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CHAPITRE XI

§ 330. C'est un fait bien connu que les animaux même les plus féroces sont tendres envers leurs petits; pareillement, les hommes les plus sauvages témoignent de TafTection à leur progéniture. Cette apparente anomalie s'explique très-facilement. Nous avons vu que les mauvais traitements infligés aux femmes par les hommes ne peuvent pas dépasser certaines limites sans amener Textinction de la tribu; de même nous pouvons voir que la tribu disparaîtra fatalement si les enfants ne sont pas entourés d'une grande affection. Il ne faut donc pas être surpris d'apprendre par Mouat que « les habitants des îles Ândaman témoignent à leurs enfants Taffeclion et la tendresse la plus vive » ; ni de lire dans Snow que, chez les Fuégiens, les deux sexes sont très attachés à leur progéniture; ni, dans Sturt, que les mères et les pères australiens montrent la plus vive sollicitude pour leurs enfants. A la vérité, un amour assez profond pour inspirer les plus grands actes de dévouement est particulièrement nécessaire dans les conditions de la vie sauvage, qui rendent si difficile l'éducation des enfants; et, ce qui assure Spbncbr. n. — 25

la conservation de cette affection, c'est rextinction des

familles où il fait défaut.

Mais cet amour profond des parents se manifeste d'une façon tout aussi irrégulière que la tendresse des animaux pour leur progéniture. Chez les derniers, l'instinct de la philogéniture est quelquefois étouffé par l'envie de tuer et même de dévorer leurs petits; de même, chez les hommes primitifs^ cet instinct est quelquefois refoulé par des passions momentanément excitées. C'est ainsi que les mères australiennes,malgré leur attachement pour leurs enfants,les abandonnent quelquefois au milieu du danger , et, selon Angas, on a vu des hommes amorcer leurs hameçons avec la chair de leurs fils qu'ils avaient tués. Ainsi, bien qu'ils aiment leurs eaGants^ les Fuégiens les vendent comme esclaves; ainsi, chez les Indiens Chonos, un pèdre^ quoiqu'il raffole de &oa fils, le fera mourir daos un accès de colère pour une Cîute accidentelle* Partout,, les races inférieures préisenteul les mêmes anomalies. Falkner, tout en soud^Dianl que les Patagons soat très attachés à leur progéniture, rapporte que pour avoir de l'eai^^de-viie ils engagent et vendent sou^ vent leurs femmes et leuxs aafanls aux Espagnols. Bmerdk dît que les Indiens des îles du Détroit de Puget vendent o« jouenl. leiurs enfants. D'après Simpson, les Pi-Edes t donnent aux Utes proprement dits leurs enfants en édaaii^ de quelques brimborions ou de quelques morceaux d'étaffe » • Enfin Schomburgk rapporte qM les Macests « vendent un enfant au mêaie prix qoi'un chien )i.

Cette conduite, en apparemse si emeUe & l'égard des en* fonts, provient de la diffieolté. de les ékrver. C'est à eelte cause, qu'il faut surtout attribuer les infaoftieîdes., si eamsauns chez les peuples, non civilisés ou à demi civibsésv renterremeut des enfants viv.aats avec les méces norias en

coQches, le meurtre de Fan des deux jumeaux ainsi que <^elui des nouveau-nés, quand il y a déjà des enfants dans la famille. On excuse ces actes par les mêmes motifs ^u'on allègue pour le meurtre des malades et des vieillards.

Gatlin dit à propos des gens âgés abandonnés par les tribus nomades des prairies : « Souvent, il devient absolument nécessaire de les abandonner, et eux-mêmes l'exigent en disant, comme le fit un vieillard, qu'ils sont vieux et inutiles, qu'ils ont abandonné leurs pères de la même manière, qu'ils désirent mourir, et que leurs enfants ne doivent pas les pleurer. :> Heriot rapporte que, chez les Nascopies, « le père, devenu vieux, empruntait pout mourir la tnain du fils qui lui était le plus cher. » Kane écrit qu'un <)hef assiniboine « tua sa propre mère, » parce qu'elle était « vieille et infirme y> ; elle « le priait d'avoir pitié d'elle et de mettre fin à sa misère ». Tous ces exemples nous amènent naturellement à cette conclusion que le meurtre des enfants, comme celui des malades et des infirmes, est un moyen de diminuer la masse totale des souffrances imposées par les conditions de la vie sauvage dans une région stérile, ou que l'existence est trop dure pour qu'il soit possible <l'élever un grand nombre d'enfants. On peut invoquer la même raison pour mitiger la sévérité du jugement qu'on porte sur les sauvages qui vendent leurs enfants : quel- <[uefois c'est pour subvenir aux besoins des plus jeunes ^u'on en vient à sacrifier les aînés.

