions correspondant aux manifestations amicales ou hostiles. C'est-à-dire que ces derniers sentiments^ ou sentiments ego-altruistes,dont les éléments sont les représentations de sentiments que l'individu éprouvera probable^ ment lui-même, et les premiers, ou sentiments altruistes, qui ont pour éléments les représentations de sentiments actuellement éprouvés par un autre, entrent simultanément en évcil^ et semblent devoir, en l'absence de causes agissant en sens contraire, se développer parallèlement. Il n'y a rien dans la nature intrinsèque des émotions non personnelles qui rende leur évolution plus difGcile que l'évolution des émotions personnelles excitées par les mêmes manifestations. Comment se fait-il donc dès lors que les sentiments ego-altruistes puissent devenir si actifs^ tandis que les sentiments altruistes restent

presque endormis?

J^ai déjà indiqué la réponse à cette question à la fin du cha^ pitre sur « la sociabilité et la sympathie, d J'ai donné alors quelques exemples montrant que, pour les émotions comme pour les sensations^ la répétition fréquente d'un stimulus produit un endurcissement qui l'atténue. Et nous avons vu que

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coDséquemment, si les conditioiB de TexisieDce soni de nature à nécedeiter des excitatioDs sycnf^ibiquei firéquentea d'dipèce douloureuse, les peines excitées par sympalbie deyieodroDt gradueUemeat moiadres et qu'il en résultera de riodifférence. De plus, il a été remarqué que pendant la latte pour Texistence entre les sociétés, lutte qui à l'origine était intense et qui même à Theure qu'il est n'est rien moins que finie, les conditions ont été telles qu'elles faisaient d'une extrême faci^ lité à infliger la douleur une nécessité, et réprimaient en proportion le sentiment affectueux. On peut ajouter ici qu'à cette restriction de la sympathie que les antagonismes des sociétés entre elles nécessitaient et nécessitent encore, s'en est jointe une autre résultant de la lutte pour l'existence dan^ le sein de chaque société. Non-seulemeut cette lutte pour l'existence implique la nécessité que les fins personnelles soient poursuivies sans égard aux maux qu'elles entraînent pour les compétiteurs malheureux, mais elle implique encore cette nécessité : que la sympathie ne s'accentue pas trop pour cette souffrance diftuse qui accompagne inévitablement ce combat persévérant. Évidemment, en effet, s'il y avait une sympathie assez prompte pour que lasouffrauce d'autrui fût ressentie ea quelque sorte avec sa grandeur et son intensité réelle, la vie serait rendue intolérable pour tous. Le contact familier avec les marques de la misère produit (ou plutôt maintient) nécessairement une indifférence proportionnée à la fréquence de ce contact, et c'est là un accompagnement aussi inévitable de la compétition non sanglante entre les membres d'une société que de la compétition sanglante entre les sociétés ellesmêmes.

Venons au fait qui nous intéresse particulièrement ici. Nous pouvons voir maintenant pourquoi il arrive que, parmi les sentiments variés produits dans chaque être par l'expression des sentiments des autres, les sentiments ego-altruistes développent à un haut degré, taudis que les sentiments truistes reslenl comi^ax^tixemeut ()eu développés. Car sous

3S condilioDs disparues de l'eiistefice sociale^ le Mtdt de la oeiété et eeloi de chaque individu n'ont pas nécessité la réiression des émotions ego-altniistes ; bien au contraire, le ^Uisir de Tindividu et le bien de la société ont demandé à la ois que ces sentiments s'accrussent. L'amour de la gloire a ité un stimulus précieux par le perfectiotinement de Fart mîliaire, et par conséquent pour la conservation nationale. Le lésir de l'approbation, en adoucissant le conflit des individus, i tendu fortement à faciliter la coopération. La crainte des "eproches, d'une part^ en réprimant la lâcheté dans les combats, d'autre part en restreignant les agissements funestes à a vie sociale, a contribué à servir l'avantage des particuliers )t celui des Élats. Ce n'est que quand l'individu poursuit si >assionnément les applaudissements des autres qu'il est amené i sacrifier son salut immédiat, qu'il trouve son désif pcmt ce [>laisir indirect re-représentatif tenu en échec par le désir d'tf n plaisir direct présentatif. C'est ainsi que les sentiments egoftllruistes ont été considérablement fortifiés et peu réprimés. Et c'est pour cette raison que la tendance générale est devenue telle, que le témoin d'une manifestation quelconque 1* émotion chez un autre homme sent naître en lui un: flot rapide et large d'états de conscience dans lesquels la représentation des états personnels prend une place dominante^ tandis que la représentation du sentiment qui a provoqué seUe manifestation n'est que faible, si mèm<e éRe n'est pas absente.

