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CHAPITRE III

§224. Les sociétés, oomme les corps vivants, commencent soas forme de germes, naissent de masses extrêmement (éoues en comparaison de celtes auxquelles elles finissent par arriver. De petites hordes errantes^ telles que celles des races les plus inférieures, sont sorties les plus grandes sociétés; c'est une conclusion qu'on ne saurait contester. Les objets mobiliers des hommes préhistoriques, plus grossiers encore que ceux dont se servent les sauvages de nos jours, supposent que les arts, sans lesquels nulle grande agrégation humaine n'est possible^ n'existaient pas. Les cérémonies religieuses qui onl persisté chez les anciennes races historiques rappelleat le temps où les ancêtres de ces races avaient des couteaux de silex et se procuraient du feu en frottant du bois, et où ils devaient vivre réunis en ces petits groupes qui sont seuls possibles avant la naissance deragriculture.

Cela fait supposer que par l'effet 4e rintégratioa, directe eit indirecte, il s'est produit, avec le temps, des agrégats sociaux un million de fois plus grands que les agrégats qui

existaient seuls dans le lointain passé. Voilà donc une croissance qui nous rappelle, par sa marche graduelle, la croissance des corps vivants.

§ 225. Entre ce caractère de l'évolution organique et le caractère correspondant de l'évolution superorganique, il existe encore un parallélisme : la croissance varie extrêmement dans les agrégats des diverses classes.

Si nous jetons un regard sur Tensemble des types animaux, nous voyons que les membres d'une grande classe, les protozoaires, ne dépassent guère le volume microscopique par où commence tout animal supérieur. Chez les célentérés, dont le nombre est immense et les formes trèsvariées, la masse va depuis la petitesse de l'hydre jusqu'à la grosseur de la méduse. Les annelés et les mollusques nous offrent les uns et les autres des différences immenses entre leurs types inférieurs et leurs types supérieurs. Enfin les vertébrés, bien plus gros en moyenne que les autres animaux, présentent entre eux d'énormes différences.

Quand nous jetons les yeux sur Tensemble des sociétés humaines nous sommes frappés par une variété de croissance analogue. On voit encore de petites hordes éparses sur bien des régions, vestiges du type primitif de société. Les Yeddahs des forêts vivent quelquefois par couples et ne s'assemblent que de temps en temps; les Boschismans, qui errent çà et là avec leurs familles, ne forment que par accident des groupes plus nombreux. Les Fuégiens vivent réunis au nombre de douze ou de vingt. Les tribus australiennes, tasmaniennes ou andamènes varient dans les limites d'environ vingt à cinquante. Pareillement si la région est inhospitalière, chez les Esquimaux par exemple, ou si les arts de la vie y sont rudimentaires, comme chez les Indiens Dig-

gers ^ ou si les races voisines opposent des obstacles à la croissance, par exemple chez les tribus montagnardes, telles que les Juangs, les limites qui circonscrivent le volume primitif demeurent. Dans les pays ou un sol fertile donne une grande quantité d'aliments, et dans ceux où un genre de vie plus sédentaire, qui mène à l'agriculture, vient encore augmenter le rendement des aliments, nous trouvons des agrégats sociaux plus vastes, par exemple dans les îles de la Polynésie et dans un grand nombre de régions de l'Afrique. Ici une ou deux centaines d'hommes, là plusieurs milliers, ailleurs des centaines de mille, se trouvent réunis plus ou moins complètement en une mass€t. Enfin dans les sociétés les plus avancées, au lieu de milliers d'individus agrégés partiellement, ce sont des millions d'individus agrégés complètement.

§ 226. A un autre point de vue, on trouve encore de l'analogie entre la croissance de l'individu et celle d'une société. L'une et l'autre procèdent de deux manières, qu'on observe quelquefois séparément, quelquefois conjointement. L^accroissement se fait par simple multiplication d'unités avec l'agrandissement du groupe pour résultat; il se fait aussi par union de groupes, et même par union de groupes formés eux-mêmes de groupes. La première analogie est trop simple pour qu'il soit nécessaire d'en donner des exemples ; mais nous devons exposer les i'aits qui établissent la seconde.

