CHAPITRE PREMIER
qu'est-ce qu'une société?
§ 242. Qu'est-ce qu'une société ? Voilà une question qu'il faut poser et à laquelle il faut répondre dès le début. L'idée que nous nous faisons d'uiie société reste dans le vague tant que nous n'avons pas décidé s'il faut y voir ou non une entité, et tant que nous n'avons pas résolu la question de savoir si une société, du moment qu'on y voit une entité, doit être classée comme absolument différente de toutes les autres ou comme semblable à quelques autres.
On peut dire qu'une société n'est qu'un nom collectif employé pour désigner un certain nombre d'individus. Un nominaliste, transportant sur un autre terrain la controverse du nominalisme et du réalisme, pourrait affirmer que de même que la seule chose qui existe dans Tespèce ce sont les membres qui la composent, l'espèce indépendamment de ses membres n'ayant aucune existence, de même les unités d'une «société existent seules^ l'existence de la Spencer, ii. — 1
société restant purement nominale. Il pourrait prendre pour exemple l'auditoire d'un professeur, où Ton ne voit qu'un agrégat qui disparaît à la fin de la leçon, et qui par conséquent n'est pas une chose, mais seulement un arrangement de personnes, et prétendre qu'il en est de même des citoyens qui composent une nation.
Sans contester les premiers termes de ce raisonnement, nous pouvons en nier le dernier. Dans le premier exemple, l'arrangement est temporaire; dans le second, il est permanent; et c'est la permanence des relations existantes entre les parties constituantes qui fait l'individualité d'un tout et qui la distingue de l'individualité des parties. Une masse solide brisée en morceaux cesse d'être une chose; et, par opposition, les pierres, les briques, le bois, d'abord séparés^ deviennent la chose qu'on appelle une maison dès qu'on les arrange d'après une méthode fixe.
Aussi avons-nous raison de considérer la société comme une entité, parce que, bien qu'elle soit formée d'unités discrètes, la conservation, durant des générations et des siècles , d'un arrangement qui d'une maniéré générale garde la même physionomie, dans toute la région occupée par la société, implique que l'assemblage de ces unités a quelque chose de concret. C'est même ce quelque chose qui nous fournit la notion de société. En effet, nous en refusons le nom à ces groupes toujours changeants que forment les hommes primitifs, et nous le réservons aux groupes où se révèle une certaine constance dans la distribution des parties en conséquence d'une existence réglée.
§ 213. Puisque nous regardons* une société comme une chose , dans quel genre de chose la rangerons-nous? Il semble qu'elle ne ressemble à aucun des objets que nos
QU'EST-CE QD^DNE SOCIÉTÉ? 3
sens nous font connaître. Quelque ressemblance qu'elle puisse avoir avec d'autres objets, ce n'est pas par les sens que nous l'apercevons; c'est par la raison seule. Si la relation constante qui unit ses parties en fait une entité, une autre question se pose : celle de savoir si les relations constantes qui unissent ses parties ressemblent aux relations constantes qui unissent les parties d^utres entités. La seule relation qu'on puisse concevoir entre une société et autre chose doit être une relation due à Yanalogie des principes qui règlent Varrangement des parties constituantes.
Il est deux grandes classes d'agrégats avec lesquels on peut comparer l'agrégat social, les inorganiques et les organiques. Est-ce que les attributs d'une société, considérés indépendamment de ses unités vivantes, ressemblent en quelque chose à ceux d'un corps non vivant? ou bien ressemblent-ils en quelque chose à ceux d'un corps vivant? ou bien encore diffèrent-ils totalement des attributs des uns et des autres?
Il sufQt de poser la première de ces questions pour y répondre négativement. Un tout dont les parties sont vivantes ne saurait avoir des caractères généraux semblables à ceux des touts privés de vie. La seconde question, qui ne comporte pas une réponse aussi prompte, peut en recevoir une affirmative. Nous allons examiner les raisons qu'il y a d'affirmer que les relations permanentes qui existent entre les parties d'une société^ sont analogues aux relations permanentes qui existent entre les parties d'un corps vivant.