CHAPITRE II
§ 214. Dire que la croissance est un caractère commun aux agrégats sociaux et aux agrégats organiques, ce n'est pas nier qu'il y ait rien de commun entre les premiers et les agrégats inorganiques : quelques-uns de ceux-ci, les cristaux par exemple, ont un mode de croissance visible ; et tous, sans exception, dans Thypothèse de l'évolution, ont été à un moment ou à un autre le produit d'une intégration. Néanmoins, quand on les compare aux choses dites inanimées, les corps vivants et les sociétés présentent d'une manière si nette le phénomène de l'augmentation de masse, que nous avons bien le droit d'y voir le caractère propre de ces deux genres d'êtres. Il y a beaucoup d'organismes qui croissent toute leur vie ; les autres grandissent durant une grande partie de leur vie. D'ordinaire, la croissance des sociétés se prolonge jusqu'au moment où elles se divisent ou bien jusqu'à l'heure où elles sont écrasées.
§ 215. Un autre caractère des corps sociaux comme des corps vivants, c'est qu'ils augmentent de volume à mesure
qu'ils prennent une structure plus compliquée. Dans un animal inférieur, ou dans Tembryon d'un animal supérieur,
il y a peu de parties qu'on puisse distinguer; mais, & mesure que ce dernier prend une plus grande masse , le nombre de ses parties augmente, et elles se différencient du même coup. Il en est de même d'une société. Au début les différences qui séparent ses groupes d'unités ne frappent ni par le nombre ni par le degré ; mais, à mesure que le nombre des membres de la société augmente, les divisions et les subdivisions y deviennent de plus en plus tranchées. En outre, dans l'organisme social comme dans l'organisme individuel , la différenciation ne s'arrête que lorsque l'organisme a réalisé complètement le type qui marque la maturité et précède le déclin.
Dans certains agrégats oi^aniques, il est vrai, dans le système solaire, par exemple, pris dans son ensemble, et dans chacun de ses membres, les intégrations s'accompagnent de différenciations de structure ; mais celles-ci sont relativement si lentes et si simples, qu'on peut les négliger. La multiplication de parties nettement tranchées au sein des corps politiques et des corps vivants est tellement considérable, qu'elle forme un nouveau caractère commun propre aies distinguer des corps inorganiques.
§ 2t6. Nous apprécierons plus complètement cette communauté de caractères en observant que la différenciation progressive de structure s'accompagne d'une différenciation progressive de fonction.
Les divisions multipliées, les primaires, les secondaires, les tertiaires, qui naissent dans un animal qui se développe, ne prennent pas pour rien leurs caractères distinctifs majeurs et mineurs. À côté de différences dans la forme et la
composition, elles offrent des différences dans les actes qu'elles accomplissent : elles deviennent des organes différents affectés à des fonctions différentes. En prenant la totalité de la fonction d'absorber les aliments en même temps qu'il prend ses caractères structuraux, le canal alimentaire se sectionne en parties nettement distinctes les unes des autres ; chacune a une fonction spéciale qui est une partie de la fonction générale. Un membre qui sert à la locomotion ou à la préhension se divise et se subdivise en parties qui jouent dans cet office les unes le rôle principal et les autres un rôle auxiliaire. Il en est de même des parties dans lesquelles une société se partage. Une classe dominante, en se formant^ ne devient pas seulement différente du reste de la société, elle prend le commandement du reste; et quand cette classe se divise en deux, Tune qui a eu une plus grande part du pouvoir, l'autre qui en a une moindre, chacune de ces sous-classes se met à remplir des rôles distincts dans l'office du gouvernement. Il en est de même des classes dont les actions sont soumises à l'autorité des autres. Les divers groupes auxquels elles donnent lieu ont des occupations diverses, chacun de ces groupes donnant aussi^ dans son propre sein, lieu à des parties moins différenciées affectées à des fonctions moins différenciées.
