CHAPITRE IV
§ 228. Dans les sociétés, comme clans les corps vivants, l'accroissement de masse s'accompagne habituellement d'un accroissement de la complexité de la structure. A côté de l'intégration qui est le caractère primaire de l'évolution, les sociétés, comme les corps vivants, montrent nettement le caractère secondaire, la différenciation.
Nous avons décrit dans les Principes de biologie (§ 44) comment se fait l'association de ces deux caractères chez les animaux. A part quelques espèces animales inférieures dont l'activité vitale ne s'élève guère aux dépens de celle des végétaux, nous retrouvons partout la loi générale en vertu de laquelle les grands agrégats possèdent une organisation compliquée. Sans doute il y a beaucoup d'exceptious à cette loi, qui proviennent des différences de milieu, d'habitat ou de type; mais cela ne change rien au grand fait que, pour que la vie combinée d'une grande masse vivante marche^ il faut des arrangements compliqués. Il en est de même des sociétés. A mesure que nous avançons depuis les groupes les plus petits jusqu^aux plus étendus , depuis les groupes Spencer. ii. — 3
composés jusqu'aux groupes doublement composés, la dissemblance des parties augmente. La masse sociale, homogène tant qu'elle est très-petite, acquiert habituellement plus d'hétérogénéité chaque fois que quelque chose s'ajoute à sa croissance; et, pour qu'elle acquière un grand volume, il faut qu'elle acquière une grande hétérogénéité. Examinons les principales phases de cette opération.
Dans l'état où vivent les Gayaguas ou Indiens des bois de l'Amérique du Sud, état si peu social qu* « une famille vit à distance d'une autre », l'organisation sociale est impossible. Lors même qu'il existe une faible association de familles, l'organisation ne s'établit point tant que ces familles sont peu nombreuses et errantes. Les groupes d'Esquimaux, d'Australiens, de Boschismans, de Fuégiens ne présentent pas même cette différence primaire de parties qu'implique l'institution du commandement par un chef de clan. Les membres de ces groupes ne connaissent d'autre autorité que celle que le plus fort, le plus habile ou le plus expéiimenté d'entre eux peut acquérir pour un temps : on n'y trouve pas même un noyau d'aut<»rité. D'ordinaire, partout où il y a des groupes plus étendus, on trouve quelque espèce de chef. Sans doute ce n'est pas une règle absolue (car, comme aous le verrons plus tard, la genèse d'une autorité constituée dépend de la nature des fonctions sociales), mais c'est une règle générale. Les groupes sans chef, sans gouvernement, sont incohérents et se séparent avant d'avoir acquis un volume considérable; mais d'ordinaire, quand un agrégat se maintient au chiffre d'une centaine de membres ou k peu près, nous y trouvons un gouvernement simple ou composé, un ou plusieurs hommes y exercent une autorité d'ordre naturel, ou surnaturel, ou de l'un et de l'autre genre. Voilà la première différenciation sociale. Aussitôt
après, il s'en forme souventune autre^ qui tead à établir une
division entre les parties régulatives et les parties opératives. Dans les tribus les plus dégradées, cette distinction ne se trouve représentée que d'une manière grossière par la diffé* rence qui sépare les conditions légales relatives et les fonc-* tions des deux sexes . les hommes, exerçant une autorité sans limite, vaquent aux occupations externes que la tribu nous présente, principalement à celles de la guerre; tandis que la femme demeure assujettie comme une bête de somme au travail qui consiste dans la partie la plus grossière de l'entretien. Mais la croissance de la tribu et le développe^-
. ment de l'institution du commandement, qui donné à la tribu la supériorité militaire, ont bientôt pour résultat l'accroissement de la portion opérative, où la guerre verse des captifs. Gela se fait d'abord d'une façon peu apparente. Dans la ba^. taille, les hommes sont tués et souvent mangés, les non-combattants sont réduits en esclavage : les Patagons^ par exemple, font esclaves les femmes et les enfants pris à la guerre. Plus tard, et surtout quand le cannibalisme prend fm, on commence à réduire en esclavage les captifs mâles; d'où résulte dans certains cas une classe opérative nettement distincte de la classe régulative. Chez les Cbinouks, nous dit Ross, « les esclaves font tout le travail. » Les Béloutchis, qui se dispensent du travail pénible de l'agriculture, l'imposent aux JuttSy anciens habitants du pays, qu'ils ont subjugués. Selon Beecham, c'est l'usage sur la Côte d'Or de faire opérer les défrichements par les esclaves. Les Felatahs « emploient les esclaves mâles à divers métiers, la construction, le travail du fer, le tissage, la fabrication des chaussures et des habits, enfin au commerce; les esclaves du sex^e. féminin* à filer, à pétrir le pain et à vendre de l'eau dan^ les. rues. )> En même temps que l'accroissement de masse causé par