En général donc, chez les peuplades non civilisées, comme <^faez les animaux, les instincts et les impulsions sont les seuls stimulants et les seuls freins. La condition de l'enfant de l'homme primitif est analogue à celle du petit d'un ours. A son égard, ni obligation ni contrainte morale, liberté

absolue d'élever, d'abandonner» de tuer selon les inspirations de l'amour ou de la colère.

§ 331. Aux élans de l'affection naturelle viennent s'ajouter dans les phases primitives de l'évolution certaine motifs en partie personnels, en partie sociaux, qui contribuent à protéger la vie des enfants, mais qui, en même temps, amènent une différence dans la condition légale des deux sexes. Ces motifs sont : le désir de rendre la tribu plus^ forte à la guerre, le désir d'avoir un vengeur futur des griefs personnels, le désir ardent de laisser en mourant quelqu'un qui accomplisse les rites funèbres et continue d'apporter des offrandes sur la tombe.

Nécessairement, le besoin urgent d'augmenter le nombre des guerriers porte à préférer les enfants mâles. Les Cbechemecas, race militante, aiment beaucoup leurs enfants mâles, que le père élève; mais ils méprisent et haïssent les filles. Chez lesPanches, <i si le premier enfant qu'une femme met au monde est une fille, on le tue et on continue à tuer toutes les filles qui naissent avant un garçon » : exemple du désir d'avoir des fils. Partout ce désir pousse soit à faire mourir les filles, soit à en faire peu de cas et à les maltraiter. Il persiste pendant les longues phases de l'évolution sociale : exemple, le passage d'Hérodote où il est dit qu'un Persan était fier du nombre de ses fils, et que le monarque accordait un prix annuel à celui qui pouvait montrer le plus de fils vivants. Evidemment, le principe social, venant en aide à la préférence du père, contribue à élever la condition légale des garçons au-dessus de celle des filles.

Le passage de l'Ecclésiastique : « Il laisse derrière lui un fils qui le vengera de ses ennemis, » suggère pour expliquer

la préférence accordée aux fils une raison qui a été d'un grand poids chez toutes les races barbares ou à demi civilisées. Le devoir sacré de venger un meurtre, la première des obligations reconnues parmi les hommes, survit aussi longtemps que le type militant prédomine, et il produit un vif désir d'avoir un représentant mâle qui nous venge de <5eux qui nous ont offensés. Ce legs de querelles à vider, que nous retrouvons jusqu'en des époques récentes, parmi de soi-disant chrétiens, par exemple dans le testament de Brantôme, a naturellement fait attribuer partout un plus grand prix aux fils et a empêché de maltraiter les enfants mâles*, mais non ceux du sexe féminin : de là une nouvelle différence dans leur condition légale.

Le culte des ancêtres donne lieu à un nouveau motif de -chérir particulièrement les enfants mâles. Il prescrit à tout homme de faire des sacrifices sur les tombes de ses ascendants mâles. Chaque père espère donc que son fils offrira un jour les mêmes sacrifices à son esprit; il sera donc porté à le préférer à ses sœurs. On voit encore aujourd'hui chez les Chinois les effets de ce motif : la mort d'un fils unique y est surtout pleurée, parce qu'il ne reste personne pour faire les offrandes sur la tombe du père, et, comme pour cette raison il est absolument nécessaire d'avoir un fils, le concubinage est toléré ; mais, « quand un homme a des fils par sa femme (car les filles n'entrent pas en ligne de compte), il fait mal de prendre une concubine. » Rappelons-nous les peintures murales et les papyrus des Egyptiens, et les témoignages fournis par les annales assyriennes, où nous voyons partout des sacrifices offerts aux ancêtres par leurs descendants mâles ; rappelons-nous également que chez les anciens Aryens, les Hindous, les Grecs, les Romains, la fille était incapable de remplir la fonction de

d^ PRINCIPES DE SOCIOLOGIE

sacrificaCear, et nous comprendrons comment cette cérémonie rdigieuse primitive a^ tout en fortifiant la subordination filiale ) ajouté un nouveau stimulant à la sollicitude des parents pour leurs fils, mais non pour leurs fiUes.