Cela nous fait bien voir comment les deux classes de choses que nous comparons se distinguent des autres classes, car les différences de structure qui se forment lentement dans les agrégats inorganiques, ne s'accompagnent pas des caractères qui méritent le nom de différences de fonction.
§ 217. Pourquoi, dans un corps politique et dans un corps vivant, regardons-nous comme des fonctions ces ac-
lions dissemblables de parties dissemblables^ tandis que nous ne donnons pas le même nom aux actions dissemblables des parties dissemblables dans un corps inorganique ? Nous allons le voir en examinant un autre caractère commun de ces premiers corps, et qui en est le caractère le plus distinctif.
L'évolution introduit dans les uns et les autres des différences, non pas des différences simplement, mais des différences unies par une relation définie, des différences telles que chacune d'elles rend les autres possibles. Les parties d'un agrégat inorganique ont entre elles des relations telles que Tune peut changer beaucoup sans que les autres en soient affectées d'une manière appréciable. 11 en est autrement des parties d'un agrégat organique ou d'un agrégat social. Dans l'un comme dans l'autre, les changements des parties se déterminent mutuellement. Dans l'un comme dans l'autre aussi, Cette mutualité s'accuse davantage à mesure que l'évolution progresse. Le type le plus inférieur de l'animalité est partout estomac, partout surface respiratoire, partout membre locomoteur. Le développement d'un type qui a des appendices à l'aide desquels il se meut çà et là ou se saisit de sa proie, ne peut avoir lieu qu'autant que ces appendices, perdant la faculté d'absorber la nourriture directement aux dépens des corps ambiants, la reçoivent de parties qui conservent la faculté d'absorber. Une surface respiratoire où les fluides circulants viennent s'aérer, ne peut se former qu'à la condition que la perte qu'elle fait de la faculté de se fournir elle-même de matériaux pour sa restauration et sa croissance, soit compensée par la formation d'un appareil qui les lui apporte. Il en est de même dans une société. Ce que nous appelons d'un nom qui convient parfaitement, l'organisation d'une société, suf^ose
des rapports nécessaires du même genre. Tant qu'elle est à l'état rudimentaire, tout le monde y est guerrier, tout le monde y est chasseur, tout le monde y est constructeur de huttes, tout le monde fabricant d'outils : chaque membre de la société se suffit à lui-même. Le progrès qui amène la société à la période des armées permanentes ne peut se faire sans qu'il s'établisse des arrangements pour fournir à cette armée des aliments, des vêtements, des munitions de guerre que le reste de la société a produits. Si, sur un point, la population s'occupe uniquement d'agriculture et fiur un autre de mines, si les uns fabriquent des articles de consommation, tandis que d'autres les distribuent, ce doit être à la condition que, en échange d'un genre spécial de service rendu par chaque membre à chaque membre, chacun donne ses services en proportion convenable.
La division du travail, dont les économistes ont fait les premiers un phénomène social de premier ordre, et que les biologistes ont reconnue ensuite parmi les phénomènes des cprps vivants, en la nommant division physiologique du travail, est le fait qui constitue la société, comme Tanimal, à l'état de corps vivant. Je ne saurais trop insister sur ce point, qu'en ce qui concerne ce caractère fondamental, ûj^ __ a enU'e un organisme social et un organisme individuel une analogiê^rfaite. Chez un animal, l'arrêt des fonctions pulmonaires met promptement fin aux mouvements dii cœur ; si l'estomac cesse absolument de faire son office, toutes les autres parties cessent bientôt d'agir; la paralysie qui frappe les membres condamne tout le corps à mort faute de nourriture ou en ne lui permettant plus d'échapper au danger; la perte des yeux, ces organes si petits, prive le reste du corps d'un service essentiel à leur conservation; tous ces rapports ne nous permettent pas de douter que la dépen-
dance mutuelle des parties ne soit un caractère essentiel. Dans une société, nous voyons que les métallurgistes s'arrêtent quand les mineurs ne leur fournissent plus de matière première; que les fabricants de vêtements ne peuvent effectuer leur travail lorsque les fabricants de filés et de tissus manquent; que la société manufacturière s'arrête, à moins que les sociétés productrices d'aliments ou distributrices d'aliments ne fonctionnent; que les pouvoirs directeurs, gouvernement, bureaux, officiers judiciaires, police, ne peuvent plus maintenir l'ordre quand les objets nécessaires à la vie ne leur sont plus fournis par les parties maintenue dans l'ordre; nous sommes obligés de dire que les parties d'ane société sont unies par un rapport de dépendance aussi rigoureux que celui des parties d'un corps vivant. Si différents que ces deux genres d'agrégats soient à bien des égards, ils se ressemblent par ce caractère fondamental, et par les caractères que celui-ci suppose.
