A MA FEMME, A MES ENFANTS
PREFACE
L'ouvrage dont la publication commence avec le présent volume est le développement d'un « précis » écrit il y a une douzaine d'années. Il comprend la matière des leçons professées par l'auteur à l'Université de Louvain d'abord, àl' Institut supérieur de commerce d'Anvers ensuite,et vivifiées par les réflexions de l' administrateur qui a appliqué les principes dont il élargit aujourd'hui l'exposé. Mûri au milieu des dures épreuves de la guerre, dans un pays envahi, le premier volume paraît au moment où la nécessité de reconstituer les Etats politiques, de stimuler les forces économiques et les rouages sociaux de ces Etats, rend plus utile que jamais l'observation précise et méthodique ries collectivités.
Exercé depuis longtemps aux enquêtes et à l'étude monographique des faits sociaux, M. Julin ne sacrifie point la description analytique des faits au besoin de synthèse, mais il arme cette synthèse de l'appareil mathématique qui en assure la solidité, sans d'ailleurs aller au delà de l'indispensable. Dans le présent volume, l'étudiant trouvera un exposé simple de méthodes aujourd'hui classiques, illustré par de nombreuses applications numériques qui rendent sensibles l'enchaînement et la portée de ces théories. Les deux autres volumes se rapporteront, l'un à la statistique économique, l'autre à la statistique du travail.
PRÉFACE
Les trois parties de ce premier volume renferment, la première un aperçu des caractères généraux de la statistique, la seconde l'exposé des procédés communément employés pour le récolement des données numériques que la statistique met en œuvre, la troisième l'indication de la méthode qui préside à cette mise en œuvre.
La dernière partie est celle qui assigne à la statistique sa valeur propre : les matériaux ne servent réellement que lorsque la construction est achevée; la construction n'est solide que si ses parties sont convenable tuent ordonnées et ajustées avec une certaine précision. Le langage mathématique facilite singulièrement l'exposition des règles qui permettent d'atteindre ce résultat; l'auteur l'emploie avec sobriété, cherchant surtout à faire saisir par des exemples le mécanisme et l'application des formules.
Les principes qui interviennent dans le traitement des observai ions statistiques ne diffèrent pas de ceux que l'on applique dans les sciences de la nature, toutes les fois que l'on recherche une certaine précision en vue de serrer la réalité de plus près. Toute science ne se réduit-elle pas à un système dans lequel on fait état d'analogies ou de ressemblances, et de différences ou de dissemblances, pour former des catégories uniformes et faciliter le travail de la pensée? Moins ces catégories sont nombreuses, plus la pensée évolue avec aisance; par contre plus elle s'éloigne de. la réalité, plus elle perd l'acuité qui lui faisait embrasser, d'une façon plus ou moins confuse, les nuances infinies des qualités des choses. Les expériences célèbres de Begnault ont provoqué l'indignation de certains savants : elles ont pourtan t préparé des progrès considérables ; par contre, aucune collection de mesures, si nombreuses soientelles, ne nous donne une image des mouvements de la mer aussi exacte que la vue directe, réfléchie par la pensée, ou que. l'audition du poème symphonique qui nous place dans le même état d'âme.
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Mais le développement de la science exige des efforts : ceux auxquels la pensée est condamnée par la multiplication de catégories qui sont de plus en plus- étroitement délimitées, grâce à la précision avec laquelle on note les ressemblances et les différences. Accroître cette précision, c'est permettre à la science de tendre vers la finesse de la perception confuse tout en conservant la clarté, la fixité, l'uniformité des notions conventionnelles. Parfois d'ailleurs cette précision fait apparaître des analogies insoupçonnées et merveilleusement fécondes, quand des mesures équivalentes se rapportent à des phénomènes qui semblaient d'essence très différente.
Dans tous les cas, la précision croissante des mesures indique avec évidence que l'uniformité complète n'existe que dans les notions conventionnelles. On saisit mieux alors la nécessité pratique d'une règle telle que celle de la moyenne et des lois qui résultent d'interpolations.
La notion de précision est d'ailleurs toute relative, cariant avec le progrès des instruments. Dans les sciences de la nature inanimée, où le degré de précision dont on se contentait il y a un siècle a été centuplé, on est à même de prévoir certains événements avec une extrême rigueur. Dans tes sciences de la vie, dans les sciences sociales surtout, où les choses se mesurent à l'échelle de l'homme et non à l'échelle des éléments de la matière, on se contente d'approximations relativement larges, suffisantes pour la vie pratique.
Ce n'est pas seulement pour prévoir, c'est aussi pour raisonner juste qu'une certaine précision est nécessaire, car les notions issues de la réalité n'en épousent pas exactement la forme: il importe de limiter la déformation par un critérium universellement adopté.
De là l'utilité du langage mathématique, — qui d'ailleurs peut souvent être réduit à des expressions simples — , tontes
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les fois que l'on raisonne sur dès grandeurs, même quand ces grandeurs se rapportent à la vie de l'homme en société.
Il importe seulement de ne point oublier que l'étude numérique, de même que l'étude analytique, des faits observés ne peut donner plus que le contenu de ces faits. Aussi convient-il de passer les observations au crible d'une critique attentive. « Le développement de la critique, remarque M. Julin, a toujours marché de pair avec l'esprit scientifique. » On pourrait dire encore que l'esprit critique est la première condition de l'esprit scientifique: on ne construit bien que si l'on est à même d'apprécier la valeur des matériaux. Le véritable idéal du statisticien est l'application de l'esprit scientifique à la mise en œuvre des observations numériques. Imprégné de cet idéal, le statisticien ne s'embarrassera guère de la question de savoir si la statistique est une méthode, une science, un groupe de sciences ou un art, ou bien si la statistique peut légitimement intervenir dans de nombreux ordres de connaissances, si au contraire elle doit limiter son domamc à la mesure des phénomènes sociaux.