Tunion d'agrégats sociaux primaires en agrégats secondaires, une nouvelle différence de parties sociales commence à apparaître. L'union du groupe composé implique un chef de la totalité des groupes aussi bien que des chefs de chaque groupe; une différenciation analogue à celle qui/dans le principe, produisit un chef, produit maintenant un chef de chefs. Quelquefois la combinaison se fait pour assurer la défense contre un ennemi commun, et quelquefois elle est le résultat d'une conquête qui assujelit toutes les tribus à une seule. Dans ce dernier cas, la tribu dominante, en maintenant sa suprématie, développe encore davantage son caractère militaire : et par là elle devient différente des antres.
Nous n'avons pas à montrer avec plus de détails comment, après que ces groupes de groupes se sont consolidés de sorte que leurs forces combinées puissent être exercées par une agence gouvernementale unique, des alliances avec d'autres groupes composés analogues, ou des conquêtes qui les assujettissent, aboutissent de temps en temps à la fusion de ces groupes; comment, après que ce résultat a été obtenu, l'agence gouvernante acquiert un« complexité plus grande, avec son roi, ses chefs locaux, ses petits chefs; comment, en même temps, s'établissent des divisions de classes plus marquées, classe militaire, classe sacerdotale, classe servile, etc. On voit assez que la complication de la structure accompagne l'accroissement de la masse.
§ 229. L'accroissement d'hétérogénéité, qui dans les deux classes d'agrégats marche avec la croissance, présente un autre caractère commun. Outre la dissemblance de parties qui résulte du développement des organes de coordination, il va se former une dissemblance entre les organes coor-
donnés, il va se former dans 1- animal des organes d'alimentalion , et dans la société des organes industriels.
Quand les agrégats animaux les plus inférieurs s'unissent pour former un animal d'un ordre supérieur, et quand, de plus, ces agrégats secondaires se combinent pour former des agrégats tertiaires, chaque élément ressemble d'abord par sa structure aux autres éléments. Mais, dans le cours de révolution, des dissemblances prennent naissance et deviennent de plus en plus tranchées. Chez les célentérés, les phases sont parfaitement marquées. Sur les côtés de Thydre commune bourgeonnent de jeunes hydres qui , une fois arrivées à leur plein développement, se séparent de Thydre mère. Chez les hydroïdes composés, les jeunes polypes, formés de la même manière, demeurent fixés d'une manière permanente, et, répétant eux-mêmes ces opérations de bourgeonnement, ils ne tardent pas à offrir la vue d'un agrégat ramifié. Quand les membres du groupe composé mènent une vie semblable et à peu près indépendante, dans certains genres pédicules par exemple, ils demeurent semblables, à l'exception de ceux d'entre eux qui deviennent des organes reproducteurs. Mais dans les groupes flottants et nageant, formés par une méthode analogue, les membres différemment conditionnés sont devenus différents, en prenant des manières d'agir et des fonctions différentes. Il en est à^ même des groupes sociaux mineurs combinés en un groupe social majeur. Chaque tribu, qui dans le principe se suffit, possède en elle-même les appareils industriels rudimentaires qui suffisent à son type vital inférieur; et ces appareils ressemblent à ceux de toute autre tribu. Seulement Tunion des tribus facilite grandement l'échange des produits; et si, comme cela arrive le plus souvent, les tribus composantes occupent chacune des localités favora-
bles aux différents genres de production, des actions industrielles différentes prennent naissance, et il en résulte des différences dans les structures industrielles. Chez les tribus isolées, même, comme celles de FAustralie, il se fait un échange de produits fournis par les habitats respectifs de ces tribus, qui dure, naturellement, tant qu'elles ne sont pas en guerre. Evidemment, lorsque le degré d'intégration, de Madagascar, par exemple, ou des principaux Etats nègres de l'Afrique, se trouve atteint, la paix intérieure, qui est la conséquence de l'obéissance à un seul gouvernement, rend les relations commerciales faciles. Les parties semblables, unies d'une manière permanente, comportent l'établissement d'une dépendance mutuelle; et, en même temps que la dépendance mutuelle croît, la dissemblance des parties va croissant.