§ 827. Des deux groupes d'émotions qui vont sfe différenciant ainsi, les sentiments altruistes auxquels nous appliquons maintenant notre attention sont toutes les excitations sympa« thiques d'émotions égoïstes ; et leurs caractères varient suivant les caractères des émotions égoïstes excitées sympathiquement.

Certaines émotions aUruislcs ninsi prodHtles licîrienlfent pas sous la définition des sentiments donnée plus hatrt. (hiand un bâillement produit un bâillement sjnrpalhique; cfMndla tue

d'un passager qui a le mal de mer augmente la tendance au mal de mer chez celui qui en est témoin ; quand on sent ses jambes trembler en voyant quelqo^un au bord d'un précipice; ou quand, pendant une opération, un des assistants ressent un tel trouble quMl entre en défaillance, Texcitation est» dans quelques-uns des cas totalement, et dans les autres partielle* ment, une excitation par voie sympathique de sensations simples, — le contenu de la conscience est purement représentatif et non re-représentatif.

Une émotion altruiste ne devient re-représentative, et ne mérite le nom de sentiment proprement dit, que quand Témotion objet de la sympathie est mentale ; et^ comme nous le verrons, les formes les plus développées d'émotions altruistes sont entièrement de cette nature. Néanmoins nous devons reconnaître ici ce fait : que Ton ne peut tirer une ligne tranchée entre les deux; — que dans les cas les plus simples, il y a sympathie dans la sensation; que très-généralement il y a sympathie dans la sensation et dans Témotion proprement dite qui raccompagne (car, dans le sujet d'une sensation assez forte pour exciter la sympathie, il y a d'ordinaire un accompagnement émotionnel), et que nous passons graduellement à la phase la plus élevée dans laquelle la sympathie se produit pour des émotions qui ne contiennent plus aucun élément présentatif.

Cette distinction comprise, nous pouvons maintenant considérer dans leur succession les formes maltresses du sentiment altruiste.

§ 538. La plupart des sentiments classés sous le nom de générosité sont ego-altruistes. L'état de conscience qui accompigne l'accomplissement d'un acte avantageux à un autre homme est ordinairement mélangé, et souvent le plaisir que l'on fait est représenté avec moins de vivacité que les sentients de celui à qui on le fait vis-à-vis de celui qui donne et Approbation des spectateurs. Le sentiment de générosité proement dit est ceçewdatA. %^w% \x\4l%nge dans les cas où le

bienfait est auouyme, en admettant toutefois qu*on ne pense pas à un retour attendu dans l'avenir. Ces conditions remplies, le bienfait implique clairement une vive représentation defl émotions agréables (ordinairement représentatives elles* mêmes) que doit éprouver Tobligé.

La générosité sans mélange étant ainsi constituée^ on en peut distinguer deux degrés. Dans la forme la plus humble, le plaisir d*autrui représenté est assez fort pour déterminer Tacte qui produira ce plaisir, en admettant que Pacte n^entraîne pas un sacrifice considérable, que la peine à prendre n'est pas trop grande et que le plaisir auquel on renonce n*est pas trop précieui. Le plus souvent cette générosité sans mélange dépasse cette limite, puisque les bienfaits de Tordre décrit ici prennent d'ordinaire la forme d\ine aide pécuniaire prêtée par un homme capable de la donner sans en souffrir beaucoup, ou même sans en souffrir absolument. Ce u*est que dans les cas relativement rares, où le bienfait anonyme vient d'un homme qui ne peut fournir qu'avec peine la somme ou l'effort exigé, que la générosité s'élève à cette forme supérieure dans laquelle le plaisir altruiste fait plus qu'équilibre au plaisir égoïste.

La générosité étant un sentiment altruiste relativement simple (du moins cette générosité qui communique un plaisir sensible), elle se montre en quelque degré, et parfois à un degré élevé, pendant les phases primitives de l'évolution humaine. Bien que, dans la conduite des sauvages^ les acles qui nous paraissent généreux soient causés d'ordioaire par le désir de l'applaudissement, cependant, de loin en loin, la poursuite impersonnelle du salut d'autrui parait exister d'une façon indéniable ; et pourtant, même ici, nous pouvons observer qu'elle accompagne d'ordinaire un violent attachement, comme celui du chien pour son maître, et qu'elle doit par conséquent être distinguée de la générosité qui se manifeste en l'absence d'étroites relations personnelles. Admettons cependant que, tant qu'elle est mêlée de sentiments inférieurs,

la générosité se montre de bonne heure d'une manière faible et intermitente ; nous pouvons dire en toute sAreté qu'elle ne devient bien marquée et fréquente que quand la ciyilisa-* tion développe Les sympathie«. C'est assez pour le montrer de mettre en regard la philanthropie des temps modernes avec celle des temps anciens, qui lui ressemble si peu.

