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L EXPRESSION DU DISCOURS

Le discours le mieux disposé n'obtiendra pas l'effet que se propose l'orateur, s'il n'est pas bien exprimé.

Or, « l'orateur, dit Cicéron, a deux manières d'exprimer ce qu'il doit dire, la parole et l'action. Ouo modo dicetiir, id est in duobiis, in as^endo et in eloquendo. » lia le langage proprement dit et le langage d" action. Le premier constitue à proprement parler ce que les rliéteurs appellent l'élocution, ou lart d'exprimer ses pensées par écrit, ou du moins avec style.

Le second comprend les moyens extérieurs qui servent à l'orateur pour transmettre sa pensée aux auditeurs qui l'écoutent, c'eslVaction.

Nous traiterons successivement ces deux expressions du discours, sous ces deux titres :

Le style oj'atoire, l'action oratoire.

98 l'RlNCIPES DE RHÉTORIQUE.

I, Le style oratoire.

Nous n'avons pas à rappeler ici les préceptes généraux sur le style; ces préceptes constituent Tart d'écrire, et ils s'appliquent à toute composition littéraire.

Nous ne pouvons donner que ce qui concerne spécialement le genre oratoire.

La persuasion, qui est le but de léloquence, requiert, dans le discours, certaines qualités particulières de style qu'on n'exige pas ailleurs, du moins au même degré.

Nous avons déjà observé que, dans le discours, l'orateur fait siennes les idées qu'il exprime. Bien diiï'érent du poète qui peut garder une sorte de neutralité en face ^des pensées qu'il traduit, l'orateur prend parti pour elles, et il essaie d'amener ses auditeurs à prendre parti comme lui ; il veut propager ses idées. Il n'écrit pas pour lui, mais pour le public au-devant duquel il va. C'est pumcela que son intention paraîtra dans son style.

Il ne compte pas sur le seul attrait de la vérité. Il la présente dans un certain ordre, pour quelle frappe plus sûrement. Il la présente avec une chaleur communicative, avec une allure eiilraînanle. passionnée même. C'est bien au style de l'orateur que convient la définition de Buffon : « Le style est l'ordre et le mouvement qu'on met dans ses

pensées » ; Y ordre, c'est-à-dire la logique, l'enchaînement des idées ; le mouvement, c'est-à-dire l'agrément, la vie.

^ 1". — l'ordre.

L'ordre se manifeste dans la clarté et dans l'harmonie du style.

1. La clarté. La première condition pour persuader est dolTrir une pensée immédiatement accessible à l'esprit de l'auditeur. « Que l'orateur vise avant tout à la clarté, dit Quintilien ; iiobis prima sit virtus perspicuitas. »

L'obscurité vient d'un défaut de raisonnement, d'une phrase mal construite, d'une expression recherchée, de l'abus des termes abstraits, surtout de l'usage des termes vagues et mal définis. Que n'at-on pas fait dire aux mots : peuple, nature, liberté, égalité, fanatisme, tolérance? eic... « L'équivoque, disait Aristote. sert le sophiste, elleestl'instrument de ses méfaits. »

Pour être clair, il faut chercher en tout le ?not propre. « Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, dit la Bruyère, il n'y en a qu'une qui soit la bonne ; on ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant : il est vrai néanmoins qu'elle existe, que tout ce qui ne l'est point est faible, et ne satisfait point un homme desprit qui veut se faire entendre. »

lœ l'KIN'CIPES DE RHETORIQUE.

Dans la plirase célèbre de Bossuet : « Celui qui règne dans les deux et de qui relèçenf tous les empires, à qui seul appartient la gloire, etc., » essayez de remplacer les mots règne par commande, relèvent par dépendent, appartient par possède, vous constaterez la force du mot propre.

La clarté du langage lient encore à la pureté OU correction du style. Il y a des règles consacrées par l'usage et quil nest pas permis de violer, elles font ce que Corneille appelle « la conversation des honnêtes gens ». Un orateur qui cherche à moderniser son style risque de n'être pas compris. Mais il ne faudrait pas pousser la pureté du style jusqu'à cette correction raffinée qu'on appelle le purisme.

2. L'harmonie est une qualité essentielle du style; elle est plus nécessaire à lorateur qu'à l'écrivain, car, comme ditBoileau,

.... La plus noble pensée Ne peut plaire à l'esprit quand l'oreille est blessée.

Lharmonie est l'art suprême de Tarrangement des mots en vue de la cadence et du son. "^

On distingue Y harmonie des mots et Vharmonie des phrases :

a) L'harmonie des mots demande qu'on s'abstienne de toute rudesse dans le son, de toute dissonance marquée, qui ne serait pas exigée par un effet à atteindre.

Cette phrase de Bossuet pèche contre l'harmonie :

« Et s; ses sujets, si ses alliés, s/l'Eglise unwerselle a profité de ses grandeurs. »

Les causes qui engendrent ce défaut d'harmonie dans les mots sont la prédominance des consonnes fortes, la répétition de certaines voyelles, Temploi trop fréquent des qui et des que, etc. ..

C'est à l'oreille à juger de l'harmonie des mots. Aussi est-il bon de relire ses phrases à haute voix pour éviter ce qui serait désagréable et fâcheux.