§ 280. Le progrès dans l'organisation qui accompagne ainsi le progrès dans l'agrégation, aussi bien chez les organismes individuels que chez les orçanismes sociaux, se conforme dans les deux cas à la même loi générale ; des diflîSrencialions les plus générales, le progrés va aux plus spéciales : d'abord, des différences de parties profondes et simples; ensuite dans chacune des parties frappées ainsi d'une différenciation primaire, des changements qui les subdivisent en parties dissemblables; ensuite, dans ces subdivisions dissemblables , des dissemblances moindres; et ainsi de suite.
Les phases successives du développement d'unecolonne vertébrale servent à faire saisir cette loi chez les animaux. Au début, une dépression allongée du blastoderme, appelée sillon primitif, représente tout le canal cérébro-spinal : jusqu'ici, nul signe de vertèbres, pas même une différence
enlre la partie qui ra détenir la tête et celte qui va devenir la colonne vertébrale. Bientôt les bords qui bornent ce sillon^ grandissant et se rej^iant plus vite à l'extrémité antérieure, qui en même temps s'étale, commencent à faire distinguer le crâne de la colonne vertébrale; et le commencement de segmentation qui se fait dans la portion spinale, tandis que la partie céj^alique demeure formée d'une seule pièce, accuse encore plus le contraste. Dans chacune de ces divisions {Nriacipales, des divisions secondaires ne tardent pas à se produire. Le crâne rodimentaire, se courbant en avant sur lui-même, acquiert en même temps trois dilatations, signes des trois organes nerveux qui y sont contenus; tandis que la segmentation de la ccdonne spinale, s'étendant jusqu'aux extrémités^ produit une chaîne à peu près uniforme de protovertèbres. Ea premiar lieu, ces protovertèbres ne diffèrent guère Tune de l'autre, mais chacune est relativement simple et forme une masse carrée. Graduellement, cette chaîne à peu près uniforme se sectionne en divisions dissemblables, le groupe cervical, le groupe dorsal, le groupe lombaire ; enfin, tandis que la chaîne de vertèbres devient spécialisée dans ses diverses régions, chaque vertèbre quitte la forme générale qu'elle partageait d'abord avec toutes les autres, pour la forme plus spéciale qui finit par la distinguer du reste. Dans toutes, les parties de l'embryon, des opérations analogues s'effectuent en même temps, qui rendent en premier lieu une partie importante différente des autres, et ensoite les parties de cette partie différentes entre elles. Dans l'évdulion sociale, on peut suivre partout des métamorphoses anal(^es. On peut prendre pour exemple la formation de l'organe qui exerce l'autorité religieuse. Dans les tribus simples et dans les groupes de tribus, durant les premières époques de leur
agrégation, nous trouvons des hommes qui sont à la fois sorciers, prêtres, devins, exorcistes, docteurs, des hommes qui frayent avec de prétendus êtres surnaturels et ont avec eux tous les genres de relations possibles; qui gagnent leur faveur, qui leur demandent science et assistance, leur commandent et se les assujettissent. A côté de ce progrès de rintégration sociale se produisent à la fois des différences de fonction et des différences de rang. Aux iles Tanna, a il y a un ordre de prêtres qui font pleuvoir; » aux îles Fidji, il n'y a pas seulement des prêtres, il y a des voyants; aux iles Sandwich, il y a des devins aussi bien que des prêtres; chez les naturels de la Nouvelle-Zélande^ Thomson distingue entre les prêtres et les sorciers ; enfin, chez les Gafres, outre les devins et les faiseurs de pluie, il y a deux classes de médecins qui se servent Tune et l'autre d'agents surnaturels pour soigner leurs malades. Les sociétés plus avancées, comme celles de l'ancienne Amérique, nous montrent