§ HiQ. La dernière comparaison nous conduit à une autre espèce très-voisine du sentiment altruiste, dont elle éclaire le développement beaucoup mieux que ne le fait le développe* ment de la générosité : je veos parler du sentiment de la pitié. Le plaisir qui est constitué par la représentation du plaisir en autrui étant le sentiment qui provoque l'action généreuse, rémotion qui provoque la tentative d'adoucir la peine est une peioe constituée par la représentation d'une peine en autrui. Comme on l'a déjà expliqué, ce sentiment est nécessairement réprimé pendant les phases de Tactivité prédatrice, et il est mâme, à un considérable degré, tenu en échec de tout temps par la compétition industrielle. Mais dans tous les temps aussi la vie domestique lui a donné plus ou moins une carrière où il pût s'exercer, < — en joignant son exercice à celui des sentiments qu'ont les sexes l'un pour l'autre et les parents pour leur progéniture. Mais la pitié proprement dite, ou le sentiment altruiste qui détermine à secourir les souffrances des autres, en dehors de toute connexion personnelle ou sociale et de toute affection particulière, est un sentiment qui ne prend un développement considérable qu'autant que le per* met la diminution des activités prédatrices.

La sympathie pour la souffrance, produit dans la conduite des modifications de plusieurs genres. En premier lieu, elle réprime les actes par lesquels on inflige intentionnellement la souffrance. Cet effet s'observe à plusieurs degrés. En suppo* sant qu'aucune animosité ne soit ressentie, le mouvement par lequel on heurte un autre homme suscite un sentiment spontané de regret chez presque tous les hommes adultes, excepté chez les gens tout à fait brutaux; la représentation de

la dooletir ^ysique ainsi produite est suffisamment vive chez presque toutes les personnes civilisées pour les engager à éviter avec eoin de la produire. Là où il existe un plus haut degré de puissance représentative, il y a une répugnance marquée à infliger une douleur même non physique. L'état d'esprit pénible qui serait excité dans un antre homme par un mot dur ou un acte blessant est imaginé avec une telle clarté, que cette image suffit partiellement ou entièrement à nous en détourner. Et chez les personnes sympathiques^ la représentation du déplaisir qu'elles peuvent provoquer est si vive,qu'elle les empêche souvent de dire ou de faire des chosea désagréables qu'elles se voient dans Tobligalion de dire on de faire : le sentiment de la pitié fait obstacle» même là oft il ne detrait pas en être ainsi^ à rinfliction de la souffrance.

Dans d'autres classes de cas, la pitié modifie la conduite en déterminant des efforts pour le soulagement d'une douleur déjà existante^ — la douleur résultant d'une maladie, ou d'un accident, ou de la cruauté d'ennemis, ou même de la colère d€ la personne même dans le cœur de laquelle natt la pitié. La sympathie que l'on montre ainsi pour la souffrance, sensationnelle ou émotionnelle, peut cependant conduire à deux directions opposées, selon que l'individu sympathiquement affecté à peu ou beaucoup de pouvoir représentatif. Si cet individu s'est pas trës-imaginattf, il peut, et c'est ce qu'il fait souvent, se débarrasser de la conscience désagréable en s'éloiguant. Et même, s'il est très-imaginatif^ c'est le parti qu'il lui faut bien prendre quand il ne peut trouver de remède aux maux dont il est le témoin. Mais si son imagination est Tive, et s'il voit de plus que la souffrance dont il est le témoin peut être adoucie par son aide» alors il ne peut échapper à la conscience désagréable en s'éloignent, puisque l'image de la douleur continue à le hanter» le sollicitant à revenir sur ses pas pour lui prêter secours.

Et ici nous voyons comment le sentiment altruistSt sous cette forme et sous d'autres forme?^ devient éleié dans la

mesure où il devient re-représentatif. Il remplit sa fonction bien plus efficacement quand il peut être excité, non-seulement par des manifestations douloureuses réelles, mais aussi par les idées de ces manifestations.

La place est propice aussi pour remarquer qu'un pouvoir représentatif plus élevé n'implique une commisération plus grande que si on a éprouvé des douleurs semblables ou presque semblables à celles dont on est témoin. C'est une importante vérité impliquée dans toutes ces explications que chaque sentiment altruiste requiert le sentiment égoïste correspondant comme facteur indispensable, puisque, si une sensation ou émotion n'a pas été ressentie, elle ne peut être excitée par voie sympathique. C'est pour cette raison que les personnes robustes, si sympathiques qu'elles puissent être naturellement^ ne peuvent entrer tout à fait dans les sentiments des personnes faibles. N'ayant jamais été nerveuses ni impressionnables, elles sont incapables de concevoir les souffrances que les personnes atteintes d'affections chroniques éprouvent des causes de trouble les plus légères. De là cette remarque fréquente : que les gens de bonne santé, après une sérieuse maladie, deviennent plus tendres qu'auparavant pour les personnes qui souffrent. C'est qu'ils ont éprouvé alors les sentiments égoïstes, qui, excités par voie sympathique, produisent les sentiments altruistes appropriés.