L'harmonie des mots produira la cadence. Nous n'en avons pas d'autre source dans notre langue, que l'alternance des terminaisons féminines et des terminaisons masculines.

Qu'on en juge par ce passage de Bourdaloue dans son Sermon sur l'Enfer :

Ce qui m'éloîine, et ce qui serait capable de me troubler, si les mêmes Écritures ne m'en découvraient le mystère, c'est qu'une vérité si touchante nous touche si peu, et que parmi ceux à qui je parle, il 3- en ait peut-être qui jamais n'en ont encore été bien touchés. Ce qui m'étomw, c'est qu'étant si délicats, si amateurs de nous-tiiêmes, si sensibles à la douleur, ce feu, que la colère de Dieu allume pour punir nos crimes, ne fasse sur nous que les plus faibles impressions. Ce qui m'étonne, c'est que, ne pouvant ignorer que la perte de Dieu est notre souverain mal, et que cette perte de Dieu, irréparable dans l'en/tT, dépond de la perte' volontaire que nous en faisons en cette vie, nous consentions tous les jours librement à le perdre, que nous le perdions sans iwquiélude, sans cha^vrm; que nous le perdions même souvent avec joie, et que de toutes les pei'tes que nous faisons dans le monde, celle-là nous soit la plus indiffère?? fe. Ce qui m'éionne, c'est que la même foi, qui nous dit qu'il y a un enfer où l'on bràle, et où l'on est privé de Dieu, nous dit encore qu'un seul péché nous expose à l'un et à Vautre;

102 PltlXCll'KS 1)1-: laiÉ'IOKlQL'E.

<iue Dieu n'a point de moindro vcnf/canct; pour ie punir que l'un et Vautre, et que le prché iwanmoins, et le \)(ic\iile plus mortel, soit ti-aiti"' parmi nous de )c\\nesse, de fragilité excusaô/e, et souvent même de Je», de galanterie, de bel esprit et de belle humeur. Est-ce stui)i(/<7e, est-ce inadvertance, est-ce fure«r, est-ce enchantewe^îr? Croyons-nous ce point fondamental du christianisme? Ne le crojons-nousyjfls? Si nous le croj'ons, où est notre sag'esse? Si nous ne le croj'ons^^rts, où est notre vçWf/ion ' ?

Cette variété de chutes produit une douce harmonie, et transporte ainsi dans le discours h' charme que la rime donne à la poésie.

b) L'harmonie des phrases donne au slyltson allure définitive. « Le commun des hommes, dit La Bruyère, aime les phrases et les périodes. »

La construction d'une plirase est le secret de l'art d'écrire. Tantôt la phrase est courte, tantôt elle est périodique. La phrase courte demande à être construite selon l'ordre naturel des pensées et des règles grammaticales.

On ne dira pas :

Dieu a donné à toutes les créatures humaines sa grâce. Mais :

Dieu a donné sa grâce à toutes les créatures humaines.

La phrase périodique est celle qui est partagée entre plusieurs membres, et dont le sens complet

t. Nous emiiruutons cet exemple au beau livre tle M. Bourgain, sur l Art de la diction, p. i't'.

LE DISCOURS. 10:î

est suspendu jusqu'à un dernier et parfait repos. Voici une belle période de Bossuet :

Qu'un père vous ait aimé, — c'est un sentiment que la nature inspire; — mais qu'un père si éclairé vous ait t(''moigné cette confiance jusqu'au dernier soupir, — c'est le l>Ius beau ti''moignage que votre vertu pouvait remporter. »

Une période peut être à deux, à trois ou à quatre membres. Clhaque membre peut être augmenté d'une ou deux incidentes, comme dans cette période de Bossuet :

Celui qui règne dans les cieux, et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l'indépendance, — est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois et de leur donner, quand il lui plaît, do gi'andes et terribles leçons.

La qualité principale d'une phrase périodique est dans l'équilibre et la proportion de ses membres. Il faut que les diverses propositions soient entre elles à peu près d'une longueur égale, que les épithètes se répondent et se correspondent, et <|ue la phrase se termine par les membres les plus étendus et par les mots les plus sonores. « Il faut déposer la période, dit Cicéron, et non la laisser tomber. »

Le style oratoire est dit périodique ou coupé, selon qu'on emploie la période ou la phrase courte.

Le style périodique convient-il mieux au discours ([ue le style coupé'? On ne saurait le nier. Un style ample et soutenu sera toujours plus saisissant et plus relevé.

101 l'UIXClI'ES DE HIll-l'OlîIQLE.

Mais c'est le mélange du style coupé et du style périodique que demande le discours. L'esprit a besoin de se reposer sur des phrases brèves, après avoir entendu des phrases majestueuses.

Quoi qu'il en soit de l'harmonie du style, il ne faut pas en exagérer l'importance. Une phrase aura beau être harmonieuse, si les mots n'en sont pas saisissants, si lidée n'en est pas saillante, l'harmonie ne servira qu'à en faire ressortir le vide et la banalité.

La vie et le mouvement passent avant l'arrangement des mots et des phrases.

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