des exemples d 'une multiformité encore plus grande de cet organe social, qui était uniforme dans le principe. Au Mexique, par exemple, la classe médicale, issue d'une classe de sorciers qui traitaient hostilement les agents surnaturels qu'on supposait causes de maladies, se distinguait des prêtres, qui n'avaient avec les agents surnaturels que des relations de propitiation. En outre, dans la classe des prêtres, il y avait des ordres différents qur se parlagestient les fonctions religieuses, des sacrificateurs, des devins, des chanteurs, des compositeurs d'hymnes, des maîtres pour instruire la jeunesse, etc., et il se produisit aussi une hiérarchie de rangs parmi les prêtres. Ce progrès du général au spécial dans le sacerdoce a conduit chez les nations supérieures à des distinctions si marquées, que le point de départ originel qui leur est commun s'est trouvé oublié.
Les prêtres astrologues de l'antiquité furent les premiers germes de la classe scientifique, qui se trouve aujourd'hui divisée en spécialités diverses. Des prêtres médecins des temps anciens est sortie la classe médicale avec ses divisions ; tandis que dans la classe sacerdotale proprement dite se sont établis non- seulement des rangs différents, depuis le pape jusqu'au simple acolyte, mais divers genres de fonctionnaires, les prêtres, les diacres, les choristes, tes exorcistes, etc., comme aussi divers genres de moines et de nonnes. Pareillement, quand nous examinons la genèse d'un organe industriel, celle par exemple qui nous mène du forgeron primitif qui fond son fer et en fait des outils , jusqu'à nos districts manufacturiers » où la préparation du métal se divise en opérations différentes, la fonte, raffinage, le puddiage, le laminage, et ou la transformation du métal en outils se partage eu diverses industries qui marchent dans des genres nombreux d'usines.
La transformation dont nous venons de donner un exemple n'est qu'un côté de la transformation de l'homogène en hétérogène, caractère universel de l'évolution; mais ce qu'il y a à noter, c'est que celte transformation est le caractère de l'évolution des organismes individuels et sociaux, surtout dans les régions supérieures.
§ 231. En étudiant les faits de plus près, nous découvrons une autre analogie remarquable. Les organes des animaux et ceux des sociétés ont des arrangements internes disposés d'après le même principe.
Différant les uns des autres comme les viscères d'un animal diffèrent sur bien des points, ils ont tous plusieurs traits en commun. Chaque viscère contient des appareils qui lui apportent des substances nutritives, les matériaux sur
lesquels il travaille; qui en emportent le produit; qui en écoulent les matériaux usés ; comme aussi qui augmentent et diminuent son activité. Quoique le foie et les reins diffè* rent beaucoup par leur extérieur et par leur structure intime, comme aussi par les fonctions qu'ils remplissent, l'un possède aussi bien que l'autre un système d'artères, un système de veines, un système de lymphatiques, des canaux ramifiés par où ses excrétions s'éliminent, et des nerfs qui en excitent ou en arrêtent les fonctions. Il en est de même en grande partie pour les organes supérieurs qui, au lieu de préparer, de purifier et de distribuer le sang, concourent à la vie générale en effectuant les actions extérieures, nous voulons parler des organes nerveux et musculaires. Ces organes^ aussi, ont leurs canaux qui leur apportent des matériaux préparés, des canaux pour extraire les matériaux viciés, des canaux pour excréter les matériaux usés; et aussi leur appareil de contrôle, des cellules et des fibres nerveuses. De sorte que, à côté des différences structurales les plus tranchées, il existe des ressemblances struo* turales prononcées.