En résumé, donc, les rapports entre les adultes et les enfants chez les hommes, semblables daos Torigine à ceun qui existent entre les animaux, ont commencé à pi^ndre des formes {^us élevées sous Tinfluence de diyers désirs : avoir un auxiliaire pour combattre les ennemis, préparer un vengeur des offenses reçues et laisser quelqu'un après soi pour veiller au bien-être après la mort. Ces motifs,, qui acquirent plus de force avec les progrès de Tévolutioa sociale, firent accorder peu à peu un certain respect pour les droits des enfants mâles, mais non pour ceux des filles. Nouvdle preuve du rapport intime qui unii le militarisme de l'homme et la dégradation des femmes.

§ 33â. Nous Toici amenés à p<»ter cette question : Qvtû rapport existe4-il entre la condition légale des enfants et la forme de Torganisation sociale? Nous répondrons ici comme nous avons répondu à une question analogue dans^ le chapitre précédent : Les enfants ont été traités moins durement à mesure que le type industriel s'est substitué au type militant

Les états sociaux inférieurs, où les enfants sont tantôt idolâtrés, taniôi tués, tantôt vendus, selon l'impulsion du sentiment dominant, sont toujours ceux où les hostilités avec les tribus environnantes sont incessaïUes. Les enfants demeurent sous la dépendance absolue de la volonté des parents partout où le militarisme conserve le caractère qu'il portait dans les groupes sociaux archaïques, ou celui des groupes d'une structure plus élevée. Dans le dernier comme

CONWTîW LÉGALE DES ENFANTS 3^

dus le premier, persiste k droit de vie et de mort sw les enfants, négation de tous les droits. Quand nous comparons la condition légaiie des en&nts dans les tribns militantes les R»oins avancées avec celte qu^its ont dans les tribus mili-tantes patriarcales simples et composées, lîotit ce que nous pouvons dire, c'est que cbez ces dernières ta règle qui ne laisse pas de âiiteister se trouve adooeie par la pratique^ adoticsssendent qui augocteiite dans la mesure où se développe rindustriaiisme.

Aux îles Fidji, où le despotisme dans Je gouverneoient et

la férocité dans la g«erre sont poussés à Texcès, la positiM

d^s eiBÙuEits est eaoessivement misérable. Le meurtre des

enfants, sartomt de ceu du seae féminin, se rappreche

plas des deux tiers que de la moitié ; « les F^djiens taeat

leurs enfants sans antre motif qa'un pui* caprice^ l'utitilé

du meoienit, la colère ou l'indoleaoe. 3> D'après Erskine,

« des enfants furent ofka^is à nn chef puissant par des gens

de leur propre tribu, non pour qu'il en fit des esclaves,

mais povr qu'il les mangeit. » Une race guerri^e et san*^

giuinaire du ileaûque, les Chechemecas, nous fournit un

autre eiEesiq^le d'un pouvoir excessif des pareofls; çhet

eux, < les fils ne peuvent pas ae marier sans le eonaen*

tement des pères; si un jeune bottime viole cette loi ..« il est

puni de mort, i» Cet exesople notts rappeUe ia oondîtâon

domestique en végaew chez les anciens Mexicains (corn-*

posés en grande partie de la race «ooiMpaérante, les Cheche-^

mecas cannibales), dont l'organisation sociale était fortement

milîtaate. « Leurs enfants, dit Gtavigeno, étaient élevés dam

uae ieiit orahMe de leurs parents qu'ils n'osaient guère,

même adultes et mariés, parler devant eux. a Dans l'an-^

cienne Âméricpie extraie, le gouvernement de la famille

était aussi despotique^ et dans l'ancien Pérou la loi voulait

« que les enfants obéissent à leur père et le servissent jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans. »

