CHAPITRE XII
§ 336. Dans les chapitres précédents, j'ai employé Tinduction plus souvent que la déduction ; aussi les lecteurs qui se rappellent rengagement que nous avons pris, à la fin de la IP Partie, d'interpréter les phénomènes sociaux par la voie déductive, peuvent-ils supposer que je l'ai perdu de vue ou qu'il m'a semblé impossible de traiter des faits de la vie domestique autrement que par voie de généralisation empirique. Mais, en rassemblant les fils de la question, nous allons voir que les principales conclusions auxquelles nous avons été amenés par les faits sont celles que la théorie de l'évolution implique.
Nous voyons d'abord que, contre toute attente, la genèse de la famille est conforme à la loi de l'évolution à ses principaux points de vue. Dans les groupes sociaux inférieurs, le mariage proprement dit n'existe pas; les unions mtre les sexes sont entièrement incohérentes; les groupes familiaux, composés des mères et du petit nombre d'enfants qui peuvent être élevés sans Tassistanee constante du père, sont nécessairement peu nombreux et se dissolvent bientôt;
rintégration est faible. Dans chaque groupe, les parentés sont peu définies, puisque les enfants sont le plus souvent demi- frères et demi-sœurs et que la paternité est généralement incertaine. Ces groupes primitifs, peu nombreux, incohérents et indéfinis, produisent, conformément à la loi de révolution, des types familiaux divergents et redivergents : chez les uns existe un mélange de polyandrie et de polygynie ; chez d'autres, qui sont polyandriques, les maris sont tantôt frères, tantôt ne le sont pas ; chez d'autres, qui sont polygynes, on voit des familles où il y a des épouses, et d'autres où, à côté d'une femme légitime, il y a des concubines ; d'autres sont monogames : mais là nous rencontrons encore, outre la forme ordinaire, cette forme disparate d'un mariage conclu seulement pour certains jours de chaque semaine. Les variétés de la famille qui existent dans les sociétés avancées sont les plus cohérentes , les plus définies et les plus complexes. Sans insister sur les types intermédiaires, il suffit d'opposer le type familial supérieur que les sociétés civilisées nous présentent au type familial des groupes primitifs, pour \oir combien le premier est avancé dans la voie. Les relations matrimoniales sont devenues parfaitement définies, extrêmement cohérentes, et durent ordinairement aussi longtemps que la vie ; dans sa forme primitive , composée de parents et d'enfants , la famille est devenue plus grande, le nombre des enfants que les sauvages élèvent étant relativement petit; dans sa forme dérivée^ qui comprend les petits-enfants, les arrière-petits-enfants, tous reliés entre eux de façon a former un agrégat définissable, son cercle s'est relativement élargi; et ce vaste groupe se compose de membres unis par des liens très hétérogènes.
Ajoutons que la famille humaine, en se développant, Spbncbb, k. — 26
remplit toujours davantage les conditions que nous avons reconnues au début comme les caractères de la série des arrangements reproductifs dans l'échelle animale. La conservation de l'espèce étant le but auquel le maintien des existences individuelles se trouve nécessairement subordonné, nous rencontrons, à mesure que nous nous élevons dans l'échelle des êtres, une diminution du sacrifice des existences individuelles en vue de cette fin ; et, à mesure que nous nous élevons dans l'échelle des sociétés et de la famille, nous voyons un nouveau progrès dans le même sens. En comparant les races humaines des types inférieurs à celles des types supérieurs, nous remarquons que l'individu adulte est plus souvent sacrifié à l'espèce ; la période de la vie qui précède la reproduction est courte ; les difficultés que présentent les conditions de la vie sauvage pour élever les enfants sont nombreuses , la période qui suit la reproduction est abrégée ; les femmes surtout, mères de bonne heure et épuisées par les fatigues de la materr^té, vieillissent et meurent tôt. Dans les types familiaux supérieurs, il y a moins déjeunes existences sacrifiées ; l'infanticide, qui dans les groupes pauvres des hommes primitifs est dicté par les nécessités de la conservation sociale, devient plus rare, et la mortalité des enfants, provenant d'autres causes, diminue également. En outre, si des sacrifices d'adultes sont encore nécessaires^ il y a des compensations à ces sacrifices; l'éducation des enfants devient une source de plaisirs plus durables et plus élevés. Les enfants ne sont plus abandonnés de bonne heure à leurs propres ressources; le père et le fils, dans leurs querelles, ne cherchent plus à se tuer l'un l'autre , comme cela arrive chez les Boschismans ; « le père et le fils ne sont plus des ennemis naturels, à la manière des bêtes féroces, dès que
l'enfance est passée, » comme on le voit, d'après Burton, chez les Africains orientaux; mais les parents s'intéressent vivement pendant toute leur existence au bonheur de leurs enfants. Ensuite, aux soins pleins de douceur qu'on'prend des enfants, soins qui se prolongent toujours davantage à mesure que la famille progresse dans l'évolution, vient se joindre un facteur entièrement nouveau , le plaisir que, par réciproque, les enfants trouvent à prendre soin de leurs parents ; ce facteur, faible dans la phase où la famille est rudimentaire, mais plus fort dans les phases suivantes, contribue d'une autre façon à diminuer le sacrifice de l'individu au maintien de l'espèce; de plus, grâce à son intervention, la conservation de l'espèce concourt à son tour à la prolongation et à l'amélioration de la vie de l'individu.