Il en est de même dans une société. Les citoyens groupés pour former un organe qui produit quelque article pour la consommation nationale, ou qui pourvoit d'une autre manière aux besoins nationaux, ont pour les servir des organes qui ressemblent en substance à ceux de tout autre groupe. Qu'il is'agisse d'un district où l'on tisse le coton ou d'un autre où Ton fabrique de la coutellerie, il y a toujours un groupe d'organes qui apportent les matériaux grossiers et un groupe d'organes qui recueillent et expédient les articles manufacturés ; il y a un appareil compliqué de canaux principaux et secondaires qui tirent les objets nécessaires à la vie de la masse générale d'approvisionnements qui circule
daos le pays» les amène aux ouvriers de la localité et à ceux qui les dirigent ; il y a des organes, la poste et d'autres , véhicules de Timpulsion qui excite ou arrête Tindustrie locale; il y a la puissance gouvernementale^ politique et ecclésiastique, qui maintient l'ordre et favorise une activité salutaire. De même aussi, lorsque, quittant un district qui fabrique un certain produit , nous passons à un port de mer, qui absorbe et expédie des marchandises, nous voyons que les agences de distribution et de régulation sont le plus souvent les mêmes. Aux endroits même où cet organe social, au lieu de déployer une activité matérielle , a , comme une université, la fonction de préparer certaines classes d'unités pour des fonctions sociales de certains genres, on trouve encore le même type général de structure; des appareils destinés à l'entretien et à la régulation de la localité, difierents à certains égards, se ressemblent au fond ; il y a des classes analogues de distributeurs, des classes analogues pour exercer Tautorité civile, et une classe particulièrement développée pour exercer Tautorité ecclésiastique.
En observant qu'un type commun de structure chez les organes sociaux, comme un type commun de structure chez les organes d'un corps vivant, est l'accompagnement nécessaire des rapports de dépendance mutuelle, nous verrons, plus clairement que nous ne l'avons fait jusqu'ici, jusqu'où va la ressemblance fondamentale de l'organisation de l'individu et de l'organisation de la société.
§ S32. Il faut mentionner encore une autre analogie de structure. La formation des organes dans un corps vivant marche par. des voies que nous pouvons appeler primaires, secondaires et tertiaires; comme analogues de ces voies, nous ai trouvons de primaires, de secondaires et
4i PRINCIPES DE SOCIOLOGIE
de tertiaires dans la formation des organes sociaux. Nous
examinerons chacune des trois analogies séparément.
Chez les animaux des types inférieurs, la sécrétion de la tile ne se fait pas par un foie, mais par des cellules isolées éparses le long de la paroi de l'intestin grêle. Ces cellules accomplissent chacune leur fonction de séparer du sang certaines matières, et versent chacune individuellement ses produits. Il n'y a, à proprement parler, pas d'organes; il n'y a qu'un certain nombre d'unités qui ne sont pas agrégées pour former un organe. Il y a là une analogie avec la forme initiale d'un appareil industriel dans une société. Au début, chaque ouvrier fait son affaire seul ; et seul il traite de son produit avec le consommateur. On voit encore dans nos villages le savetier au coin de son feu fabriquer et vendre des bottes, et le forgeron faire à lui seul tous les ouvrages de fer dont ses voisins ont besoin, exemples du type primitif de tout organe producteur. Chez les sauvages, les aptitudes individuelles donnent lieu à de légères différenciations. Chez les Fuégiens, cette race dégradée, on voit même, nous dit Fitzroy, que « l'un devient habile au maniement de la lance, un autre de la fronde, un troisième de l'arc et des flèches. y> Puisque des différences analogues d'adresse chez les membres des sociétés primitives font que quelques-uns d'entre eux deviennent fabricants d'un produit particulier, il s'ensuit nécessairement que l'organe industriel commence sous forme d'une unité sociale. Lorsque, comme chez les Indiens Chastas de la Californie, a la fabrication des flèches est une profession distincte, » il est clair que la supériorité dans l'adresse manuelle étant la cause de la différenciation, l'ouvrier est tl' abord unique. Enfin, pendant des époques postérieures de croissance, même dans les petites sociétés oi^anisées,
ce type persiste. Chez les nègres de la côte de Guinée, nous dit Winterbottom, d'homme le plus ingénieux du village en est d'ordinaire le forgeron, le menuisier, Farchitecte et le tisseur, » ce qui nous fait voir combien peu les fonctions industrielles sont difTérenciées, et aussi combien le caractère individuel de l'organe est complet : cela fait comprendre que, à mesure que la société grandit, c'est par l'addilion d'un plus grand nombre d'individus de ce genre, remplis*sant chacun leurs occupations à part, que le surcroit de demande se trouve satisfait.