§ 218. Comment les actions combinées de parties mutuellement dépendantes constituent-elles la vie de l'ensemble ? Comment cela donne-t-il lieu à une analogie entre la vie d'une nation et la vie d'un individu? Nous le verrons encore plus nettement quand nous apprendrons que la vie de tout organisme visible repose sur la vie d'unités trop petites pour se révéler à l'œil nu.
L'ordre bizarre des myxomycètes nous en fournit un exemple indéniable. Le» spores om les germes produits par un de ces êtres vivants deviennent des monades ciliées, qui, après quelque temps consacré à une locomotion active, prennent une forme amiboïde, se meuvent çà et là, absorbent de la ;aiourriture, croissent, se multiplient par scissiparité. Ensuite ces individus amiboïdes se rassemblent, s'unissent
pour former des groupes, et ces groupes s'unissent à d'autres pour donner lieu à une masse tantôt à peine visible, tantôt aussi grosse que la main. Ce plasmodium, irrégulier de forme, le plus souvent réticulé et d'une substance gélatineuse, a dans ses parties des mouvements qui ressemblent à ceux d'un rhizopode gigantesque ; il rampe lentement à la surface de corps en décomposition, et même sur des tiges de plantes. Nous voyons dans cet exemple que l'union d'un grand nombre de petits individus vivants forme un agrégat relativement énorme où leur individualité semble se perdre, mais où la combinaison de la vie des unités donne lieu à la vie de l'ensemble.
Dans d'autres exemples, au lieu d'unités qui, après avoir eu une existence discrète, perdent leur individualité par voie d'agrégation, nous voyons des unités qui, formées par multiplication du même germe, ne se séparent pas et pour* tant ne laissent pas de montrer nettement qu'elles ont une vie séparée. Une éponge en voie de croissance a ses fibres ^ cornées revêtues d'une substance gélatineuse; et le microscope fait voir que cette substance est formée de monades en mouvement. Nous ne pouvons pas refuser à l'éponge dans sa totalité le caractère d'être vivant; en effet, nous voyons qu'elle agit comme un corps. Les unités amiboïdes qui la recouvrent perdent en partie leur individualité en se fondant en une couche protectrice ou peau; la charpente de fibres qui leur sert de support est produite par l'action combinée des monades; et c'est aussi leur action combinée qui produit les courants d'eau attirés dans les petits orifices et rejetés par les grands. Mais si d'une part on ne voit dans réponge la vie d'agrégat qu'à un degré faible, d'autre part la vie de myriades d'unités composantes s'y trouve très peu subordonnée à la vie centrale : ces unités forment, pour
UNE SOCIÉTÉ EST UN ORGANISME ii
ainsi parler, une nation où les fonctions sont à peine Subdivisées. Ou, encore, pour nous servir des propres termes du professeur Huxley, a nous dirons que l'éponge représente une sorte de cité aquatique, où les gens sont disposés le long des rues et des routes, de manière que chacun peut aisément prendre sa nourriture dans l'eau, dont le courant les baigne. »