Il nous reste à parler d'un fait que nous n'avons pas encore mentionné. L'évolution des types familiaux supérieurs, comme l'évolution des types sociaux supérieurs, a marché de front avec l'évolution de l'intelligence et du sentiment. Il existe un rapport nécessaire entre la nature de l'unité sociale et la nature de l'agrégat social ; ces deux natures agissent et réagissent l'une sur l'autre ; il en est de même dans l'organisation domestique et dans l'organisation politique. Les idées et les sentiments qui rendent possible une phase plus avancée de la vie sociale impli-* quent une phase antérieure où l'expérience et l'éducation les ont fixés; celle-ci, à son tour, en suppose une autre, et ainsi de suite jusqu'au commencement. Si le lecteur se reporte à la dernière partie des Principes de psychologie (édition de 1872), aux chapitres intitulés Développement des con^ captions^ Sociabilité et sympathie^ Sentiments ego-altruistes^ Sentiments altruistes^ il verra comment les formes supérieures de l'intelligence et de la sensibilité, que le milieu
social rend seules possibles, se développent à mesure que ce milieu se développe : quand celui-ci fait un progrès, les autres progressent aussi. En appliquant cette doctrine, il verra que, si Taltruisme est un facteur considérable de la vie sociale avancée, les relations domestiques supérieures ne sont devenues possibles qu'à mesure que l'adaptation de rhomme à l'état social a fait des progrès *.
§ 337. Une étude déductive des rapports qui unissent les formes de la vie domestique et celles de la vie sociale, qui montre comment ces formes tiennent les unes aux autres dans chaque type de société^ en ce qu'elles se rattachent ensemble au même type de caractère de l'individu, devra porter à la fois sur l'arrangement matrimonial, la structure familiale et la condition légale des enfants. "• Les conditions de la vie primitive, en entretenant la lutte contre la proie et les ennemis, animaux et hommes^ en offrant tous les jours la satisfaction égoïste de la victoire sur d'autres êtres plus faibles, en procurant un plaisir quotidien dans des actes qui infligent de la douleur, conservent un type de nature qui engendre le gouvernement coercitif dans la société et dans la famille. Le brutal qui met toute sa gloire dans la prépondérance qui lui procure Thonûeur, et qui n'a aucun égard au bonheur d'autrui, s'empare de toutes les femmes suivant le caprice de ses désirs, en augmente le nombre et en change à volonté. Les enfants, à la merci de cet égoïste effréné, n'ont de protection qu'autant et aussi longtemps que règne l'instinct de la paternité. Donc
1. Celte doctrine d'après laquelle Tesprit humain, surtout dans ses traits moraux , se moule sur Tétat social , faisant partie de la théorie générale de Tadaplalion des êtres organiques aux circonstances environnantes, inspire mon ouvrage intitulé 2a Statique sociale et se trouve particulièrement développée dans le chapitre intitulé Considérations générales.
il est évident que la faiblesse des liens matrimoniaux, les formes familiales indéfinies et incohérentes, le traitement brutal des femmes et l'infanticide vont de pair avec Tétat militant dans sa forme excessive.
La transformation de ces groupes sociaux inférieurs, qu'on peut à peine nommer des sociétés^ en groupes plus grands ou mieux organisés, ou en groupes qui sont à la fois Tun et l'autre, implique le développement de la coopération. Cette coopération peut être forcée ou volontaire, ou bien elle peut être et est ordinairement en partie l'un et en partie l'autre. Nous avons vu que le militarisme fortement prononcé implique la prédominance de la coopération forcée, -et qu'un industrialisme avancé implique la prédominance de la coopération volontaire. Ici, nous devons observer qu'on arrive par la voie déductive, comme par la voie inductive, à cette vérité : que les relations domestiques concomitantes sont dans les deux cas conformes aux relations sociales telles ^ue la nécessité les produit. Le caractère de l'individu, -cause de l'autorité despotique et de l'extrême sujétion, qu'implique un type militant prononcé dans des sociétés en voie de se développer, non moins que l'encouragement de i'égoïsme et la répression des sentiments sympathiques par les habitudes d'une vie consacrée à la guerre, déterminent inévitablement les arrangements domestiques aussi bien ^ue les arrangements sociaux. Delà le mépris des droits des femmes qu'on ravit ou qu'on achète ; de là l'inégalité de condition légale entre les sexes, effet obligé de la polygynie ; de là l'usage d'imposer aux femmes des travaux serviles; de là le droit de vie et de mort sur l'épouse et l'enfant, et de là cette constitution de la famille où tous les membres sont soumis à l'aîné mâle. Réciproquement, le type de caractère de l'individu développé par la coopération volontaire dans
les sociétés où Tindustrialisme prédomine, tribus simples et pacifiques, ou nations déjà en grande partie sorties de l'état militant, est] relativement altruiste. L'habitude journalière d'échanger des [services ou de donner des produits représentant un travail fait, au lieu d'argent représentant un travail fait, est une habitude de chercher une satisfaction égoïste compatible avec les mêmes satisfactions égoïstes pour les autres contractants. Dans cette habitude, il y a l'obligation de respecter le droit d'aulrui; il y a une représentation mentale concomitante de ce droit d' autrui, c'esl-à* dire en quelque sorte de la sympathie; la sympathie n'est plus réprimée, comme sous le régime de la contrainte» Nécessairement, le type de caractère qui en résulte, tout en modifiant les actions et les arrangements sociaux, modifie aussi les actions et les arrangements domestiques. L'éducation qui conduit à mieux reconnaître le droit de nos semblables conduit à mieux reconnaître les droits des femmes et des enfants. L'habitude de consulter la volonté de ceux avec lesquels il y a coopération extérieure, amène l'habitude de consulter la volonté de ceux avec lesquels il y a coopération domestique. Les relations matrimoniales^ qui étaient celles de maître à esclave, se transforment en une association de deux personnes vivant à peu prés sur le pied d'égalité ; et le lien qui unit les époux est moin& celui de la loi que celui de Taffection. La relation entre les parents et les enfants cesse d'être une tyrannie qui sacrifie l'enfant aux parents, et devient plutôt une relation où la volonté des parents se subordonne au bonheur des enfants.