Si nous passons maintenant aux cas peu nombreux des sociétés non civilisées et à demi civilisées» soit entièrement industrielles, soit en grande partie industrielles, nous trouvons que les enfants, comme les femmes, y occupent des positions plus élevées. Chez les Bodos et Dhimals, si paisibles, « l'infanticide est absolument inconnu ; » « ils sont tendres et confiants à l'égard de leurs filles » ; et, quand un mariage se conclut, « on prend l'avis de la future ; » à quoi nous pouvons ajouter un fait qui sert de pendant au précédent : (( ils regardent comme un acte honteux de laisser les vieux parents eiitièrement abandonnés ». Chez les Dayaks, très-adonnés à l'industrie et d'une structure sociale non militante, le rajah Brooke a constaté que « l'infanticide est rare » et, comme nous l'avons rapporté dans un chapitre précédent, que les jeunes gens se font la cour en toute liberté, et que les jeunes filles choisissent leurs époux. Les Samoaixs ont une structure sociale et des habitudes plus industrielles que celles de leurs voisins les Malayo- Polynésiens; on rapporte que l'infanticide est inconnu chez eux, et que les enfants jouissent d'assez d'indépendance pour se marier de leur propre gré quand ils n'obtiennent pas le consentement de leurs parents. Il en est de même chez les Négritos, qui habitent l'île de Tanna, où le militarisme est faible et l'autorité des chefs peu stable. Turner dit que « les Tannais aiment leurs enfants. Ils ne commettent pas d'infanticide. Ils ont grand soin de leurs filles aussi bien que de leurs fils. » Enfin, chez les industrieux Pueblos, les enfants se marient en toute Uberté, et les filles, comme nous l'avons vu, jouissent de privilèges spéciaux.

Ainsi, quand le type est fortement militant, la sujétion des

enfants est excessive, et la condition des filles est encore inférieure à celle des garçons; mais, à mesure que le militarisme décline, non seulement on reconnaît les droits des enfants, mais ceux des garçons et des filles sont à peu près égaux.

§ 333. Des témoignages analogues nous viennent des sociétés qui ont formé de grandes nations après avoir traversé les formes du gouvernement politique et domestique patriarcal. Qu'elles soient de race touranienne, sémitique, ou aryenne, elles nous montrent la même relation entre l'absolutisme politique sur les sujets et l'absolutisme domestique sur les enfants.

En Chine, le meurtre des enfants du sexe féminin est commun; « les parents vendent leurs enfants comme esclaves ; i> quand il s'agit de mariage, a les parents de la jeune fille demandent toujours un prix pour leur enfant » , et « les mariages forcés produisent souvent les résultats les plus tragiques ». « Un mariage d'amour serait une infraction monstrueuse au devoir de l'obéissance filiale, et une prédilection chez la femme un crime aussi odieux que l'infidélité. » — « De même, disent-ils, que Tempereur doit avoir pour son peuple la sollicitude d'un père^ de même un père doit avoir dans sa famille le pouvoir d'un souverain. i> Cependant on remarque que le pouvoir paternel légale-ment absolu, qui a pris naissance aux époques militantes et qui s'est maintenu avec le type militant de structure sociale, s'est atténué dans la pratique par l'effet des sentiments développés sous Tinfluence de l'industrialisme. L'infanticide, réprouvé par les ordonnances, n'est toléré que s'il est motivé par la pauvreté jointe à la nécessité d'élever un enfant mâle ; en outre, l'opinion publique met

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obsiade am eommerce des enfonts. Chez les Japonais, aussi, une grande sujétion filiale subsiste à côté de ce type mili^ tant de stractar^ sodale qui prit un si grand développement pendant les guerres d'autrefois. Mitford, modifiant des récits antérieurs, admet que les indigents <£ vendent leurs filles, qui deviennent des servantes, des chanteuses ou des prostituées, ^ et sir Rutheifofd Alcock dit que « les parents ont certainement dans certains cas, si ce n'est toujours, le droit de vendre leure enfants. » On peut ajouier que la subordination des j^eunes aux vieui, abstraction faite du sexe, est plus grande que la subordination des femmes aux hommes; si abjecte en effet que soit la soumissKmde la femme à son mari, à la mort de ce dernier^ le pouvoir de la veuve « sur le fils rétablit l'équilibre et redresse Tinjustice en plaçant la femme-mêre bien aundessus de rbommefils, quels que soient 9on âge et son rang, » 11 en est de même ches les Chinois,

il est inutile de dter des preuves que le péve avait ohesi les Sémites primitife droit de vie «tde mort sur ses enfants, et qu'en ovitne la position des filles était inférieure à oelle des garpoAB- Mais, pour moMrer sous un antre aspect les rapports entre les parents et les en&nts, je puis dire que ceux-ci étaient si bien considérés comme la propriété du pêne qu'on les saisissait en payement de ses dettes (ii IMsy IV, 1 ; Jéb, xxrv, 9) ; de plus^ la vente des filles est atutorîsée {Esoade, XXI, 7) ; tenfio les prescriptions concernant le traitement des en&ttts avaient toutes pour bot l'avantage du père, par exemple les raisons données dans ïEcciésiasUq%te^ chap« XXX, en faveur des dbâtiments à infliger aux fils ; enfin le fieotéroaorae (xxi, iS) prescrit la lapidation comme punition du fils rebelle. Pendant les dernière^ phases de l'existence sédentaire des Hébreux, rabsoluttsme paternel