Même chez les animaux supérieurs, on peut voir ce rapport de la vie de l'agrégat et de la vie des unités composantes. Le sang est un liquide, où, à côté de substances nutritives, circulent d'innombrables unités vivantes, les corpuscules du sang. Chacun de ces corpuscules a une histoire. Durant la première période de leur vie, chacun d'eux, connu alors sous le nom de corpuscule blanc, exécute des mouvements indépendants comme ceux d'une amibe; et quoique, à l'âge adulte, sous le nom de corpuscule rouge, sous la forme d'un disque aplati, on ne le voie pas agir, il conserve une vie individuelle. Ce n'est pas seulement par des signes faciles à constater, c'estrà-dire par les mouvements d'un corpuscule qui flotte librement dans un liquide que nous avons la preuve de cette existence individuelle. Il y a des surfaces muqueuses, celles des voies aériennes par exemple, qui sont couvertes d'un épithélium cilié, c'est-à-dire d'une couche de cellules petites pressées les unes à côté des autres, et chacune portant à son extrémité libre des cils continuellement en mouvement. Les vibrations de ces cils ressemblent essentiellement à celles des monades qui vivent dans les (couloirs des éponges, et, de même que l'action combinée de ces monades spongiaires ciliées pousse le courant aqueux, l'action combinée de ces cellules épithéliales ciliées pousse en avant la sécrétion muqueuse qui les recouvre. S'il fallait une nouvelle preuve que ces cellules épi-
théliales possèdent une vie individuelle, nous la trouverions dans ce fait que, lorsqu'elles sont détachées et placées dans un fluide, elles « se meuvent avec une rapidité considérable pendant quelque temps, à l'aide des vibrations continues des cils dont elles sont pourvues. »
A voir qu'un organisme vivant ordinaire peut être regardé comme une nation d'unités qui vivent d'une vie individuelle, et dont un grand nombre sont fort indépendantes, nous reconnaîtrons qu'il est bien vrai qu'on peut regarder une nation d'êtres humains comme un organisme.
§ Si9. La relation qui unit la vie des unités à celle de l'agrégat, présente encore un caractère commun aux deux vies. Une catastrophe peut détruire en un moment la vie de l'agrégat sans détruire celle de toutes ses unités ; et d'autre part, si nulle catastrophe ne vient l'abréger, la vie de l'agrégat dépasse immensément en longueur la durée de la vie de ses unités.
Chez un animal à sang froid, les cellules ciliées accomplissent leurs mouvements avec une régularité parfaite longtemps après que l'être vivant auquel elles appartenaient a cessé de se mouvoir; les fibres musculaires conservent la faculté de se contracter par l'eifet d'une stimulation; les cellules des oi^anes de sécrétion continuent à verser leur produit tant qu'elles reçoivent du sang artificiellement; enfin les éléments constituants d'un organe , le cœur par ex emple^ continuent à agir de concert plusieurs heures après qu'on l'a détaché de sa place. Pareillement, l'arrêt de l'activité commerciale et des phénomènes coordonnés du gouvernement, etc., qui constituent la vie d'ensemble d'une nation, peut avoir pour cause, par exemple, une incursion de barbares, sans que pour cela les actions de
toutes les unités s'arrêtent. Certaines classes de ces unités, surtout celles qui sont répandues sur la plus grande étendue et qui s'occupent à produire des aliments, peuvent survivre longtemps dans les districts éloignés et poursuivre leurs occupations individuelles.
