Elude sur l'art de parler en jjublic, p. 2";t
M l'KLNCIl'ES DE RHÉTORIQUE.
De là vient aussi que chaque orateur instruit à sa manière, prouve sa vérité d'après la méthode qui lui est particulière.
Rien n'est plus varié que le raisonnement des orateurs.
Alors que le logicien marche, pour ainsi dire, à pas comptés. Démosthèneet Bossuet. par exemple, vont à l'assaut de leur auditoire , avec une souveraine liberté, avecentrain etsouplesse, avecla verve, l'aisance, et toute la force d'une idée dominatrice qui les pousse, et qu'ils veulent faire partager à tout prix.
§ 2. — l'okateuu doit plaire.
L'orateur doit engendrer dans l'esprit de celui qui l'écoute des idées semblables aux siennes, afin que leurs cœurs se mettent à l'unisson comme leurs esprits. ^Nlais, pour y arriver, il lui faut d'abord gagner sa bienveillance et sa confiance, c'està-dire lui plaire.
L'orateur rencontre parfois bien des obstacles que le poète ne trouve pas chez le lecteur : les passions, l'ignorance, les préjugés, les susceptibilités, le caractère, etc.. ; de là des ménagements et des attentions où l'habileté le disputera à la prudence ; par ailleurs, il doit respecter les dispositions de ses auditeurs, leur rang, leur dignité, leurs qualités.
L'OIIATEUK. 15
Tout cela justifie chez Torateur l'emploi de ce que les rhéteurs appellent les bienséances et les précautions oratoires.
Les bienséances ou convenances oratoires ont été définies par Cicéron « l'art de placer à propos tout ce que Ton fait et tout ce c{ue Ion dit : Scientia enruiii reruin quw aguntur et dicuntur suo loco c ollocandarum ».
Les bienséances guident l'orateur dans le choix des idées et des sentiments cj[u'il exprime; mais elles expliquent surtout la variété du style dans le discours : « Le même genre de style, dit Cicéron, ne convient nia toutes sortes de causes, ni à toutes sortes d'auditeurs, ni à toutes les personnes, ni à tous les temps. »
Les précautions oratoires sont, d'après Rollin, certains ménagements que prend l'orateur pour ne point blesser l'auditoire, et pour dire des choses qui, sans cela, paraîtraient dures et choquantes.
Voici un exemple des précautions que savait prendre Bossuet, pour ne point froisser les grands, auxquels il devait enseigner pourtant les plus dures vérités.
Prêchant à la cour, sur la Mort, il parle ainsi :
« IMo sera-t-il iiermis, aujourd'hui, d'ouvrir un tombeau devant la Cour, et des yeux si délicats ne seront-ils point offensés par un objet si funèbre? Je ne pense pas que des chrétiens doivent refuser d'assister à ce spectacle avec Jésus- Christ. C'est à lui que l'on dit dans notre évangile : Sei-
10 l'IîlNCII'ES r»K UIIÉTOHIQUE.
gneui-, venez ot voyez où l'on a tléposi'- lo corps do [-azarc: c'est lui qui ordonne qu'on lève la pierre, et semMc nous dire à son tour : Venez ot voyez vous-mêmes. -
§ .). LOIlATKUi; nOlT TOLCIIEIÎ.
Pour enlraîner Tadhésion complète de ses auditeurs, l'orateur ne se contente pas de les instruire et de leur plaire. Celui qui se borne à instruire. peut produire la conviction^ mais il n'atteint pas toujours la persuasion ; car, pour persuader, il faut a g^ir^ii rja volontés
Or, la volonté qui, cependant, a pour principal excitant l'intelligence, résiste souvent aux lumières de la raison; elle est dominée ou gênée, même dans l'esprit le plus éclairé, par certains mouvements de la sensibilité, certaines inclinations surexcitées. aux([uelles on donne le nom de passions. Cest ainsi que, sous l'influence d'une passion, de la colère, par exemple, un homme de bien en arrivera à nuire à son prochain; sous l'influence de la jalousie, il arrivera à détester celui qui précédemment était son ami.
Par contre, la passion peut aussi donner une bonne impulsion à la volonté : « La plupart des belles actions, dit INIontaigne, procèdent et ont besoin de cette impulsion des passions. » Car il y a des passions lionnes et des passions mauvaises.
Si tel est le rôle de la passion dans les actions humaines, l'orateur qui veut faire agir son auditeur
L'ORATEUK. 17
ne doit pas s'en désintéresser. Jl combattra celles qui seraient opposées aux conclusions qu'il veut obtenir, et il cherchera à développer celles qui pourront lui servir d'auxiliaires.
Mais, comme le moyen le plus eflicace de combattre une passion est de lui opposer une passion contraire, tout le rôle de l'orateur se ramène, en ce point, à savoir exciter les passions de ses auditeurs ; c'est ce que les rhéteurs anciens appellent toucher son auditoire.
« Les preuves, dit Quintilien, peuvent bien faire que le juge pense que voire cause est bonne, les passions font qu'il le souhaile. qu'il est disposé à le croire. »
« Dans l'éloquence, dit Fénelon, tout consiste à ajouter à la preuve solide les moyens d'intéi^esser l'auditoire, et à employer les passions pour le dessein qu'on se propose. On lui inspire l'indignation contre lingralitude, l'horreur contre la cruauté, la compassion pour la misère, l'amour pour la vertu et le reste de même '. » Démosthène, par exemple, fait rougir les Athéniens de leur indolence et de leur inconséquence; il leur montre dans Philippe leur éternel ennemi, le barbare qui se moque d'eux ^.
L'art d'exciter les passions s'appelle le pathétique. Or, le pathétique dans le discours tient à deux conditions :