C'est grâce à deux changements simultanés que l'organe sécrétoire initial d'un animal parvient à cette structure supérieure avec laquelle nous pouvons faire la comparaison suivante. Les cellules, au lieu de demeurer isolées,, se réunissent en un groupe compacte, et chacune d'elles devient composée. Au lieu d'une cellule unique qui élabore et émet son produit spécial, nous avons maintenant un petit sac allongé contenant une famille de cellules, et ce sac, ouvert à l'une de ses extrémités, donne issue à ses produits. Il en résulte un groupe intégré de follicules plus ou moins tubulaires, contenant chacune des unités sécrétantes et possédant son orifice distinct de décharge. Dans tes sociétés à demi civilisées, nous trouvons un type d'organe social qui correspond exactement à ce type d'organe individuel. Dans une de ces sociétés sédentaires et en voie de croissance, les demandes d'ouvriers individuels, maintenant adonnés à des occupations plus spécialisées, sont devenues régulières ; et chaque ouvrier, pressé de temps en temps par le travail, se fait aider de ses enfants. Cette manière de faire, qui commence par accident, se fixe peu à peu ; à la fin, cet usage devient dans cette société une loi en vertu de laquelle chacun doit élever ses enfants dans
son propre métier. Les exemples de cette phase indus^ tnelle sont nombreux. Les professions qui exigent de l'adresse, dit Prescott, « comme toute autre vocation on fonction au Pérou, passaient toujours du père au fils. Sur ce point, la division des castes était aussi tranchée que dans l'Egypte ou rilindoustan. » Au Mexique, aussi; selon Clavigero, « le fils apprenait généralement le métier de son père et embrassait sa profession. t> Il en était de même des organes industriels des nations européennes dans les temps primitifs. Par prescription du code théodosien, un jeune Romain « était obligé de suivre la profession de son père... et le prétendant à la main de la fille ne pouvait l'obtenir qu'en s'engageant à suivre la profession de la famille à laquelle elle appartenait. » En France, au moyen âge, les métiers étaient héréditaires, et la même coutume régnait en Angleterre dans l'ancien temps. La division de la famille pendant plusieurs générations en un certain nombre de familles parentes, occupées du même métier, a produit le germe de la corporation ; et les familles parentes qui monopolisaient chaque industrie formaient un groupe demeurant d'ordinaire dans le même quartier. De là les noms de rues qu'on retrouve encore dans beaucoup de villes d'Angleterre : rue des Pelletiers (Fellmonger) , des Maquignons (Horsemonger) , des Bouchers (Fleshmonger) , des Chaussetiers (Shoewright) , des Fourbisseurs (Shieldwright) , des Tourneurs et des Sauniers, etc. Voyez un de ces quartiers industriels composé de plusieurs familles alliées, contenant chacun des enfants travaillant sous la direction paternelle, un père qui prend part au travail et vend le produit, et qui, lorsque la famille et les affaires dont elle s'occupe prennent de l'extension, devient le principal canal par où arrivent les matières
premières et par où sortent les articles manufactorés, et reconnaissez qu'il y a une analogie entre cet organe industriel et l'organe glandulaire dont nous venons de parler, lequel se compose de follicules adjacents tapissés de cellules et pourvus d'orifices distincts.
