V. Vie morale : criminalité, prostitution
VI. Vie politique : statistique judiciaire, financière, militaire, électorale, etc.
59. Nous pensons qu'il convient de réserver une place spéciale à la démographie. Pour beaucoup de personnes, la démographie est inséparable d'un exposé réservé à la statistique méthodologique. On la considère souvent comme le prolongement nécessaire, obligé de celle-ci, comme si la méthodologie formait la partie générale, la démographie la partie appliquée ou spéciale d'une science unique : la statistique. C'est une erreur. Levasseur a parfaitement mis
(1) C. Ferraris, La statistica; le sue partizioni teoretiche. Venezia, 1890
(2) Cf. plus haut, n° 10.
DIVISION DE LA MATIÈRE
en lumière le caractère propre de la démographie : « Il y a, dit-il, une étude qui constitue assurément une science et qui est si étroitement liée avec la statistique, qu'on l'a confondue souvent avec elle : c'est la démographie. On a désigné et on désigne encore la démographie sous le nom de « statistique de la population », expression à peu près exacte, quoique un peu étroite, ou simplement de « statistique », expression inexacte. La démographie est la science de la population; elle en constate l'état, elle en étudie les mouvements, principalement dans la naissance, le mariage, la mort et dans les migrations, et elle s'efforce de parvenir jusqu'à la connaissance des lois qui la régissent. C'est la science de la vie humaine dans l'état social; c'est bien réellement une science dans le sens que nous donnons à ce mot, puisqu'elle a un objet distinct, nettement déterminé. <( Si elle a été parfois confondue avec la statistique, c'est que cette dernière est la méthode par laquelle elle procède dans la plupart de ses investigations et la mine de laquelle elle tire la plupart de ses matériaux (1). »
Ces deux dernières observations de Levasseur, qui ont rencontré l'adhésion d'un grand nombre d'auteurs, sont frappées- au coin du bon sens. La démographie ayant son objet propre, sa sphère parfaitement délimitée, est une science qui se sépare nettement de la statistique méthodologique. 'Si la statistique lui fournit la plupart de ses données, elle ne les lui procure pas toutes. La démographie fait de larges emprunts aux sciences anthropologiques et biologiques, aux sciences politiques et administratives, aux sciences juridiques et économiques. En ne se soumettant pas à une méthode unique, elle achève de se classer parmi les sciences et se sépare des disciplines qui n'utilisent qu'un seul procédé de recherche.
(1) E. Levasseur, La population française, t. I, p. 18. Pam, Rousseau, 1889.
On pourrait en dire autant des recherches désignées sous le nom de statistique morale. Ses relations avec la démographie sont étroites, mais au lieu de l'état et du mouvement de la population, la statistique morale envisage certaines actions humaines sous le rapport de l'éthique. Les divorces, les suicides, la criminalité, la folie, 3a prostitution, sont les principaux sujets de ses recherches. On a proposé de la définir : « l'étude statistique de l'immoralité, du désordre moral(l) ». Elle a donc bien aussi son objet propre, son objectif spécial et limité; si, comme la démographie, elle fait surtout appel à la méthode statistique, celle-ci n'est pas seule à lui fournir son concours. Pour apprécier le phénomène collectif qu'on désigne sous le nom de statistique morale, il ne suffit pas de la statistique, mais il faut encore utiliser, dans une large mesure, l'anthropologie, la psychologie et le droit. Un objet particulier, un faisceau de méthodes concordantes vers un but unique assurent à la statistique morale, au même degré qu'à la démographie, le caractère de la science.
60. En dehors de ces deux sciences bien définies, la démographie et la statistique morale, il reste une masse énorme de matière qui constitue la statistique descriptive à proprement parler. On peut la diviser en statistique du territoire, statistique économique, statistique de la vie intellectuelle, politique, administrative, statistique appliquée aux phénomènes physiques, aux caractères biologiques, etc.
Ce qui caractérise la statistique descriptive, c'est d'abord son étendue qui interdit au chercheur isolé d'embrasser la matière dans son ensemble. C'est ensuite la prédominance du point de vue méthodologique sur les résultats concrets. Ceux-ci sont sujets à d'infinies modifications que
(1) Camille Jacquart. « Essais de statistique morale. La criminalité belge 1868-1909 », p. 5. (Extrait des Annales de l'Institut supérieur de philosophie) , Louvain. 1912.
DIVISION DE LA MATIÈRE
la statistique doit relever avec patience et commenter avec sagacité. Mai» dans un travail consacré aux procédés statistiques, il semble bien que le problème méthodologique se pose avant tout autre : montrer comment on fait de bonnes observations dans une sphère nettement définie est chose plus importante que de rassembler dans des tableaux, à coup sûr ingénieux, mais d'un intérêt tout momentané, des résultats dont la comparabilité est parfois douteuse. Il semble donc que la statistique descriptive ait à se proposer de noter l'évolution des méthodes et les acquisitions de la science au lieu de ne viser qu'à réunir des tableaux de chiffres et à en tirer des commentaires.
Nous exposerons en premier lieu les principes de la statistique méthodologique, puis nous en verrons les principales applications à la statistique économique et à la statistique du travail. Cet ouvrage se divise donc en deux parties : la première, consacrée à la méthodologie, est générale; la seconde, qui concerne la statistique économique, est spéciale.
Nous plaçant surtout au point de vue méthodologique, nous ne traiterons point des deux sciences dont nous avons reconnu l'existence indépendante : la démographie et la statistique morale. Ces sciences ont du reste fait l'objet de nombreux et savants travaux.