Réciproquement, dans l'un et l'autre cas^ à moins qu'un choc violent n'y mette fin, la vie de l'agrégat dépasse de beaucoup en durée la vie de ses unités. Les petits éléments vivants qui composent un animal développé évoluent séparément, jouent leur rôle, dépérissent, sont remplacés, tandis que l'animal dans son entier continue de vivre. Dans la couche profonde de la peau, il se forme par scissiparité des cellules qui, à mesure qu'elles s'agrandissent, se trouvent projetées au dehors et s'aplatissent pour former l'épiderme, pour liriir par s'exfolier, tandis que des cellules plus jeunes situées au-dessous prennent leur place. Les cellules biliaires, croissant par imbibil;^on des matériaux d'où elles séparent la bile, ne tardent pas à mourir, et une génération de cellules vient occuper la place qu'elles laissent vacante. L'os lui-même, si dense et en apparence si inerte, est parcouru par des vaisseaux sanguins qui charrient des matériaux susceptibles de remplacer les vieux éléments par des nouveaux. Le remplacement, rapide dans certains tissus et lent dans d'autres, se fait assez promptement pour que, durant l'existence du corps entier, chacune de ses parties ait pu se produire et se détruire plusieurs fois. C'est ainsi que les choses se passent pour la société et ses unités. L'intégrité du tout et celle de chaque grande fraction se conserve longtemps, en dépit de la mort des citoyens qui les composent. L'édifice de personnes vivantes qui, au sein d'une ville manufacturière, produit quelque article de consommation nationale, demeure au bout d'un siècle tout
aussi grand, bien qu'à cette époque tous les maîtres et tous les ouvriers qui le formaient cent ans auparavant aient disparu. 11 en est de même des parties de cette structure industrielle qui ont une importance moindre. Une maison de commerce qui date de plusieurs générations, et qui continue encore les affaires sous le nom de Thomme qui Ta fondée, a vu tous ses membres et ses employés changés l'un après Tautre, et même plusieurs fois ; néanmoins elle n'a pas laissé d'occuper la même place et de conserveries mêmes rapports entre les acheteurs et les vendeurs. Partout nous retrouvons ce caractère. Les corps gouvernants, généraux et locaux, les corporations ecclésiastiques, les armées, les institutions de tous les ordres, même les corporations, les cercles, les associations philanthropiques, etc., nous montrent la durée de la vie sociale continuant au delà de celle des personnes qui les composent. Ce n'est pas tout. La même loi s'applique aux parties qui composent la société : leur durée se trouve dépassée par celle de la société en général. Les associations privées, les corps -publics locaux, les institutions nationales secondaires, les villes où fleurissent des industi ies particulières, peuvent dépérir, tandis qne la nation, conservant son intégrité, évolue dans sa masse et dans sa structure. Dans l'être vivant comme dans la société, aussi, les fonctions mutuellement dépendantes affectées aux diverses divisions, se composant chacune des actions d'un grand nombre d'unités, il s'ensuit que ces unités mourant, l'une après l'autre y se trouvent remplacées sans que la fonction où elles ont un rôle soit sensiblement affectée. Dans un muscle, chaque élément musculaire, s'usant à son tour, est emporté et remplacé, tandis que les autres continuent à fournir comme à l'ordinaire leurs contractions habituelles; la retraite d'un fonctionnaire public, la mort d'un bouti-
quier apportent aux affaires ou à Tactivité de rindustrie où Tun et l'autre étaient mêlés une perturbation imperceptible. De là vient qu'il y a dans l'organisme social, comme dans l'organisme individuel^ une vie de l'ensemble qui ne ressemble point à celle des unités, encore qu'elle en soit le produit
§ 220. Laissons ces points de ressemblance entre l'organisme social et l'organisme individuel, et passons à Texamen des points qui constituent une extrême dissemblance. Les parties d'un animal forment un tout concret, mais celles d'une société forment un tout discret. Tandis que les unités vivantes qui composent l'animal sont tenues étroitement en contact, les unités vivantes qui composent la société sont libres, discrètes et dispersées plus ou moins loin les unes des autres. Comment donc peut-il y avoir entre elles une analogie ?