§ 530. Des formes simples du sentiment altruiste, nous passons maintenant à la forme la plus complexe, — le sentiment de la justice. Ce sentiment ne consiste évidemment pas en représentations de simples plaisirs ou de simples peines que les autres éprouvent; mais il consiste en représentations de ces émotions que les autres ressentent quand on empêche ou qu'on laisse se manifester en eux^ réellement ou en perspective, les activités par lesquelles les plaisirs sont recherchés et les peines écartées. Le sentiment de la justice est ainsi constitué par la représentation d'un sentiment qui est luimême hautement re-reçrésentatif.

L'émotion ainsi représentée, ou eicitée d*uQe manière sym^ pathique^ comme nous l'exprimons, est parmi les sentiments égoïstes celui qui a été décrit comme Famour de la liberté personnelle. C'est ce sentiment qui trouve sa satisfaction dans un milieu où rien ne limite l'activité ; — c'est ce sentiment qui est contrarié même dans les organismes inférieurs, pour quelque cause qui entrave les membres ou arrête le mouvement, et qui chez les êtres supérieurs est contrarié par quelque cause que ce soit qui empêche les activités ou même qui menace de les empêcher. Ce sentiment, qui sert à l'origine à mdntenir intacte la sphère requise par l'individu pour l'exercice normal de ses forces et l'accomplissement de ses désirs, sert d'une manière secondaire, quand il est sympathiquement excité, à produire le respect pour les sphères semblables où se meuvent les autres individus ; — sert aussi, par voie d'excitation sympathique, à déterminer la défense des autres quand leurs sphères d'action sont envahies. Évidemment, plus le sentiment sous sa forme égoïste devient hautement représentatif, au point d'être excitable par des attaques indirectes et éloignées contre la liberté, plus il devient sous sa forme altruiste capable de sentir le prix de la liberté chez les autres^ — plus il est respectueux pour les revendications des autres semblables aux siennes, plus il est désireux de ne pas empiéter sur les droits des autres, égaux aux siens. Ici, comme dans les autres cas, il n'y a pas de sentiment altruiste possible hors de ceux qui naissent par voie d'excitation sympathique d'un sentiment égoïste correspondant, et par conséquent il n'y aurait point de sens de la justice pour les autres, s'il n'y avait pas un sens de la justice pour soi, pour le moins égal. Le second toutefois n'implique pas nécessairement le premier pour être complet, car, en l'absence de la sympathie^ il peut exister sans l'autre. Mais lasympathie restant constante, les formes égoïstes et altruistes du sentiment de justice se développeront ensemble, et la forme égoïste du sentiment restant constante, la forme altruiste variera avec ce degré de la sympathie. Les so-

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cîétés passées et présentes nous fournissent d'abondantes preuves de ces relations. A un extrême, nous avons cette vérité familière : que le caractère qui se plie le plus aisément à Tesclavage est celui qui est également prêt à jouer le rdle de tyran quand l'occasion le lui permet. A Tautre extrême nous avons ce fait, dont notre société donne des exemples fort clairs : que plus la tendance à résister contre l'agression s'accroît, plus diminua chez ceux qui pourraient être agresseurs la tendance à le devenir. En Angleterre, la même sorte de caractère qui, chez les classes qui subissent la loi, a de plus en plus assuré les progrès de la liberté^ a chez les classes qui font la loi de plus en plus assuré le respect de la liberté. Celles-ci ont montré une incroyable facilité aux concessions, en partie parce qu'elles ressentaient une sympathie croissante pour le sentiment qui soulevait les réclamations.

La limite vers laquelle marche ce «rntiment altruiste supérieur, est assez facile à discerner. Son facteur égoïste, trouvant satisfaction dans les conditions environnantes qui ne font obstacle ni de près ni de loin aux activités individuelles, et son autre facteur, la sympathie, qui fait de lui un sentiment altruiste, tendant toujours, à mesure qu'elle devient plus sensible et plus coropréhensive, à exciter un sentiment de solidarité de plus en plus vif pour cet amour de l'activité sans entraves chez les autres, il en résulte qu'il marche vers un état dans lequel chaque citoyen, incapable de supporter toute autre restriction de sa liberté, supportera cependant volontiers les restrictions de cette liberté nécessitées par les réclamations d'autrui. Bien plus, il ne tolérera pas seulement cette restriction ; il la reconnaîtra et l'affirmera spontanément ; — il sera sympathiquement plein de sollicitude pour l'intégrité de la sphère d'action des autres citoyens, comme il l'est pour l'intégrité de la sienne propre, et il la défendra contre toute atta* que en même temps qu'il s'interdira lui-même de l'attaquer. Telle est évidemment la condition d'équilibre que le sentiment égoïste et le sentitneul alltuiste coopèrent à produire.

