Les preuves d'un discours doivent être propor
tionnées aux moyens intellectuels de l'audiloire. 11 est évident qu'on ne démontrera pas l'existence de Dieu de la même manière à une réunion populaire et à une assemblée de philosophes.
Voilà pourquoi l'orateur qui compose un discours doit toujours avoir présente à l'esprit la qualité de l'auditoire auquel il s'adressera; sans cela, au moment voulu, il n'y aura aucune communication possible entre l'orateur et ses auditeurs, et par là même il n'y aura plus d'effet produit. C'est pour n'avoir pas ce discernement que tant d'orateurs cherchent plus à se faire admirer qu'à se faire comprendre : singulier oubli de la fonction de l'éloquence!
3. Une des plus grandes ressources de rorateur, à la recherche de ses preuves, c'est l'érudition et les citations qui en sont le fruit.
« Cette érudition, née de l'expérience de la vie ou de la culture de l'esprit, est un des plus grands charmes de la parole. On ne se figure pas assez jusqu'à quel point une assemblée est sensible aux anecdotes, aux citations, aux traits d'esprit, aux bons mots, à tout ce qui fait intervenir, à côté de l'orateur, un élément impersonnel et vivant... Lorsqu'on voit apparaître, au courant du discours, quelques lignes d'un penseur éminent, quelques traits empruntés à la vie d'un grand homme, quelque anecdote tirée de la sagesse populaire ; lorsque quelque théorie célèbre, quelque événement historique d'une importance considérable, vient appuyer les conclusions qui vous ont été offertes, il semble
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qu'un tiers est intervenu entre l'orateur et vous*. » Mais il faut prendre garde de citer pour citer. On ne le doit faire que pour plaire ou instruire.
Par conséquent, il ne faut pas citer trop longuement.
De même il faut éviter de citer des auteurs inconnus ou de peu d'importance.
d. Ordonnance des aj-giunents.
11 n'est pas indifférent de présenter les arguments d'un discours d'une manière quelconque. 11 faut y mettre de l'ordre et delà liaison.
L'ordre variera avec le genre de discours, et surtout avec le but que se propose l'orateur. C'est à l'orateur à consulter les besoins de sa cause, les dispositions de son auditoire, pour voir quels arguments il doit lui présenter tout d'abord.
L'orateur est comme le général qui doit avoir des troupes de première ligne et des troupes de seconde ligne, voire même des troupes de réserve. Cicéron et Quintilien recommandaient, comme procédé k employer, de donner au début les preuves puissantes, au milieu les moins fortes, et, à la fin, les arguments décisifs. Quintilien appelle cette disposition homérique, parce que, dans Homère, Nestor, disposant ses troupes, met au premier rang ses chars armés en guerre, au second les mau-
\. Rondelet, L'Art de parler, p. 170.
vais soldats, et en queue, l'élite de son infanterie. Quoi qu'il en soit de l'ordre adopté, il faut : 1° éviter de donner tout d'abord des arguments trop faibles qui produiraient une mauvaise impression sur l'auditoire; 2" éviter également de mélanger des arguments de diverse nature, mais au contraire les fortifier les uns par les autres, en rapprochant ceux qui ont entre eux de l'affinité.
La liaison des preuves a pour but d'en faire un tissu serré qui, par sa force, engendre la conviction. C'est par une habile gradation de pensées que l'orateur émeut le plus vivement son auditoire.
La liaison se fait au moyen des transitions. Les tj-ansitioiis sont des expressions, des pensées qui servent à l'orateur pour passer d'une idée à une autre. Elles supposent un rapport entre les deux idées. Le talent de l'orateur consiste à trouver ce rapport, et un rapport naturel, et nullement forcé. Voulant passer de la noblesse de la maison d'Auvergne à l'idée de l'hérésie, Fléchier, dans Voraison funèhre de Turenne, s'exprime ainsi :
« M. de Turenne sortait de cette maison qui a rnèlé son sang à celui des rois et des empereurs et qui a donné des reines à la France. 3Iais que dis-je? au lieu de le louer ici, il faut l'en plaindre. Quelque glorieuse que fût la source d'où il sortait, riién-sie des derniers temps l'avait infestée. ••
Les idées les plus nettes sont celles qui se prêtent le mieux aux transitions. Car, dit Cicéron, « les pierres bien taillées s'unissent d'elles-mêmes sans le secours de ciment ».
IK' l'ItlN'CIl'ES DE RIIÉTOIIIQUE.