Nous avons parlé longuement de Tintégration organique dans les Principes de biologie (§ 180-211); pour rendre intelligible la comparaison que nous voulons faire, nous

1. Oa donne ce nom à une tribu de Chocbones qui vit exclusivement de ndnes. (Trad.)

devons présenter iei un résumé de cette opération vitale. Prenons d'abord le travail de composition et de recomposition qu'on observe dans toute retendue du règne végétal; c'est celui qu'il est le plus aisé de suivre. Les végétaux des ordres les plus inférieurs sont des cellules ténues; certaines espèces multipliées par myriades colorent les eaux stagnantes , et d'autres constituent les pellicules verdàtres qai recouvrent les surfaces humides. Par groupement de œs cellules simples se forment des ûls, des disques, des globes, etc. , comme aussi des masses amorphes et des masses laminées. Une de ces masses, appelée thalle quand elle présenta à peine trace de différenciation, dans une algue de mer par exemple, et fronde dans un cryptogame pourvu de quelque structure^ est un groupe étendu, mais simple, formé des protophytes dont nous venons de parler. Unies temporairaneat dans certains cryptogames inférieurs, les frondes s'unissent d'une façon permanente dans les supérieurs : elles forment alors une suite de surfaces foliaires jointes par une tige rampante. De cette tige sort l'axe phanérogame, c'est-à-dire le rameau diargé de ses organes foliaires ou feuilles. Voilà un groupe de groupes permanent. Puis, comme les axes des phanérogames donnent des axes latéraux, et que ceux-d se ramifient à leur tour, la composition devient plus compliquée. Dans le règne animal, même chose, mais sous une forme moins régulière et plus déguisée. Le plus petit animal comme le plus petit végétal , est un groupe ténu de molécules vivantes ou d'unités physiologiques. Le groupement des plus petits animalcules se fait sous bien des formes . Quelquefois, par exemple chez les vorticelles composées et les éponges, leur individualité se trouve à peine masc[uée; mais, à mesure que l'évolution de l'agrégat composite progresse, l'individualité des agrégats constituants devient

moins distincte. Chez certains célenkérés^ tout an gardant beaucoup d'indépendance, qu'ils témoignent en se moovant çà et là, comme les amibes quand elles sont séparées^ leur individualité se perd le plus souvent dans celle de l'agrégat qu'ils forment : par exemple Thydre commune. Des agrégats tertiaires soai pareillement le résultat de la réunion en une masse de plusieurs agrégats secondaires, (k peut voir parmi les célentérés des modes et des phases de cette opération. Nous avons l'hydroïde ramifiée, où les polypes individuels conservent leur identité et où le polypier ne sert qu'à les réunir. Nous avons le genre Velellay où les polypes sont si bien fondus et modifiés que l'on est longtemps sans pouvoir reconnaître leur individualité. Nous avons encore chez les moUuscoïdes des agrégats tertiaires faiblement unis , les salpidés par exemple; nous avons aussi, chez les botryllidés, des masses où l'agrégat tertiaire, fortement consolidé, efface l'individualité des agrégats secondaires. Il en est ainsi de certains types aniiuloïdes et, comme je me suis efforcé de le prouver, des annelés en général {Principes de bioUhyie, §205).