§ SSl. Marquons maiDienant combien est erronée la croyance que résolution de Tintelligence par les effets aecumules et héréditaires des eipériences^ ne peut produire des sentiments moraui permanents et universels avec les ptin» dpes moraux correspondants. Tandisque, comme nous Tavons vu, les sentiments ego-altruistes s'ajustent aux divers modes de conduite requis par les circonstances sociales en chaque lieu et à chaque époque, les sentiments altruistes s'ajustent aux modes de conduite qui sont avantageux d'une manière per* manentc, parce qu'ils se conforment aux conditions requises pour la plus haute prospérité des individus dans l'état de so* ciété. Le conflit qui a existé dans le sein de chaque société entre la vie prédatrice et la vie industrielle, a nécessité un conflit correspondant entre les modes de sentiment appropriés à l'une et à l'autre, et il y a eu nécessairement aussi conflit entre les principes du droit. Mais maintenant que les activités destructrices sont moins habituelles et la répression de sym* pathies moins constante, les sentiments altruistes, qui trouvent leur satisfaction dans une conduite pleine d'égards pour les autres hommes, et mène ainsi à une coopération harmo« oieuse^ sont devenus plus forts. Lie caractère sacré de la vie^ de la liberté, de la propriété est ressenti de plus et plus vive* ment à mesure que la civilisation avance. Chez les races supé* rieures qui ont été depuis plus longtemps soumises à la disci* pline sociale^ il y a sur ces points un accord relatif, en tant qu'il s'agit des rivalités entre les citoyens d'une même nation. Et même pendant les antagonismes de la guerre, les activités prédatrices sont maintenant exercées avec des restrictions considérables : la vie, les personnes, les biens de ceux qui na sont point combattants^ et des combattants eux-mêmes, sont beaucoup plus respectés.

En même temps que l'évolution des sentiments altruistes due à ces causes, s'accomplit l'évolution des idées et des principes correspondants. Et ici nous pouvons observer la re* lation qui unit cette vue aux théories morales ayant cours, et

spécialement à la doctrine de Tutilité. Aiant de remarquer dans quelle mesure la théorie des conceptions et des sentiments moraux, d*après les principes de révolution, s^harmonise avec celle qui est impliquée par la doctrine de Futilité, et dans quelle mesure elle en diffère, nous devons traiter brièvement du sens du mot utilité. Ce mot est assez compréhensif ; mais il offre Tinconvénient résultant de cette compréhension même et peut donner lieu à des interprétations erronées. Il fait penser avec force aux usages, aux moyens et aux fins prochaines ; mais il ne fait penser que faiblement aux plaisirs positifs ou négatifs qui sont les fins dernières, et qui sont seuls considérés dans les discussions morales. De plus, il implique la distinction consciente des moyens et des fins ; — il implique le choix délibéré d*un mode d'action en vue d*un avantage connu, et laisse ignorer les cas sans nombre où l'action est déterminée et rendue habituelle par les expériences de résultats agréables ou douloureux, sans aucune généralisation consciente de ces expériences. Quand toutefois le mot utilité a été soigneusement détaché de toute association pouvant entraîner quelque méprise et que sa signification a reçu l'extension qu'il comporte, nous voyons que la doctrine de l'utilité peut être mise en harmonie avec la théorie évolutionniste des sentiments moraux et des idées morales (étant admis qu'elle reconnaît les effets accumulés des expériences transmises par l'hérédité), et qu'ainsi même la sympathie et les sentiments résultant de la sympathie peuvent être expliqués comme ayant pour cause des expériences d'utilité.

En supposant que Ton mette de côté toute idée de recompenses ou de punitions immédiates ou éloignées, un homme qui hésite à causer une sourfrance à un autre homme, en raison de la vive représentation de cette souffrance qui s'éleva en lui^ n'est retenu ni par quelque idée d'obligation, ni par quelque doctrine d'utilité formulée dans son esprit, mais par l'association établie dans sa conscience. Et il est clair que si, h. Bprès des expériences recelées de la souffrance morale qu'il a

ressentie en voyant les maux causés indirectement par quelques-uns de ses actes, il est conduit à s'arrêter quand il est de nouveau tenté de les commettre, le frein qui l'arrête est de même nature. La réciproque est vraie pour les actes capables de faire plaisir à autrui : ]a répétition d'actes de bonté et l'expérience des joies sympathiques qui les accompagnent, tendent continuellement à rendre plus forte l'association entre de tels actes et les émotions heureuses.