Ainsi les résultats qu'on peut déduire de la nature da militarisme et de celle de l'industrialisme correspondent à ceux que la constatation des faits nous a révélés. En preuve
que ces rapports sont directs, j'ajouterai un exemple qui montre que, dans la même société, les relations domestiques des membres de la partie militante gardent le caractère militant, tandis que les relations domestiques dans la classe industrielle commencent à prendre le caractère industriel. Kœnigswarter, étudiant les lois de succession en vigueur dans Tancienne France, dans leurs dispositions relatives aux enfants de différents sexes et de différents âges, remarque que <t ce sont toujours les familles féodales et nobles qui restent attachées au principe de l'inégalité, tandis que les idées d'égalité pénètrent partout dans les familles roturières et bourgeoises. » De même, Thierry dit d'une loi nouvelle portée au xm'' siècle, loi qui établissait l'égalité des droits de propriété entre les sexes et les enfants : « cette loi de la bourgeoisie, comparée à celles des nobles, en différait par son essence même. L'équité naturelle en était la base. »
. § 338. Nous voici arrivés à la question intéressante de savoir ce qu'on peut inférer relativement à l'avenir des relations domestiques. Nous avons vu comment jusqu'ici la genèse de la famille s'est conformée aux lois de l'évolution. Nous avons aussi vu comment, durant la civilisation, la conciliation des intérêts de l'espèce, des parents et des rejetons, qui s'est effectuée durant l'évolution organique en général, a encore fait de nouveaux progrès. De plus, nous avons remarqué que le caractère plus élevé des relations des sexes entre eux et avec les enfants, qui s'est développé avec révolution sociale, est devenu possible, parce que le niveau de l'intelligence et des sentiments s'est élevé, grâce à l'expérience acquise et à l'éducation, à travers une série progressive d'étals sociaux. Enfin, nous avons observé en der-
nier lieu les rapports qui unissent les caractères spéciaux ainsi acquis et les types spéciaux de structure et d'activité sociales. Partant donc de ce principe que l'évolution continuera dans les mêmes directions, considérons quels chan* gemenls nous pouvons prévoir pour l'avenir.
On peut inférer en premier lieu que, dans les temps à venir, les relations domestiques des différents peuples qui habitent différentes parties de la terre, continueront d'être dissemblables. Nous devons nous garder de supposer que les sociétés avancées finiront par remplir le globe. La pro* duction des formes supérieures n'implique, pas plus dans l'évolution sociale que dans l'évolution organique, l'extinction de toutes les formes inférieures. De même que les espèces animales supérieures, en même temps qu'elles déplacent certaines espèces inférieures qui sont avec elles en concurrence, laissent un grand nombre d'autres espèces inférieures en possession d'habitats inférieurs, de même les types supérieurs de* sociétés, qui déplacent les types inférieurs dont ils peuvent utiliser les territoires, ne déplaceront pas les types inférieurs qui habitent des territoires stériles ou malsains. Il est probable que les peuples civilisés n'iront pas expulser les Esquimaux. Les Fuégiens survivront probablement parce que leur île ne peut pas nourrir une population civilisée. Il est douteux que les groupes des Sémites nomades qui, depuis des milliers d'années, occupent les déserts de l'Asie, soient dépossédés par des sociétés supérieures. Il se peut que des races susceptibles d'une civilisation avancée ne puissent tirer parti de mainte région torride et pestilentielle des tropiques. C'est pourquoi les relations domestiques aussi bien que sociales propres aux variétés inférieures de l'homme continueront probablement de subsister. Il est possible que la polyandrie
survive au Thibet, que dans certaines parties de l'Afrique la polygynie dure jusqu'aux âges les plus reculés, et il est probable que chez les groupes les plus lointains des races hyperboréennes la promiscuité et les relations irrégulières des sexes se maintiendront.
Il est possible aussi que dans certaines régions le type militant persiste, et que les relations domestiques qui lui sont naturelles subsistent à côté des relations politiques qui lui sont naturelles. De vastes territoires, comme ceux du nord-est de l'Asie, incapables de nourrir des populations assez nombreuses pour former des sociétés industrielles d'un type avancé, resteront peut-être les habitats de sociétés présentant ces formes gouvernementales et domestiques imparfaites qui sont le produit d'une vie consacrée à l'offensive et à la défensive.