Quoique cette différence soit fondamentale et paraisse repousser toute comparaison, l'examen ne laisse pas de montrer qu'elle l'est moins qu'elle ne le parait. Je vais indiquer qu^on peut l'admettre complètement sans repousser pour cela l'analogie que nous affirmons; seulement nous observerons d'abord qu'on peut la trouver fondamentale, et pourtant reconnaître qu'avec cela les analogies sont plus grandes qu'un premier coup d'œil ne l'indique.
On peut soutenir que le corps d'un animal, qui, au point de vue physique, ne forme qu'une masse, ne se compose pas partout d'unités vivantes^ mais qu'il consiste surtout en des parties différenciées qu'ont formées des parties douées d*une activité vitale, et qui deviennent par la suite demivivantes et dans certains cas non vivantes. Qu'on prenne pour exemple la couche de protoplasme qui double la face
i6 PRINCIPES DE SOCIOLOGIE
mterne de la peaa : cette couche se compose d'unités vivantes y mais les cellules qui s'y forment, se transformant en écailles épiderihiques, deviennent des apparais de protection inertes ; on verrait aussi que les ongles, les poils, les cornes, les dents, qui naissent de cette couche, s'ils sont deg parties constituantes de l'organisme, ne peuvent guère être comptés parmi ses éléments vivants. Allons plus loin : nous verrons que partout dans le corps existent des couches protoplasmiques analogues, aux dépens desquelles croissent les tissus qui composent les divers organes, couches qui seules demeurent entièrement vivantes alors que les produits qu'elles élaborent perdent leur vitalité dans la mesure où ils prennent des caractères spéciaux : le cartilage, le tendon, le tissu conjonctif, qui montrent clairement une basse vitalité, en sont la preuve. On peut en conclure que si le corps forme un tout cohérent, les unités essentielles qui le composent prises à part, forment un tout qui n'est cohérent que dans les couches protoplasmiques; ^
On peut dire ensuite que l'organisme social, bien compris, est bien moins discontinu qu'il ne le parait. On peut soutenir que si, dans l'organisme individuel, nous comprenons, à côté des parties douées de la plénitude de la vie, les parties moins vivantes et les parties non vivantes qui concourent à l'accomplissement total des fonctions, nous devons aussi comprendre dans l'organisme social non-seulement les parties les plus vivantes, les êtres humains, qui déterminent plus que toute autre cause les phénomènes sociaux, mais aussi les divers genres d'animaux domestiques, situés plus bas dans l'échelle de la vie, qui, soumis h l'homme, lui prêtent leur secours, et aussi les êtres plus inférieurs encore, les plantes, qui, multipliées par l'homme, lui fournissent les matériaux de son activité et de celle des
animaux domestiques* A Tappui de ces idées, on peut faire voir jusqu'à qu^ pointées classes inférieures d'organismes, qui coexistent avec l'homme dans les sociétés, affectent la structure et les fonctions des sociétés ; jusqu'à quel point les traits du type pastoral dépendent de la nature des animaux que l'homme élève; jusqu'à quel point, dans les sociétés sédentaires, les plantes alimentaires ou textiles déterminent certains arrangements sociaux et certaines fonctions sociales.
0x1' pourrait ajouter encore que, puisque les caractères physiques, les facultés mentales, les actes quotidiens des unités humaines sont en partie modelés par les relations qui rattachent les hommes à ces animaux et à ces végétaux, lesquels, vivant grâce à l'homme et l'aidant à vivre, entrent si avant dans la vie sociale que la législation doit s'en occuper, on ne saurait avoir le droit d'exclure ces êtres vivants inférieurs de la conception de l'organisme social. On arrive donc à conclure que, lorsqu'en même temps que des hommes, des êtres inférieurs dans l'échelle de la vie, des animaux et des végétaux, couvrent la surface occupée parla société, il se constitue un agrégat dont les parties sont unies par continuité d'une manière assez semblable à celle d'un organisme formant un individu et qui lui ressemble en ce que, comme lui, il se compose d'agrégats locaux formés d'unités supérieures dans l'échelle de la vie, plongés dans un ensemble immense d'unités plus ou moins inférieures, lesquelles sont, en quelque sorte, produites, modifiées et arrangées par les unités supérieures.