Finalement ces expériences peuvent être généralisées d'une manière consciente, et il en peut résulter une poursuite délibérée des joies sympathiques. On peut arriver à reconnaître distinctement ces vérités : que les actes de cruauté et les actes de bonté sont^ les uns avantageux et les autres désavantageux ; — que les égards dus à autrui sont en définitive profitables au salut personnel, et que le mépris de leurs droits entraîne en fin de compte notre désastre personnel : et alors des maximes peuvent avoir cours qui résument l'expérience acquise^ comme celle-ci : L'honnêteté est la meilleure politique. Mais de telles vues intellectuelles sur l'utilité ne précèdent ni ne causent les sentiments moraux. Les sentiments moraux les précèdent au contraire et les rendent possibles. Les plaisirs et les peines qui suivent les actions sympathiques et non sym«pathiques ont d'abord été faiblement associés avec ces actions, et les incitations elles empêchements qui en sont résultés ont été d'abord fréquemment obéis avant que l'on pût s'apercevoir que les actions sympathiques et antipathiques sont d'une manière éloignée, les unes avantageuses, les autres désavantageuses à leur auteur ; et il doit y avoir eu une connotation et une comparaison bien plus longue des expériences avant que l'on pût s'apercevoir que ces actions sont, les unes avantageuses et les autres désavantageuses à la société. Quand cependant leurs effets ultimes, tant sociaux que personnels^ sont généralement reconnus, se trouvent formulés en maximes courantes et conduisent à des injonctions revêtues de la sanction religieuse, les sentiments qui provoquent des actions sympathi-

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qtt€8 et réfrènent les actions non sympalhiKiiies sont immensément corroborés parleur alliance a?ee ceux-là. Uapprobation et la désapprobation divine et humaine viennent à être asso* eiées dans la pensée avec les actions sympathiques et non sympathiqnes. Les prescriptions de la croyance^ les pénalités légales» le code de conduite sociale s'unissent pour les fortifier, et sur chaque enfant qui grandit les paroles, les physionomies^ les sons de voix des personnes environnantes impriment Tautorité de ces principes supérieurs de conduite.

Et maintenant nous pouvons voir pourquoi on attribue un caractère sacré tout particulier à ces prineipes supérieurs, et pourquoi Ton reconnaît Tautorité suprême des sentiments altruistes correspondants. Beaucoup des actions qui, dans les états sociaui primitifs» recevaient la sanction religieuse et obtenaient l'approbation publique, avaient le défaut d*outrager les sympathies existantes et ne procuraient ainsi à leurs auteurs qu'une imparfaite satisfaction. Tandis que les actions altruistes, ayant aussi la sanction religieuse et obtenant l'approbation publique, faisaient naître une conscience sympathique du plaisir donné ou de la douleur épargnée; et de plus faisaient naître une conscience sympathique du bien des hommes en général, en tant que servi par Thabitude des actions sympathiques. Cette conscience sympathique^ à la fois particulière et générale, devient plus forte et plus étendue à mesure que Taptitudc à la représentation mentale augmente elle-même, et que d'autre part la faculté d'imaginer les conséquences tant éloignées qu'immédiates d'une action devient plus vive et plus compréhensive. A la longue, les sentiments altruistes commencent à mettre en question l'autorité des sentiments ego-altruistes, qui jadis régiiv^ient sans conteste. Ils provoquent la résistance contre les lois qui ne remplissent pas les conditions de la justice, encouragent les hommes à braver le mécontentement de leurs semblables, en se livrant à des agissements qui s'écartent de coutumes anciennes, mais préjudiciables, et les pous^eut même à s'écarter des croyances

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religieuaes dominantes, soit que le douta porte Mr tes attributs et les actes prêtés à la Divinité contrairement aux lois de ce suprême arbitre moral, soit qu'il aille jusqu'à rejeter entièrement une croyance qui prête à la Divinité de tels attributs et de tels actes.

§ 883« Si cela paraissait nécessaire, une section pourrait être ici consacrée à un sentiment altruiste plus compliqué eo«core» — celui du pardon. L'état de conscience ainsi nommé est un état dans lequel Veiécution d'un acte provoqué par le sentiment de la jlistiee est empêché par un sentiment de pitié qui lui fait équilibre, — par la représentation de la soiiffraiiee qu'il va falloir infliger. Ici nous avons deux sentiments »!«* truistes en antagonisme, et il est intéressant d'observer com« ment, en certains cas, il se produit une hésitation douloureuse entre deux maximes, dont chacune semblerait moralement impérative en Tabsence de Tautre. L'anxiété qui pousse à écarter rinfiiclion du châtiment pousse Fesprit d'un côté, e4 un autre sentiment le pousse dans une direction contraire: c'est celui qui correspond à ces suprêmes principes d'équité que l'humanité ne peut laisser se relâcher sans péril.