Laissant de côté ces types inférieurs, nous pouvons nous borner ici aux types capables de pousser plus avant l'évolution accomplie chez les nations civilisées. Supposé que parmi ces dernières l'industrialisme aille en se développant et le militarisme en déclinant, demandons-nous quelles relations domestiques coexisteront probablement avec l'industrialisme complet,
§ 339. La forme monogame de l'union sexuelle est évidemment la forme dernière ; les changements que l'avenir peut y apporter contribueront nécessairement à la compléter et à rétendre. C'est en observant comment il est pos* sible de s'écarter davantage des arrangements et des usages des époques passées que nous verrons quelles modifications sont probables.
Beaucoup d'actes regardés comme licites par les peuples non civilisés, sont aux yeux des peuples civilisés, des délits
et des crimes. La promiscuité^ admise dans un certain temps, a été de plus en plus réprouvée à mesure que les sociétés ont progressé ; Tenlèvement des femmes, primitivement réputé acte honorable, est maintenant un crime; le mariage avec deux ou plusieurs femmes, permis et en honneur dans des sociétés inférieures, est défendu par les lois dans les sociétés supérieures. C'est pourquoi on peut prévoir que révolution future étendra l'union monogame en extirpant la promiscuité et en supprimant des crimes tels que la bigamie et l'adultère. On peut aussi conclure à l'extinction du mercantilisme dans le mariage. A l'enlèvement a succédé l'achat des femmes ; puis sont venus des usages qui ont fait et font encore prédominer des considérations de fortune sur les raisons de préférence personnelle. Evidemment, l'achat des femmes et Tachât des maris (qui subsiste dans quelques sociétés à demi civilisées), quoique ces usages aient perdu la grossièreté de leur forme primitive, persistent sous des formes déguisées. Déjà l'on exprime quelque sentiment de désapprobation à l'égard des gens qui se marient par des considérations d'argent ou de position ; que ce sentiment devienne plus puissant, et l'on peut prévoir qu'il épurera l'union monogame en la rendant toujours réelle, au lieu qu'elle est quelquefois nominale.
De même que le caractère de la monogamie s'élèvera probablement, grâce à l'opinion publique, qui exigera que Ton ne contracte le lien légal que s'il représente le lien naturel, de même il pourra arriver qu'on regarde comme mal de maintenir le lien légal dès que le lien naturel est rompu. Dans les phases primitives pendant lesquelles la monogamie permanente se développait, l'union de par la loi (originairement Tacle d'achat) était censée la partie
essentielle du mariage, et l'union de par Taffection était non essentielle; à présent, l'union par la loi est censée la plus importante et l'union par l'affection la moins importante ; un temps viendra où l'union par affection sera censée la plus importante et l'union par la loi la moins importante : ce qui donnera lieu à la réprobation des unions conjugales où l'union par affection sera dissoute. Il est probable, je puis dire certain, que cette conclusion paraîtra inacceptable au plus grand nombre de mes lecteurs. Quand on parle de modification probable d'une relation sociale dans Tavenir, presque tous ceux qui la jugent se trompent, parce qu'ils considèrent quels seront les résultats du cbangement supposé, en admettant que toutes les autres choses resteront telles qu'elles sont. Mais il faut admettre au contraire que les autres choses auront changé pari passu. Des sentiments élevés qui accompagnent l'union des sexes, sentiments inconnus aux hommes primitifs et moins développés dans les premiers temps de l'histoire de l'Europe qu'aujourd'hui (témoin le contraste qui sépare les littératures anciennes d'avec les modernes), se développeront probablement davantage à mesure que le déclin du régime militaire et le progrès du régime industriel favoriseront le développement de l'altruisme, car la sympathie qui est la racine de l'altruisme joue le rôle principal dans ces sentiments. De plus, à mesure que l'altruisme s'étendra, les dissensions domestiques diminueront. Aussi, plus le lien moral se fortifiera, plus les forces qui tendent à le détruire s'amoindriront, de sorte que les changements qui peuvent faciliter le divorce dans certaines conditions sont des changements qui rendront ces conditions de plus en plus rares. On peut aussi prévoir qu'un autre lien, qui touche au premier, se resserrera : celui qui est formé par l'intérêt
commun que les parents portent aux enfants. Dans toutes les sociétés, c'est là un facteur important, et quelquefois il est très-puissant même chez des peuples grossiers. Falkner remarque qu'en Patagonie les mariages « durent le temps qu'on veut; cependant, une fois l'accord conclu, et après que des enfants sont nés, on se quitte rarement, même dans l'extrême vieillesse. » Ce facteur acquerra plus de puissance à mesure que la sollicitude pour les enfants deviendra plus grande et durera plus longtemps, ce qui arrive avec les progrès de la civilisation, et ce qui doit continuer avec eux.
Mais, sans décider la question de savoir quelles modifications de la monogamie favorables à l'union réelle plutôt qu'à l'union nominale se produiront probablement, il y a une conclusion que nous pouvons tirer avec certitude. Reprenons d'après leur ordre d'importance les trois buts à remplir : le bien-être de l'espèce , le bien-être des enfants, le bien-être des parents. Puisque, dans la phase où les peuples civilisés sont arrivés aujourd'hui, la prospérité de l'espèce se trouve assurée effectivement en ce ^ui concerne la conservation du nombre, il s'ensuit qu'à l'avenir c'est le bien-être des enfants qui doit déterminer la marche de l'évolution domestique. Les sociétés qui produisent de génération en génération un nombre suffisant d'individus qui, relativement à leurs besoins^ sont les mieux doués physiquement, moralement et intellectuellement, ces sociétés doivent devenir prépondérantes, et tendre par la marche tranquille de la concurrence industrielle à remplacer les autres. Par conséquent, les relations matrimoniales qui favorisent le plus ce résultat doivent se propager; en même temps, les idées et les sentiments dominants doivent s'harmoniser avec eux de façon que
les autres relations soient condamnées comme immorales.