On peut signaler une troisième analogie. Outre cet accroissement de l'organe glandulaire que nécessitent les fonctions plus actives d'un animal plus perfectionné, il s'opère un changement de structure résultant de l'augmentation du volume. Si les follicules se multiplient tout en demeurant soumis à l'obligation de faire converger leurs conduits au même point, il s'ensuit que leurs orifices, devenant bien plus nombreux, occupent une plus grande surface de la paroi de la cavité qui reçoit la décharge; et si les nécessités de la fonction s'opposent à l'extension de cette surface, il s'en» suit que la surface indispensable se gagne par un artifice, la formation d'un cœcum. De nouveaux besoins du même genre ont pour effet la production de nouveaux cœcums qui divergent tous en partant du premier, lequel devient par le fait en partie un conduit. Voilà comment se forme à la longue un grand viscère, le foie par exemple, pourvu d'un conduit unique et ramifié dans toute la masse de la glande. Or, de l'organe industriel dont nous avons parlé, nous passons par des degrés analogues à un organe d'un ordre plus élevé. On né saute pas de l'industrie domestique à l'industrie de la manufacture brusquement; le passage se fait par une transition graduelle. Nous trouvons le premi^ pas de ce progrès dans les règles des corporations en vertu desquelles Ton pouvait adjoindre aux membres de la famille un apprenti (c'était peut-être un parent), qui, ainsi que le dit Brentano, « devenait membre de la famille du maître; celui^ ci lui appr^ait son métier et devait veiller comme un père
sur sa moralité aussi bien que sur son travail ; » Tapprenli était en réalité un fils adoptif. Une fois cette modification introduite, on se mit à employer des apprentis qui s'étaient changés en ouvriers salariés. Par l'effet de ce développement de ce groupe domestique modifié, le maître est devenu un marchand des produits fabriqués non plus par sa propre famille seulement, mais par d'autres; et ses affaires prenant de Textension, il a nécessairement cessé d'être ouvrier et n'a plus été qu'un distributeur, un canal par oii s'écoulaient les produits du travail non plus du petit nombre -de travailleurs qu'étaient ses fils, mais d'un grand nombre d'ouvriers qui n'étaient point ses parents. Ce chan* gement a conduit à fonder des ateliers où le nombre des employés a dépassé grandement celui des membres de la famille, jusqu'à ce qu'à la longue l'introduction de la force mécanique ait donné naissance à l'usine : édifice à plusieurs étages qui contiennent chacun une foule d'unités productrices, et qui émettent des courants de produits affluents qui se réunissent avant d'aboutir à l'unique endroit par où a lieu le débouché. Finalement, dans les organes industriels trèsdéveloppés, tels que ceux qui fournissent des produits textiles, on voit s'élever de nombreuses usines groupées dans ta même ville et d'autres dans les villes voisines, auxquelles aboutissent des routes ramifiées par où affluent vers ces villes les matières premières, et s'en écoulent lès balles de drap, de calicot, etc.
Il y a des exemples où l'on voit une industrie nouvelle traverser ces périodes dans le cours de quelques générations ; c'est ce qui est arrivé pour la fabrique. des bas. Dans les comtés du centre de l'Angleterre, il y a cinquante ans, on entendait à chaque pas sur les routes sortir des maisonnettes qui les bordaient, le bruit d'un métier à bas solitaire : le
STRUCTUEB SOGULE 49
travailleur isolé faisait et vendait son produit. H s'est établi bientôt après des ateliers où l'on pouvait entendre battre plusieurs métiers de ce genre : c'étaient le père et les enfants aidés peut-être de quelques ouvriers à gages qui les mettaient en jeu. Plus tard ont apparu les grands bâtiments, contenant un grand nombre de métiers mis en mouvement par une machine à vapeur; et enfin la même ville a vu s'élever beaucoup de grands bâtiments de ce genre.
§933. Ces analogies de structure arrivent à un point encore plus saisissant. Dans l'individu comme dans la société, il existe un contraste entre le mode originel de développement et un mode qui s'y est substitué plus récemment.