CONDITION LÉGALE MS ENFANTS a95

fut sans doute aa peu mitigé, mais il se maintint aossi IcMtgteinps que le type militant du gouvernement subsista. Dans le chapUre intitulé La famille^ nous avons dit que les Romains nous offrent un exemple de Forganisation sociale et domestique des Aryens conquérants, à l'époque qu'ils se répandirent sur l'Europe ; et nous avons déjà fait entrevoir quelle était chez eux la condttioa légale des enfants. « Personne, dit Mommsen^ en nous parlant du p^e, personne dans la maison n'avait de àroits légaux, la femme et l'enfant pas plus que le boeuf ou Teselave. » Le père pouvait exposer ses enfants : « la religion défendait bien d'exposer les fils, excepté ceux qui étaient difformes de aais« sance, et la première-née des filles. » Mais la prohibition religieuse n'avait pas de sanction civile. « Le père exerçait le pouvoir judiciaire et avait le droit, s'il le jugeait à propos, d'infliger à ses enfants des punitions corporelles et même la peine capitale. » U pouvait aussi les vendre. Ajou- Um& que la position des enfants s'améliora, comme celle des femoios, quand Tindustrialisme se développa, à mesure que l'empire romain s'étendit. Dans la Grèce, nous r&ocontrons aussi le même absolutisme paternel; un bomme pouvait léguer sa iiile tout comme sa propre femmo.

§ 334. En comparant l'état social prinntif des aati<^is européennes actuelles, où les guerres étaient incessantes^ avec l'état social postérieur, où les guerres sont moins constantes et moins génârales et où l'industrialisfiiieafait des progrès, nous observons des différences également significatives.

César dit à i^opos des Gdtes et des Gaulois que « les pères ne permettent pas à leurs fils de paraître devant eux en public avant qu'ils aient atteint l'âge viril ». Dans la

période mérovingienne, le père ainsi que la mère veuve pouvaient vendre leur enfant , et ce droit se maintint jusqu^au neuvième siècle et au delà. Dans la période qui précéda la Révolution française, alors qu'il existait encore des vestiges du système féodal, la subordination domestique, particulièrement dans l'aristocratie, était telle que Chateaubriand pouvait dire : « Ma mère, ma sœur et moi^ changés en statues par la présence de mon père^ nous ne nous remettons que quand il quitte la chambre. :» M. Taine, citant Beaumarchais et Rétif de La Bretonne, fait sentir que cette raideur de l'autorité paternelle était générale. Plus tard, après la Révolution, Ségur peut écrire : « Un enfant de dix-huit ans est aujourd'hui moins soumis au chef de la famille que ne l'était un homme de trente ans du temps de nos bons aïeux. 3>

Notre propre histoire nous fournit des témoignages semblables, tt L'éducation, dit Wright en décrivant les mœurs du XY« siècle, l'éducation des demoiselles, même dans les grandes familles, était non seulement sévère, mais tyrannique. L'autorité des parents était portée à l'extrême. » Au XVII® siècle même, « les enfants se tenaient debout ou s'agenouillaient dans un silence craintif en présence de leurs pères et de leurs mères, et ne pouvaient pas s'asseoir sans permission. La littérature du dernier siècle nous montre que la subordination filiale s'est maintenue en proportion de la subordination politique. Ainsi les enfants, en s'adressant à leurs parents, disaient par déférence : monsieur et madame ; les parents s'attribuaient le droit d'arranger des mariages pour leurs enfants, et ceux-ci, les filles encore plus que les garçons, se reconnaissaient dans l'obligation d'accepter le choix fait pour eux. Depuis le commencement de ce siècle, en même temps que Tindus-

trialisme a pris un immense développement et a introduit une plus grande liberté dans l'organisation sociale, l'indépendance des jeunes gens a fait des progrès considérables. Nous le voyons par la modération avec laquelle les parents exercent leur autorité, par l'adoucissement des punitions, et par la diminution des formalités dans les rapports domestiques; de maîtres qu'ils étaient autrefois, les pères sont devenus des amis.