§ 340. Si, guidés par l'observation de la marche antérieure de révolution, nous demandons quels changements l'on peut prévoir dans la condition des femmes, la réponse sera qu'on s'approchera encore davantage de l'égalité entre les sexes. A mesure que le militarisme déclinera et que rindustrialisme se développera, à mesure que la coopération forcée diminuera et que la coopération volontaire augmentera, plus on aura conscience des droits personnels, plus on aura d'égards pour les droits d'autrui ; l'infériorité politique et domestique des femmes diminuera, jusqu'à ce qu'il ne reste plus que l'infériorité provenant de la constitution corporelle.
Il est un peu hasardeux de faire des conjectures plus précises : il faut se borner à indiquer des probabilités et des possibilités. Si, sous quelques rapports, Témancipation des femmes doit être poussée plus loin, nous pouvons croire que sous d'autres leurs privilèges ont déjà été étendus au delà des justes limites. Si de cette phase de la dégradation primitive où l'on ravissait, achetait, vendait, réduisait à l'état de bétes de somme, transférait comme une propriété et tuait les femmes à volonté, nous passons à la phase que l'Amérique nous montre, où une dame en quête d'un siège fixe les yeux sur un monsieur assis et le regarde jusqu'à ce qu'il quitte sa place, dont elle s'empare sans dire merci, nous pouvons conclure que le rythme suivi à travers tous les changements réalisés a atteint, dans l'usage américain, une limite extrême qui sera suivie d'un retour en arrière. On peut en dire autant de quelques autres faits ; des actes qui étaient primitivement de^ concessions
sont réclamés comme des droits ; et, en prenant le caractère de droit, revendiqués, ils ont beaucoup perdu de la grâce qui les décorait quand ils étaient des concessions. Assurément, il restera toujours dans les relations sociales entre hommes et femmes non seulement des égards dérivant de la sympathie du fort pour le faible indépendamment du sexe, et encore .davantage de la sympathie du sexe fort pour le sexe faible ; mais il restera des égards inspirés par le désir, senti, sinon consciencieusement formulé, d'oflrir aux femmes une compensation pour certains désavantages naturels, et d'introduire par là dans Texistence des sexes la plus grande égalité possible.
Sous le rapport du pouvoir domestique, la position relative des femmes s'élèvera certainement; mais il ne semble pas probable qu'elles arrivent à l'égalité absolue avec les hommes. Des décisions légales prises de temps en temps à Toccasion de différends matrimoniaux^ impliquant la question de savoir qui doit se soumettre, ne renverseront probablement pas toutes les décisions antérieures. Si égale que la loi tienne la balance entre les droits des époux, elle continuera, comme mal moindre, à conserver, le cas échéant, la suprématie au mari, comme ayant l'esprit le plus judicieux. Pareillement, dans les relations morales des époux, l'autorité prépondérante, si atténués qu'en soient les effets, restera au mari, à cause de sa constitution plus massive.
Quand on se rappelle que, partie des derniers degrés de l'état sauvage, la civilisation est parvenue à exempter de plus en plus les femmes des labeurs du gagne-pain, et que dans les sociétés les plus avancées on ne les astreint uniquement qu'aux occupations domestiques et à l'éducation des enfants, pn peut trouver étrange qu'actuellement elles
se plaignent comme d'un tort que leur activité soit restreinte aux ouvrages de l'intérieur, et qu'elles réclament le droit de concourir avec les hommes pour toutes les occupations de l'extérieur. Cette anomalie provient en partie de l'excès anormal du nombre des femmes ; il est évident qu'un état de choses qui interdit à beaucoup de femmes la carrière naturelle où les hommes leur assurent la subsistance, justifie la demande qu'elles font d'avoir la liberté d'embrasser des carrières indépendantes. Il faut consentir à ce que tout obstacle qui leur en barre le chemin doive être et soit aboli, mais en même temps il faut affirmer qu'aucun changement considérable dans la carrière des femmes en général ne peut ou ne doit être amené par cette abolition , et de plus que toute modification impor* tante dans l'éducation des femmes en vue de les rendre propres au commerce ou à l'industrie est mauvaise. Si les femmes comprenaient tout ce qu'embrasse la sphère de la vie domestique, elles n'en réclameraient pas d'autre. Si elles savaient tout ce que suppose la bonne éducation des enfants, dont aucun homme et encore moins aucune femme n'a encore embrassé le sens tout entier, elles ne chercheraient pas de plus haute fonction.