La croissance sociale marche par une opération analogue de composition et de re-composition. Le groupe social primitif, comme le groupe primitif d'unités physiologiques par où comme&ee l'évolution, n'atteint jamais un volume considérable par simple accroissement. Lorsque, chez les Fuégiens par exemple, la quantité de nourriture grossière que fournit un habitat inclément] ne permet pas à plus d'une vingtaine d'individus de vivre dans le même lieu; lorsque, chez les Andamènes par exemple, cernés entre une bande étroite de littoral et des forêts impénétrables, quarante est le chiffre des individus qui peuvent se procurer une |Nroie sans aller trop loin de leur demeure; lorsque, comme chez

les Boschismans, errants sur des régions arides, il ne peut exister que de petites hordes, et que les familles < sont quelquefois obligées de se séparer, parce que le même endroit ne donne pas des subsistances suffisantes ponr tous ; T^ dans tous ces cas, nous voyons des exemples de la nécessité qui ne permet pas à la société de franchir la limite des groupes simples et qui impose l'obligation de former des groupes d'émigration quand la limite se trouve franchie. Dans les habitats passablement productifs même, la séparation des groupes finit par devenir une nécessité analogue. A mesure que le nombre de ses membres augmente, la tribu primitive s'étend sur une plus grande surface et ne tarde pas à atteindre un point où ses parties diffusées n'ont plus de cohésion ; alors elle se sépare pour former des tribus qui deviennent distinctes au point que leurs dialectes finissent, à force de s'écarter les uns des autres, par former des langues différentes. Souvent il n'arrive rien de plus que la répétition de cette scission. Les tribus entrent en lutte; quelques-unes s'amoindrissent ou s'éteignent ; d'autres grandissent et se divisent spontanément, et c'est tout. Pour qu'une société plus grande se forme, il faut une combinaison qui fonde ensemble quelques-unes de ces sociétés plus petites, ce qui s'opère sans effacer aucune des divisions auparavant causées par les séparations. On peut voir cette opération s'effectuer actuellement chez plusieurs races non civilisées, comme elle s'est effectuée jadis chez les ancêtres des races civilisées. Au lieu de l'indépendance absolue des petites hordes que nous voyons chez les sauvages les plus dégradés, les sauvages les plus avancés nous présentent des signes d'une cohésion rapprochant des hordes plus nombreuses. Dans l'Amérique du Nord, chacune des trois grandes tribus des Comanches se compose de diverses

bandes sans autre lien que la faible combinaison résultant du caractère personnel d'un grand chef. Ainsi, chez les Dacotahs, il y a, suivant Burton, sept bandes principales , contenant chacune des bandes moindres^ dont le chiffre s'élève en tout, selon Catlin, à quarante-deux; de même, les cinq nations iroquoises ont chacune huit] tribus. Ces groupes primitifs peu cohérents contractent sous des conditions favorables des unions étroites, qui ne deviennent permanentes que çà et là. Cela se fait d'ordinaire d'une manière que Mason a décrite, et qu'on observe chez les Karens. « Chaque village, dit-il, avec son maigre domaine forme un État indépendant ; chaque chef est un prince ; mais de temps en temps apparaît un petit Napoléon qui s'assujettit un royaume et élève un empire. Seulement les dynasties ne survivent pas à l'esprit du maître. » La même chose arrive en Afrique. < Jadis, rapporte Livingstone, tous les Maganjas étaient unis sous le gouvernement de leur grand chef, Undi.... Hais, après la mort d'Undi, ils se divisèrent... Tel a été le sort inévitable de tout empire africain de temps immémorial. » De temps en temps seulement se forment des agrégats sociaux qui durent pendant des laps de temps considérables, comme au Dahomey ou chez les Âchantis, où existe n un assemblage d'états tenus à une sorte d'obéissance féodale envers le souverain. » L'histoire de Madagascar et celle des diverses îles de la Polynésie nous présentent aussi des groupes composés temporaires, d'où avec le t^mps sont sortis dans certains cas des groupes composés permanents. Aux premiers temps des races civilisées éteintes, il y a eu des étapes sociales de ce genre, a L'Egypte, dit expressément M. Maspéro, TEgypte était divisée au début en un grand nombre de tribus, qui sur plusieurs points en même temps se mirent à constituer de petits états