Des différences d'une signification analogue se remarquent entre les sociétés de l'Europe actuelle, selon qu'elles sont plus ou moins militantes. En Angleterre, où le type industriel a relativement pris un plus grand développement dans l'organisation sociale qu'en France et en Allemagne, les parents exercent une autorité moindre sur leurs enfants que dans ces deux autres pays. En France, on aime beaucoup les enfants et on les traite avec indulgence^ mais on les surveille de plus près et on leur laisse moins de liberté d'action; les jeunes filles, demeurées à la maison, n'échappent jamais à la surveillance maternelle, et les garçons à l'école sont soumis à une discipline militaire. Ajoutez que les enfants nubiles sont surveillés de si près qu'on ne donne guère l'occasion aux jeunes gens de faire eux-mêmes leur choix. En Allemagne, la sévérité de l'éducation est en harmonie avec la rigueur du gouvernement politique. Une dame allemande qui a longtemps vécu en Angleterre et qui a une grande expérience pédagogique écrit : « En Angleterre, les parents ne tyrannisent point leurs enfants; ils les guident. Ils entretiennent chez eux l'esprit d'indépendance et le sentiment des droits personnels. Dès lors il est aisé de comprendre ce que voulait dire le maître qui disait qu'il aimerait mieux instruire vingt enfants allemands qu'un seul anglais. Je le comprends, mais je ne partage point sa ma-

DÎère de voir» L'enfant allemand est presque un esclave en eomparaison de Penfant anglais; il se soumet donc plus facilement i celui qui a l'autorité en main. »

Enfin, aux États-Unis, oit depuis longtemps flrarit l'organisatîon industrielle à peine gênée par le militarisme, l'autorité des parents s'est excessîvemenl relâdiée; les garçons et les filles y occupent une position à peu près égale; les jeunes filles y jouissent d'une telle indépendance qu'elles se forment souvent un cercle particulier de connaissances et qu'elles contractent des liaisons intimes sans que les pères ou les mères interviennent.

§ 335. Comme nous pouvions nous y attendre, nous trouvons là une série de changements dans la condition légale des enfants, analogue à la série des changements observés dans la condition légale des femmes.

Dans les sociétés antiques, où il n'y avait pas de lots et où les coutumes n'exerçaient leur autorité que sur qoel^ ques parties de la vie, la puissance paternelle n'a pdnt de limite ; les passions^ exercées journellement dans les luttes contre les hommes et les animaux» ne sont retenues par aucun autre frein dans les relations avec les enfants que par l'instinct philoprogénitif.

D'abord le besoin d'avoir un compagnon d'armes ou un vengeur, ensuite celui d'avoir un sacrificateur, ajcmteaat au sentiment pa|ernel d'autres motifs» personnels et sociaux, qui tendent à donner aux enfants mâles une sorte de condition sociale, mais qui laissent encore les enfants du sexe féminin dans la même position que les petits des animaux.

Ces relations du père avec le fils et la fille» qui prennent naissance dans les groupes avancés du type archaïque et qui s'établissent d'une manière plus solide là ou la vie

pastorale produit le groupe patriarcal, restent le caractère des sociétés où le militarisme prédomine, que ces sociétés soient issues du groupe patriarcal ou qu'elles aient une autre origine ; la victoire et la défaite, qui expriment le résultat de l'activité militante, ont pour corrélatif le despotisme et l'esclavage dans l'organisation militaire, dans l'organisation politique et dans l'organisation domestique.

La condition légale des enfants, comme celle des femmes, s'améliore à mesure que la coopération forcée qui caractérise les fonctions militantes est tempérée par la coopération volontaire qui caractérise les fonctions industrielles. Cette coïncidence nous frappe quand nous comparons les peuples non civilisés les plus militants avec ceux qui le sont le moins, quand nous comparons l'état militant primitif des sociétés actuelles avec leur état postérieur plus industriel, «nfin quand nous comparons entre* elles les nations aujourd'hui retativemetit militantes et celles qui sont aujourd'hui relativement industrielles. Elle nous apparaît particulièrement dans ce fait que chez les sociétés primitives non cultivées, qui sont par exception pacifiques, la condition légale des enftiAts est exceptionnellement avancée.

Mais où cette relation se montre à nous de la manière la plus eonclnante, c'est lorsque nous disposons les faits de manière à en faire ressortir l'opposition. I^iine part, les tribus sauvages toujours militantes ressemblent aux grandes nations de Tantiquiité oix régnait le mililarisrae, en ce que le père y a droit de vie et de iDort sur ses eiifents. D'antre part, le petit sombre de tribus noo civilisées qui sont pacifi^pes et industrielles ressemblent aux nations civilisées les pkm «vancées, en ce que la vie des enfants est sacrée et qu'on accorde une grande soimme dé liberté anx Mes anssi bien qu'ans garçons.

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