Mais, sans accepter cette manière de voir, et sans admettre
que l'état discret de l'organisme social se trouve en opposition
marquée avec l'état concret de l'organisme individuel, il y a
encore moyen d'opposer à l'objection une réponse suffisante.
Spbnçbr. II. — 2
18 FRINUPES DE SOCIOLOGIE
§ 221. Quoique la cohérence des parties soit une condition préalable de la coopération grâce à laquelle marche la vie d'un oi^anisme individuel, et quoique tes membres d'ua organisme social, qui ne forment pas un tout concret, ne puissent entretenir la coopération par des moyens matériels dont l'action se transmette d'une partie à l'autre, ils ne laissent pas d'avoir le pouvoir de l'entretenir par une autre cause et de réaliser cet effet Ils ne sont point en contact, et pourtant ils agissent l'un sur l'autre à travers l'espace qui les sépare, par le langage de l'émotion et par le langage, oral et écrit, de l'intelligence. Pour accomplir des actions dépendant les unes des autres, il faut nécessairement que les impulsions qui concordent par l'espèce, l'intensité et le temps se transmettent d'une partie à l'autre. Cette condition se trouve remplie dans les corps vivants par les ondes moléculaires, qui dans les types inférieurs se dif* fusent sans forme définie, et qui dans les types supérieurs suivent des canaux définis, dont la fonction a reçu la qualification significative A'inlemonciale. Dans les sociétés, cette fonction est remplie par les signes des sentiments et des idées, transmis d'une personne à l'autre, d'abord par des moyens vagues et à courte distance, mais plus tard sous des formes plus définies et à des distances plus grandes. La fonction internonciale que les stimulants physiques transmû ne peuvent accomplir, se trouve néanmoins accomplie par le langage. C'est ainsi que se trouve établie la dépendance mutuelle de parties qui constitue l'arganisati<Mi. Quoique discret au lieu d'être concret^ l'agjrégat social se trouve par là un tout vivant.
§ 222. Mais, en ce moment» si nous suivons la voie que nous ont ouverte cette objection et la céponse que nous ;
avons faite, nous découvrons qu'elles impliquent une différence d'une grande signification, différence qui porte sur le fond même de Tidée que nous devons nous faire des fins à réaliser par la vie sociale.
Quoique l'état discret d'un organisme social n'empê^e pas la subdivision des fonctions et la dépendance mutuelle des parties, il ne laisse pas de mettre obstacle à cette différenciation grâce à laquelle une partie devient un organe de sentiment et de pensée, tandis qu'une autre demeure insensible. Les animaux supérieurs, à quelque classe qu'ils appartiennent, se distinguent des inférieurs parce qu'ils ont des systèmes nerveux complexes et bien intégrés. Si dans les types inférieurs les petits ganglions épars existent au profit des autres organes, les ganglions concentrés des types supérieurs constituent des organes au profit desquels on peut dire que tous les autres existent. Sans doute un système nerveux constitué sur ce plan mène les actions du coiT[)s entier de manière à en conserver l'intégrité ; mais le bien-être du système nerveux est le but final de toutes ces actions, les dommages qui peuvent atteindre d'autres organes n'étant sérieux qu'autant qu'ils causent de près ou de loin la peine ou la perte de plaisir que le système nerveux subit. Mais l'état discret d'une société ne permet pas à la différenciation d'arriver à cette extrémité. Dans un organisme individuel, les petites unités vivantes, la plupart localisées d'une façon permanente, grandissant, travaillant, se reproduisant, mourant chacune à sa place, sont, d'une génération à l'autre, façonnées pour les fonctions qu'elles ont à remplir; les unes deviennent donc sensibles et les autres insensibles. Mais il n'en est pas de même d'un organisme social. Les unités qui le composent, sans contact les unes avec les autres, bien moins fixement attachées à leur posi-