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indépendants, chacun ayant ses lois et son culte. » Les groupes composés que les Grecs formèrent dans le principe étaient de ces groupes mineurs qui résultent de Tassujettis» semwt de villes plus faibles par des villes voisines plus fortes. Dans l'Europe du Nord, aux temps du paganisme, les nombreuses tribus germaniques, chacune avec sa division en cantons, servaient d'exemples à cette seconde phase de l'agrégation. Une fois que ces sociétés composées se sont consolidées, l'opération n'a qu'à se répéter sur une plus vaste échelle pour produire des sociétés doublement com-* posées ; celles«ci sont d'ordinaire peu cohérentes, mais dans certains cas elles le deviennent tout à fait. M. Maspéro sup* pose que les états égyptiens dont nous venons de parler et qui devraient leur existence à une intégration de tribus furent absorbés par deux grandes principautés, la Haute et la Basse Egypte, qui finirent par s'unir : les petits États devinrent alors des provinces. Les documents vaniteux des Mésopotamiens nous font voir aussi des unions de ce genre. De même, en Grèce, l'intégration, qui se manifesta d'abord localement, commença par la 4suite à unir les sociétés de moindre importance en deux confédérations. Avant et après l'ère chrétienne, la même chose arriva dans tout le nord de l'Europe. Au temps de l'empire romain, il s'y forma dans un but défensif des fédérations de tribus qui finirent par se consolider en états; plus tard, ces états se fondirent dans des états plus vastes. Puis, après une période de combinaisons vagues et mobiles, apparurent dans des temps plus récents, comme on le voit bien dans l'histoire de France,* un groupement de domaines féodaux pour former des provinces, et plus tard im groupement de ces provinces pour former des royaumes.

§ 227. La croissance organique et la croissance snperorganique présentent encore une autre analogie. Comme nous l'avons dit plus haut, l'accroissement par multiplication des individus dans un groupe et l'accroissement par union des groupes peuvait marcher simultanément; et cela arrive dans le monde superorganique comme dans le monde organique. Les groupes primitifs, animaux et sodani, ne sont pas seulement petits» ils manquent encore de densité. Les êtres vivants des types inférieurs occupent beaucoup de place relativement à la quantité de matière vivante qu'ils contiennent. On voit aussi les types inférieurs de société se répandre sur des aires immenses relativement au nombre des individus qui les composent. Mais, de même que l'intégration se révèle chez les animaux par la concentration aussi bien que par le volume, de même l'intégration sociale qui résulte de l'union des groupes s'accompagne d'une augmentation du nombre des individus contenus dans chaque groupe. Opposons la populosité des régions habitées par des tribus sauvages avec celle de régions d'une égale étendue en Europe, ou bien opposons la densité de la population en Angleterre sous l'heptarchie avec la densité qu'elle présente aujourd'hui, et nous reconnaîtrons que la croissance produite par union de groupes s'accompagne aussi d'une croissance interstitielle. De même que l'animal supérieur est devenu non seulement plus grand que Tinférieur, mais encore plus solide, de même aussi la société supérieure.

Donc, la croissance sociale, de même que la croissance d'un corps vivant, nous montrent le trait fondamental de révolution sous un double aspect. L'intégration se manifeste dans la formation d'une masse plus grande et dans le progrès de cette masse vers l'état de cohérence qui convient à l'étroit rapprochement des parties.

Toutefois il convient d'ajouter qu'il y a un mode de croissance sociale dont on ne retrouve point l'analogue dans la croissance organique : c'est celui qui résulte de la migration des unités qui passent d'une société dans une autre. Chez bon nombre de groupes primitifs et chez quelques groupes avancés, la migration est un facteur considérable de la croissance. Mais en général les effets de cette cause sont si faibles en comparaison de ceux de la croissance par accroissement de la population et par fusion des groupes, que cette différence n'affaiblit pas l'analogie que nous avons fait ressortir.

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