Dans l'avenir, la condition politique légale des femmes s'élèvera- 1 -elle jusqu'à les mettre sur un pied d'égalité avec les hommes? C'est une déduction qui parait être naturellement en harmonie avec les précédentes. Mais cette égalisation approximative, qui est l'accompagnement normal d*une structure sociale du type complètement industriel, n'est pas un accompagnement normal des types sociaux demeurés en partie militants. Remarquons seulement qu'accorder aux hommes et aux femmes une égale puissance politique, tandis que la guerre ferait peser la
responsabilité uniquement sur les hommes, ce serait créer une inégalité sérieuse ; l'égalité désirée est donc irréalisable tant que les guerres continueront. On peut donc soutenir que si la possession du pouvoir politique par les l'emmes est capable d'améliorer une société où le gouvernement de l'Etat touche aux limites de l'industrialisme pur, elle porterait préjudice à une société où le gouvernement a gardé plus ou moins le type militant. Plusieurs causes produiraient un recul. Il est dans la nature des femnies de respecter plus l'autorité et d'avoir un sentiment plus faible de la liberté individuelle ; ces qualités auraient pour effet de conserver les restrictions de la Uberté et de les multiplier. La capacité d'apprécier des résultats spéciaux et immédiats, jointe à l'incapacité d'apprécier les résultats généraux et éloignés, facultés qui caractérisent la plupart des hommes et encore davantage les femmes, entraînerait, si le pouvoir était aux mains des femmes, Taccrois* sèment des mesures coercitives destinées à opérer le bien présent au prix de maux futurs causés par Texcès d'autorité. Mais il y a une raison plus directe de redouter l'exercice du pouvoir politique par les femmes tant que la forme industrielle du gouvernement est incomplète. Nous avons vu que la prospérité d'une société exige que l'éthique de la famille et l'éthique de l'Etat ne soient point confondues. Dans la famille, il faut accorder le plus d'avantages aux êtres dont le mérite est le plus faible ; dans l'Etat il faut proportionner les avantages au mérite : pour l'enfant, la générosité sans limite ; pour le citoyen adulte, la justice absolue. La morale de la famille répond aux instructions et aux sentiments des parents, qui, chez la femme, sont moins modifiés par d'autres sentiments que chez l'homme. Déjà les émotions propres à l'Etat de parent, telles qu'elles
existent chez les hommes, les portent à introduire la morale de la famille dans la politique de l'Etat ; et le mal qui en résulte se trouverait augmenté, si les émotions telles qu'elles existent chez les femmes venaient exercer une influence directe sur cette politique. La marche progressive vers la justice dans les arrangements sociaux en serait heaucoup retardée, et le démérite serait favorisé aux dépens du mérite encore plus qu'il ne l'est maintenant.
Mais, à mesure que la conception de l'équité pure devient plus claire, que le régime de la coopération volontaire porte à son développement complet le sentiment de la liberté personnelle en même temps que le respect d'une liberté pareille chez autrui; à mesure qu'on approche d' un état où l'on ne tolère de restriction à la liberté individuelle que celle que l'usage d'une égale liberté par nos concitoyens rend nécessaire; à mesure que l'industrialisme donne naissance à son appareil politique propre, qui, chargé d'assurer des rapports équitables entre les citoyens, reste dénué de tous les autres pouvoirs régulateurs propres au type militant, le pouvoir politique des femmes peut s'accroître sans danger. L'évolution morale qui conduit à le leur accorder sera précisément l'évolution morale qui le rendra inoffensif et probablement profitable.
§ 344. 11 n'y a pas de conclusion précise à tirer touchant les changements futurs de la condition légale des enfants. Les relations entre les parents et les enfants, dont la loi et la coutume règlent les détails moins que pour toutes les autres, se sont transformées rapidement sous l'influence de changements survenus dans les sentiments
et les idées ; en même temps qu'elles ont pris un carao- Spencer. h. — 27
tère plus libéral» elles présentent une si grande variété qu'il est difficile de les définir.
On peut prévoir un accroissement moyen dans la liberté des enfants, mais il y a des raisons pour croire que çà et là elle va déjà trop loin. Je fais allusion aux États-Unis. Dans quelques cas, la vie des adultes y est trop fortement subordonnée ; dans d'autres, le degré d'indépendance accordé aux jeunes gens semble avoir pour effet de les lancer trop tôt en avant, de les initier de trop bonne heure aux excitations propres à l'âge mûr, et d'épuiser tout l'intérêt de la vie avant d'en avoir atteint la moitié. Une éducation de l'enfant qui permette de tirer tout le parti possible de l'activité et des plaisirs de l'enfance , avant de mettre en jeu l'activité et les plaisirs de l'homme et de la femme adultes, vaut mieux à la fois pour les enfants et pour les parents.
Jusqu'où doit s'étendre l'autorité des parents? A quel point Tautorité politique doit-elle la restreindre? Ce sont là des questions auxquelles on ne peut répondre d'une manière satisfaisante. J'ai déjà donné les raisons qui me portent à croire que l'État a trop empiété sur la puissance et les fonctions des parents, et je crois qu'une réintégration de la famille suivra la désintégration exagérée d'à présent. 11 est possible que de la forme primitive dans laquelle l'organisation sociale et l'organisation familiale ont un caractère de contrainte, nous passions à travers des phases demi-militantes , demi-industrielles , où l'organisation de l'État et celle de la famille aient en partie un caractère de contrainte, en partie un caractère de liberté, et qu'avec une réintégration sociale complète sur la base de la coopération volontaire, s'opère une réintégration domestique analogue sous l'influence de laquelle la vie de la famille se
trouvera aussi distincte de celle de l'État qu'elle l'était primitivement.
Reste toujours la difficulté de décider théoriquement jusqu'à quel point peut s'étendre la puissance des parents sur les enfants, jusqu'à quel point on peut tolérer que les parents négligent leurs devoirs. Quand l'enfant cesse-t-il d'être une unité de la famille pour devenir une unité de l'État? En pratique cependant, on n'a pas besoin de résoudre ces questions, puisque les mêmes changements de caractère qui réalisent la forme supérieure de la famille empêcheront à peu près partout de naître les difficultés qui résultent des caractères des types inférieurs propres aux sociétés inférieures.