Dans le cours de l'évolution organique, depuis les types inférieurs jusqu'aux types élevés, il a fallu passer par des modifications insensibles à travers toutes les phases que nou9 avons décrites ; mais à présent, dans révolution individuelle d'un organisme d'un type élevé, ces phases sont fort abrégées, et un organe se trouve produit par une méthode relativement directe. Ainsi le foie d'un embryon de mammifère se forme par l'accumulation de nombreuses cellulles qui deviennent bientôt, en grandissant, une masse qui se détache en saillie sur la paroi de l'intestin ; en même temps, un çcBCum de l'intestin s'enfonce dans cette saillie et la double. La transformation de ce cœcum en conduit hépatique a lieu en même temps que se produisent dans la masse de cellules des conduits plus petits, qui se relient au conduit principal; en même temps s'opèrent d'autres changements qui s'étaient opérés l'un après l'autre durant l'évolution de l'organe à travers la série des types. La même chose arrive dans la formation des organes industriels. Maintenant que la forma
Spencbb. ir. — 4
50 PRINCIPES DK SOCIOLOGIE
Structurale, qui constitue l'usine, est bien établie, mainte^ nant qu'elle s'est imprimée dans la constitution sociale, on voîl d'autres industries l'emprunter quand il est reconnu qu'elle peut s'y adapter. Qu'on découvre quelque part du minerai de fer, et aussitôt une usine métallurgique s^établit ; qu'on trouve ailleurs une eau excellente poilr la fabrication de la bière, il s'y élève une grande brasserie sans que l'industrie passe par des phases successives de l'ouvrier isolé, du travail de famille, d'un groupe de familles, etc.; les matières premières et les hommes sont subitement attirés vers ces endroits, et il s'y élève rapidement un appareil de production appartenant au type avancé. Bien plus, au lieu d'un seul grand établissement qui s'élève par la méthode directe, c'est tout un groupe de grands établissements de ce genre qui sort de terre. Barrow est un exemple d'une ville où de grandes usines métallurgiques, de grands établissements d'importation et d'exportation, de grands docks et de grandes voies de communication se sont formés dans l'espace de quelques années, d'après le type auquel il a fallu des siècles pour se produire à travers toute une succession de modifications.
Un changement qui a quelque parenté avec celui-ci, mais encore plus marqué dans la marche de l'évolution, est aussi commun aux deux cas. De même que, dans l'embryon d*un animal supérieur, on voit des parties importantes de divers organes apparaître hors de Tordre primitif, par anticipation pour ainsi dire, de même, pour le corps en général, il arrive que les c/ganes entiers qui , dans la série de phénomènes de la genèse primitive du type, ont apparu relativement tard, viennent relativement tôt dans î'évoluttoii de rindividu. Cette anticipation, que le professeur Haeckel a appelée hété rochronie, se manifeste par Tapparition rapide
STRUCTURE SOCIAtE 51
du cerveau dans Tembryon du mammifère, quoique dans le vertébré inférieur il n'y ait jamais de cerveau ; on la voit encore dans la segmentation de la colonne vertébrale avant la formation du canal alimentaire, quoique dans le protovertébré, alors même qu'il possède un appareil alimentaire complet, il n*y ait que de faibles traces de la segmentation qui peut être l'origine d'un axe vertébral. Le changement analogue d'ordre dans l'évolution sociale se révèle à nous par la formation de sociétés nouvelles qui héritent des habitudes confirmées qui existaient dans les sociétés anciennes. Par exemple, aux États-Unis, dans le Far- West, une ville dont les rues et le plan ne sont qu'ébauchés a déjà des hôtels, une église, un bureau de poste, alors qu'il y a à peine un petit nombre de maisons bâties; une ligne de chemin de fer parcourt les solitudes des prairies en atteadant la colonisation. Par exemple, encore, en Australie, où, quelques années à peine après que les huttes des chercheurs d'or eurent commencé à se grouper autour des nouvelles mines, il s'est établi une imprimerie et un journal; quoique dans la métropole il se soit écoulé des siècles avant qu'une ville de même grandeur ait possédé un organe semblable.