Sans m'arréter davantage sur ce sentiment» je consacrerai un court passage à un autre sentiment appartenant au même groupe ; et je le ferai surtout parce qu'il a en commun aveo un sentiment analogue dont il a été traité dans un chapitre antérieur une qualité difficile à comprendre : — je veux parler de ce sentiment que nous pouvons appeler par anar logie la volupté de la compassion {the luxury ofpUy).

Car il y a souvent un élément de pitié distinct des élément» dont nous avons déjà traité, et qu'on ne peut rapporter aux mêmes causes. Sous sa forme primitive, la pitié implique sini« plement la représentation de la douleur, sensationnelle ou émotionnelle, éprouvée par autrui, et sa fonction, on tant qu'elle est ainsi constituée, semble être simplement de prévenir l'infliction de la douleur ou de provoquer les efforU pour l'adoucir quand elle a été infiigée. Ce processus n'implique rion

656 COUOLLAIKES.

qui ressemble à du plaisir; — tout ce que gagne la personne touchée de pitié, en écartant la douleur d'autrui, est d'écarter de soi-même sa propre douleur. Mais dans une certaine phase de la pitié, la peine s*accompagne de plaisir; et la peine agréable ou le plaisir douloureux continue même lorsque rien n*a été fait ou ne peut être fait pour adoucir la souffrance. La contemplation de la souffrance exerce une sorte de fascination, — continue, même quand on est loin de Têtre qui souffre, et parfois occupe l'imagination au point d'exclure toute autre pensée. Nous avons donc à traiter ici d'un désir eo appa*rence de nature anormal, puisqu'il est douloureux, — d'un désir assez fort pour tenir en échec toute distraction étrangère. Comment naît cet élément agréable dans un tel sentiment? Pourquoi n'y a-t-il pas dans ce cas, comme dans les autres, de la facilité et même de l'impatience à exclure Témotion douloureuse ? Évidemment nous avons ici un mode de conscience que les explications précédentes ont laissé hors d'atteinte.

Je ne vois qu'une seule solution du mystère. Ce sentiment agréable qui se joint au sentiment de la pitié n'est pas de ceux qui se produisent grâce aux effets héréditaires de l'expérience ; il appartient à un groupe tout à fait différent, attribuable seulement à la survivance des plus aptes, — à la sélection naturelle des variations accidentelles. Dans ce groupe sont contenus tous les appétits corporels avec ces instincts plus simples de sexe et de paternité, par lesquels chaque race est maintenue, et qui doivent exister avant que le plus haut processus de l'évolution mentale puisse commencer. L'instinct de paternité et de maternité est le membre de ce groupe avec lequel est allié le sentiment que nous considérons ; non pas, bien entendu, l'instinct de paternité [parental) sous son aspect concret, mais l'instinct de paternité dans sa nature intrinsèque.

Nous supposons d'ordinaire que l'instinct de la paternité ne se montre que dau^ VaUachement d'un être pour sa propre

progéuitiure. Mais une réflexion d^un instant nous montrera »frue c*e8t là une conception trop étroite. Dans les cas d*adoplion^ le sentiment se porte sur la progéniture d'autrui, et la îeonduite habituelle des adultes TÎs-à-vis des enfants qui ne ;iont pas les leurs prouve clairement que ce sentiment peut ;étre excité en dehors de la parenté. Les animaux eux-mêmes inous montrent ce fait. L'adoption n'est pas rare chez eux ; et quelquefois il y a adoption de petits appartenant à d'autres espèces. Ainsi cet instinct n'est pas défini avec exactitude fquand on dit que c'est celui qui attache un être à ses jeunes ; : quoiqu'il se manifeste le plus fréquemment et le plus fortement dans cette relation» il ne se manifeste pas exclusivement ainsi. Comment devons-nous donc le décrire pour comprendre toutes ses manifestations? Quel est le trait commun des objets qui l'excitent? Le trait commun est toujours la faiblesse et la détresse relatives. Chez la petite fille pour sa poupée, chez la femme pour son petit chien, chez le chat aussi pour le petit chien qu'il adopte, et chez la poule enfin qui se montre pleine de sollicitude pour les canards qu'elle a élevés, le sentiment se développe en présence de quelque chose de faible et qui a besoin de soins.

Si nous comparons les êtres de toutes les classes d'aniimaux^ nous voyons que les groupes d'attributs par lesquels ils font impression sur les parents respectifs, sont extrêmement variés. Mais il y a quelque chose de constant dans tous ' ces groupes d'attributs^ c'est l'impuissance dont je viens de parler : la petitesse, jointe d'ordinaire avec une inertie re« lative» étant la principale marque de l'impuissance. Ne pouvons-nous pas conclure dès lors que l'instinct qui est cons^ tant chez les parents a rapport au trait qui est constant chez leur progéniture? Et s'il en est ainsi, — si l'amour de la faiblesse est ce qui constitue essentiellement ce sentie ment, il devient par conséquent facile à comprendre comment, grâce à l'association des idées, la manifestation de la

faiblesse chez d'autres êtres que les petits tend à l'exciter* II. 42

HM

658 GOROLLAIftSS.

Ce ne sont pas seulement les petits de la môme espèce et les petits des autres espèces qui en seront l'objet ; ce sont les créatures faibles en général, el les créatures qui ont été réduites à la faiUesse par aocident , maladie ou mauvais traitement.