D'ailleurs nous avons toujours une garantie. Le bonheur des enfants se développera toujours davantage grâce au remplacement d'enfants de parents inférieurs élevés dans des conditions inférieures par des enfants de parents meilleurs élevés dans des conditions meilleures. Gomme la vie et les progrès des créatures inférieures en général se sont trouvés assurés par l'exercice des instincts paternels et maternels, comme dans le cours de révolution humaine les relations domestiques , issues de la nécessité de soigner plus longtemps les enfants, ont pris des formes plus élevées, et comme la sollicitude pour les enfants est devenue plus grande et plus durable, il n'y a pas de doute que dans l'avenir on ne voie avec une nature plus altruiste, caractère du type social supérieur, s'établir entre les parents et les enfants des relations qui pour produire de bons résultats n'auront pas besoin de subir la loi d'une autorité extérieure.
§ 342, Il reste encore à parler d'un autre facteur de l'évolution sociale. Parmi les sentiments qui maintiennent
l'union de la famille, le dernier à se montrer, celui qui pousse les enfants à avoir soin de leurs parents, est appelé à prendre un plus grand développement. Absente chez les animaux, faible chez les hommes primitifs, considérable chez les peuples en partie civilisés, et assez forte chez les peuples les plus avancés qui nous entourent, l'affection filiale doit prendre l'extension nécessaire pour compléter la sphère de la vie domestique. A présent, les derniers jours des vieillards, dont les enfants mariés vivent loin d'eux, sont attristés par l'absence des plaisirs qui découlent de la société constante des descendants; mais le temps viendra où l'attachement des adultes pour les parents âgés fera disparaître ce mal; si cet attachement n'arrive pas à égaler celui des parents pour les enfants, il ne lui cédera guère.
Cependant ce progrès ne saurait se réaliser sous l'em-pire d'arrangements sociaux qui dispensent en partie les parents des soins à donner aux enfants. Si l'enfant doit éprouver pour les parents âgés une plus forte affection, il faut qu'il y ait une plus grande intimité entre les parents et l'enfant dans la première partie de sa vie. On n'arrivera pas à une phase supérieure, si l'on marche dans la voie suivie par les Chinois depuis deux mille ans. Nous ne nous y élèverons pas en imitant, même en partie, les Mexicains sanguinaires, dont les enfants, à l'âge de quatre ans ou quelquefois plus tard, étaient remis aux mains des prêtres qui devaient les élever. Nous n'améliorerons pas les sentiments de la famille en adoptant les institutions des Gafres Koussas, chez qui c tous les enfants au-dessus de dix ou onze ans sont instruits publiquement sous Toeil d'un chef» . Cette dernière des affections domestiques ne se développera pas si nous rétrogradons vers des coutumes semblables à
celles des Andâmènes et si nous changeons, aussitôt que possible, l'enfant de la famille en enfant de la tribu. Au contraire, ce progrès ne s'accomplira qu'autant que la culture morale et intellectuelle des enfants se trouvera portée par les parents à un point que Ton cherche rarement à atteindre de nos jours. Quand rintelligence des enfants ne sera plus contrariée, arrêtée et déformée dans son développement par l'enseignement machinal de maîtres stupides; quand l'enseignement causera, au lieu d'un ennui réciproque, un plaisir mutuel, parce qu'il présentera des •connaissances appropriées dans un ordre et sous une forme convenable à des facultés bien disposées pour les recevoir; quand par une large diffusion de l'éducation des adultes, grâce à des méthodes rationnelles, l'esprit de la jeunesse se développera spontanément comme il arrive Aujourd'hui pour quelques intelligences douées d'une faculté exceptionnelle d'acquisition; quand les premières phases de l'éducation parcourues dans le cercle de la famille seront devenues, comme elles le deviendront, par des moyens que nous entrevoyons à peine maintenant, des éléments quotidiens de la sympathie morale et intellectuelle; quand on ne laissera à'des étrangers que les matières d'enseignement spécial, on verra les derniers jours de la vie adoucis par une grande sollicitude filiale, qui répondra à la sollicitude plus grande que les parents auront montrée pendant les premières phases de la vie de leurs enfants.
(2e partie)
Quelques remarques faites dans la Revue philosophique du mois de mai 1877 par M. Henri Marion, critique vif mais sympathique, me démontrent la nécessité d'ajouter ici une explication pour empêcher que d'autres lecteurs ne se laissent tromper par une inconséquence apparente.