tion les unes par rapport aux autres, ne sauraient se différencier au point de devenir les unes des unités insensibles, et les autres des unités ayant le monopole de la sensibilité. On trouve, il est vrai, de faibles traces de ce genre de différenciation. Les hommes diffèrent par l'intensité de la sensation et de l'émotion que des causes semblables peuvent produire en eux : les uns se montrent très-insensibles, les autres très-sensibles. Dans la même société, entre les membres qui appartiennent à la même race, et plus encore quand ils appartiennent à deux races, l'une dominante, l'autre sujette, on trouve des différences de ce genre. Les unités vouées à un travail mécanique et à une vie pénible sont moins sensibles que celles qui vivent de la vie mentale et qui sont mieux protégées. Mais si les organes régulateurs de l'organisme social tendent, comme ceux de l'organisme individuel, à devenir le siège de la sensibilité, le manque de cohésion physique qui donne la fixité à la fonction met obstacle à la tendance; une autre cause y met aussi obstacle : c'est que la sensibilité est pour des unités vouées au travail mécanique une nécessité permanente pour Taccomplissement de leurs fonctions.
De là, par conséquent, une différence cardinale entre les deux genres d'organismes. Chez les uns, la conscience se concentre dans une petite partie de l'agrégat. Chez les autres, elle se trouve répandue partout dans l'agrégat : toutes les unités possèdent l'aptitude au bonheur et au malheur, sinon au même degré, du moins à des degrés voisins. Puis, donc, qu'il n'y a pas de sensorium social, il s'ensuit que le bien-être de l'agrégat, considéré à part de celui des unités, n'est pas une fin qu'il faille chercher. La société existe pour le profit de ses membres ; les membres n'existent pas pour le profit de la société. La société ne doit pas perdre de
vue que, si grands que puissent être les efforts tentés en faveur de la prospérité du corps politique, les droits du corps politique ne sont rien en eux-mêmes ; ils ne deviennent quelque chose qu'à la condition d'incarner les droits des individus qui le composent.
§ 223. Laissons cette question, digression plutôt que partie de notre sujet, et résumons les diverses raisons que nous avons de regarder une société comme un organisme.
La société présente une croissance continue ; à mesure qu'elle croît, ses parties deviennent dissemblables; leur structure devient plus compliquée, les parties dissemblables prennent des fonctions dissemblables; ces fonctions ne sont pas seulement différentes, mais leurs différences sont unies par des rapports qui les rendent possibles les unes par les autres ; l'assistance mutuelle qu'elles se prêtent amène une dépendance mutuelle des parties; enfin les parties unies par ce lien de dépendance mutuelle \ivant Tune par l'autre et l'une pour l'autre, composent un agrégat constitué sur le même principe général qu'un organisme individuel. L'analogie d'une société avec un organisme devient encore plus frappante quand on voit que tout organisme d'un volume appréciable est une société, et quand on apprend ensuite que dans l'un comme dans l'autre la vie des unités continue peiidant quelque temps, quand la vie de l'agrégat est subitement arrêtée, tandis que, si l'agrégat n'est pas détruit par violence, sa vie dépasse de beaucoup par sa durée celle de ses unités. Bien que l'organisme et la société diffèrent en ce que le premier existe à l'état concret et la seconde à l'état discret, et quoiqu'il y ait une différence dans les fins servies par l'organisation, cela n'entraîne pas une différence dans ses lois : les influences nécessaires que les parties exercent
les ânes snr les autres ne peuvent se transmettre directement, mais elles se transmettent indirectement.
Après avoir considéré sous leurs formes les plus générales les raisons de regarder une société comme un organisme, nous sommes en état de suivre la comparaison dans les détails. Nous verrons que plus nous la poussons, plus l'analogie nous parait étroite.