Les controverses à propos de classification naissent généralement d'un certain désaccord, sur les limites assignées aux catégories dont on discute. On pourrait aussi se demander si la géométrie est une méthode ou une science; on pourrait comparer l'unité de la physique d'Aristote à l'unité d'une discipline particulière telle que la morphologie des plantes, la géochimie ou la mécanique statistique. Il importe moins de savoir si l'étude à laquelle on consacre son activité est ou non une science, que de poursuivre cette étude avec un état d'esprit scientifique, car c'est le seul moyen de déterminer l'acceptation universelle des résultats.
La nécessité de n'aborder les recherches statistiques qu'avec cet état d'esprit est surtout évidente quand il s'agit de statistiques internationales où se heurtent
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souvent des tendances respectables mais opposées. Que de sécurité dans l'état économique des peuples, dans leurs relations permanentes, si l'on connaissait à tout moment, avec quelque précision, d'une part l'état des ressources en produits consommables, quantités produites et stocks, en rapport avec les besoins de la consommation, d'autre part la puissance des moyens de production et des éléments de progrès dans chacun d'eux*. Mais ce. ne sont point des données qu'il soit possible de grouper incontinent par la vertu magique d'une ci/quête accidentelle. Il faut une observation patiente et de longue durée pour que la documentation statistique, arrivant, par des milliers de canaux, des principaux points du globe, se résume en une matière clarifiée et de bon aloi.
De même que les langues diffèrent d'une contrée à l'autre, souvent d'une région à l'autre d'un même pays, le sens et la compréhension des termes qui servent à désigner les catégories, dans les tableaux statistiques, varient suivant les pays, suivant les régions.
C'est ainsi que dans les comparaisons internationales, les rubriques qui caractérisent les âges des individus, les enfants nés vivants ou morts, les religions, les crimes et délits, les degrés d'instruction, les professions exercées, les grèves, les marchandises échangées, les unités de transport, les qualifications d'origine, la circulation fiduciaire, les charges financières publiques, etc., comportent souvent des acceptions différentes; les chiffres correspondant à une même rubrique s'appliquent à des choses qui -ne sont point les mêmes. La principale tâche des organismes internationaux tels que l'Institut international de statistique est d'obtenir une plus grande uniformité, de tendre vers l'unité des relevés, des cadres et des notations statistiques. Mais les difficultés sont grandes; de longs et patients efforts sont nécessaires; longtemps encore on ne pourra légitimer, sur beau-
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coup de points, les comparaisons internationales qu'en les accompagnant de commentaires détaillés c'est-à-dire d'un examen critique attentif des résultats comparés.
On ne saurait d'ailleurs renoncer à ces comparaisons, sous le prétexte qu'elles sont incertaines et dangereuses. Si la vie internationale peut comporter un foyer de lumières communes, un centre de relations permanentes, il importe que la précision et la rapidité des informations sur tout ce qui intéresse l'existence des peuples, s'améliorent sans cesse. Seule la pratique de ces informations peut apprendre dans quel sens et par quels moyens doit se réaliser le mieux. On n'aperçoit en effet l'insuffisance des relevés numériques que lorsqu'on en analyse les éléments, que l'on sonde les différences constatées. Il ne faut point sans cesse fuir le danger, puisqu'il naît de l'intensité de la vie; il impolie seulement d'y parer.
Loin de proscrire les rapprochements douteux, il convient au contraire de. les encourager, à la condition que Von accompagne les chiffres comparés des éclaircissements et des explications nécessaires pour éviter les erreurs d'interprétation; il n'est guère d'autre moyen d'améliorer peu à peu l'élaboration des statistiques, de mettre en relief les défectuosités et d'atteindre un jour l'uniformité désirable des relevés.
Après le bouleversement qui a, mis tant de peuples aux prises, mais qui en a rapproché aussi et qui a créé des liens nouveaux, le désir que l'on ressent de toute part de voir ces liens se fortifier, conduit à multiplier et à rendre plus intimes les relations internationales et sociales, à les sceller de cette confiance mutuelle qui exige une connaissance suffisamment étendue des circonstances de la vie économique et de la vie sociale dans le monde nouveau. Coordonner les informations en évitant les doubles emplois, passer ces informations au crible d'une critique judicieuse, mettre au point les écarts et les rapports constatés: telle
PRÉFACE
Mil
est l'œuvre scientifique qui aidera les nations à se mieux connaître et à apprécier leur valeur respective dans l'effort commun vers la prospérité générale et la justice.
Pour réaliser cette œuvre, ou pour en détacher les fruits les plus utiles, des ouvriers instruits, exercés au travail scientifique , pénétrés des principes de la méthode statistique, sont nécessaires. L'ouvrage que nous présentons aujourd'hui au lecteur apprend à bien observer les faits dont s'occupe la statistique , à apprécier la valeur des observalions et à les mettre en œuvre pour en tirer les enseignements les plus sûrs: c'est un excellent guide où chacun puisera ce qui est essentiel dans la théorie et dans la pratique du travail statistique.
Lucien March.