M. Marion signale l'opposition que j'ai établie entre les types des organismes individuels où, à côté d'un système alimentaire développé, il existe un système nerveux rudimentaire, et les types dans lesquels un système nerveux développé permet à l'organisme de combiner ses actions extérieures de façon à saisir la proie et à échapper aux ennemis : il dit avec raison que j'appelle les premiers relativement inférieurs et les second» relativement supérieurs. Il indique ensuite que je regarde commeanalogues à ces types d'organismes individuels Ces types d'organismes sociaux qui sont caractérisés l'un par un appareil producteur ou industriel très-développé, pourvu d'un appareil régulateur ou gouvernemental faible, et l'autre par un appareil industriel moins développé, uni à un appareil gouvernemental centralisé, qui permet à la société de combiner efïîcacement toutes ses forces dans la lutte avec d'autres sociétés. Puis il montre que, tout en plaçant en bas dans ma classification des animaux les types d'animaux dont le système nerveux n'est pas développé et en haut ceux dont l'appareil nerveux est développé, j'admets implicitement, dans ma classification des sociétés, quecelles qui possèdent un appareil particulièrement producteur oa industriel sont supérieures à celles dont l'appareil régulateur est fortement centralisé et puissant, c En naturaliste qu'il est, dit-il, il regarde visiblement comme supérieurs aux autres les
états les plus centralisés. » Puis, parlant de l'aversion que je témoigne comme Anglais de l'école libérale pour les sociétés centralisées, et de mon admiration pour les sociétés industrielles libres, moins gouvernées, il fait ressortir mon inconséquence en disant : « Mais bientôt le moraliste en lui combat le naturaliste; et la liberté individuelle, principe d'anarchie cependant, trouve en lui un défenseur aussi chaleureux qu'inattendu. >
Je regrette, en écrivant les chapitres précédents, d'avoir omis d'opposer Tune à l'autre la vie des organismes individuels et celle des organismes sociaux de façon à montrer Torigine de l'inconséquence apparente que M. Marion me reproche. Voici d'où elle provient : les organismes individuels, inférieurs ou supérieurs, sont obligés de maintenir leur existence par des actions offensives ou défensives ou par les deux moyens; le besoin de se procurer de la nourriture et d'échapper aux ennemis demeure toujours essentiel. De là la nécessité d'un appareil régulateur qui combine les actions des sens et des membres. De là la supériorité résultant d'un appareil nerveux centralisé auquel tous les organes extérieurs soient complètement subordonnés. Il en est autrement des sociétés. Sans doute, pendant les phases militantes de l'évolution sociale, la vie des sociétés, comme celle des individus, dépend beaucoup et principalement peut-être de leur puissance offensive et défensive, et pendant ces phases les sociétés, dont l'appareil régulateur est le plus centralisé, peuvent se servir le plus efficacement de cette puissance et sont ainsi les plus élevées au point de vue des besoins temporaires. Ces besoins cependant ne sont que temporaires. La formation d'agrégats sociaux plus vastes, les progrès de l'industrialisme et le déclin du militarisme amènent peu à peu un état où la vie des sociétés ne dépend plus principalement de leur puissance offensive ou défensive, mais surtout des forces qui les rendent capables de se maintenir debout au milieu de la concurrence industrielle. De sorte que, au point de vue de ces besoins ultimes, les sociétés s'élèvent en proportion de l'évolution de leur appareil industriel, et non pas en proportion de révolution de l'appareil régulateur qui leur donne les moyens de faire la guerre. Chez les animaux, donc, la mesure de la supériorité reste la même partout, parce que les fins à accomplir sont partout les mêmes; mais dans les sociétés humaines la mesure de la supériorité change entièrement, parce que la fin à atteindre change aussi entièrement.
Cette réponse me facilite le moyen de réfuter une objection que M. Marion m'avait déjà faite. J'ai indiqué que, tandis que dans l'organisme individuel les unités composantes, le plus
souvent dépourvues de sensibilité, agissent pour assurer la prospérité de certains groupes d'unités (celles des centres nerveux) qui monopolisent la sensibilité, dans l'organisme social toutes les unités sont douées de sensibilité. Puis j'ai ajouté le corollaire que , tandis que dans l'organisme individuel les unités existent pour la prospérité de Tagrégat, dans Torganisme social Tagrégat existe pour le bonheur des unités. M. Marion, après avoir mentionné ces idées, s*étonne de ce que, ayant indiqué nettement cette différence, j'en tienne si peu de compte dans la suite et que je ne m'aperçoive pas qu'elle affaiblit l'analogie que je signale. Voici ma réponse. C'est parce que j'ai reconnu cette profonde différence entre les fins des organisations individuelles et les fins des organisations sociales, que j^ai dû estimer d'une façon en apparence anormale les types sociaux que je viens d'expliquer. Le rang d'une organisation sociale doit s'estimer selon qu'elle contribue à la prospérité de l'individu, parce que, dans une société, les unités sont sensibles, et que l'agrégat ne l'est pas; le type industriel est supérieur, parce qu'il assure mieux la prospérité de l'individu que le type militant. Dans le cours du développement du militarisme, la prospérité de l'agrégat a le pas sur celle de l'individu ; en effet, l'individu ne saurait vivre si l'agrégat est détruit par les ennemis ; c'est pourquoi, sous le régime militant, l'individu étant censé exister pour le bien de l'Etat, on n'a égard à son bonheur personnel qu'autant u'il est compatible avec la conservation de la puissance de Etat. Mais, à mesure que la nécessité de la conservation de la société dans sa lutte avec d'autres sociétés diminue, et que Tindustrialisme progresse, la subordination de la prospérité de l'individu à celle de la société diminue graduellement, et à la fin, quand l'agrégat n'a plus de dangers extérieurs à redouter, son organisation prenant le type de l'industrialisme complet favorise le plus le bonheur de l'individu. Le type industriel avec sa structure décentralisée est le plus élevé, parce qu'il est celui qui accomplit le mieux les fins de l'organisation sociale, qui sont différentes des fins que l'organisation individuelle réalise par sa structure centralisée.