Cet amour de la faiblesse me semble être la source principale de ce que le docteur Bain appelle l'émotion tendre. Profonde comme elle Test dans la nature des êtres hautement développés en général, et jouant un r61e si dominant dans leur vie adulte, elle peut être excitée par une variété de propriétés et de relations qui toutes rappellent les choses qui Texcitent originellement. Et ainsi la vue ou la pensée d'un être qui lutte contre des circonstances menaçantes ne la pro* voquent pas seules; elle est encore provoquée par l'un des traits qui accompagnent d'ordinaire la faiblesse, manifestée originellemenl et habituellement par les êtres jeunes. La simple petitesse elle-même dans un objet inanimé l'affectera légèrement, comme on peut le voir dans l'expression de «cher petit, x> appliquée par une dame à quelque produit artistique ou à quelque ornement qui est plus petit que les autres choses de môme nature. Et beaucoup d'attributs physiques que le doc* teur Bain cite, comme provoquant cette émotion tendre, ont probablement cette propriété parce qu'ils ressemblent eo quelque chose aux attributs de l'enfant. De même, quand la relation entre deux personnes est telle que Tune fournit son secours à l'autre, ou que celle-ci appelle le secours de la première ^ le parallélisme avec la relation des parents aui enfants communique à la conscience plus ou moins du même sentiment. C'est bien évidemment le cas dans l'émotion qui porte l'homme vers la femme. Cette faiblesse relative qui chez la femme appelle la protection, satisfait dans Ihomme le désir qu'il éprouve d'avoir quelque chose à protéger; et ce désir satisfait forme un élément considérable de l'émotion tendre provoquée en lui par ce genre de relation. Quelle est la nature de l'émotion réciproque : je ne puis le

assurément ; mais elle doit différer en quelque mesure, étant un sentiment entretenu par le plus faible ^is-à^-yig du plus fort ; et pourtant elle pourrait être la même, étant un sentiment entretenu pour un être qu'on estime au plus haut prix, et qu'on possède en réalité ou par représentation.

Revenons au mystérieux sentimeut que nous avons à considérer ici : nous le pouvons expliquer maintenant. Tous les cas où on éprouve la volupté de la compassion, sont des cas où la personne objet de pitié a été placée, par la maladie ou par un malheur quelconque^ dans un état qui excite cet amour de la faiblesse. Ainsi la conscience douloureuse, fruit de la sympathie, est combinée avec la conscience agréable constituée par Témotioa tendre. Les nombreuses applications de cette vue théorique en sont une vérification. Bien que le mot : <c que la pitié est proche de Tamour, » ne soit pas vrai à la lettre, puisque, dans leur nature intrin- ^^ sèque, les deux sont tout à fait dissemblables, cependant, que ^"^ les deux sont associes de telle sorte que la pitié tend à pro- .* duire l'amour est une vérité qui rentre sous la vérité géné- ^ raie énoncée plus haut. Que Ton trouve du plaisir dans la ^ lecture d'une histoire mélancolique ou le spectacle d'un ^ drame tragique est aussi un fait qui cesse de paraître étrange. ^. Et nous rencontrons la clef dans cette apparente anomalie : i: Î^G très-souvent le bienfaiteur éprouve bien plus d'affection p pour la personne qui a reçu le bienfait que celle-ci n'en éprouve y pour son bienfaiteur.

1^ n faut observer enfin qu'une excitation réciproque entre ^ U sympathie et l'émotion tendre, complique d'ordinaire les ^ Sentiments altruistes de toutes sortes. Là où existe l'émotion ^tendre, la sympathie est excitée plus aisément; et là où la i^ Sympathie, agréable ou douloureuse, s'élève dans le cœur, ^ l*émotion tendre s'éveille avec elle avec plus ou moins de ^ ^Orce. Cette communion se produit inévitablement. Dans l'ins- Mûct des parents, avec les actions qu'il détermine nous Irou-

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voDs raltruisme primordial dans la sympathie, avec les actions qu'elle détermiDe, nous trouvons l'altruisme développé : ces deui formes d'altruisme s'associent naturellement. A partir de leurs racines^ si lointaines et si profondes, ils croissent en s'enchevêtrant d'une façon inextricable» parce que les circonstances qui les provoquent ont en commun le rapport du bienfaiteur à l'obligé.

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