II. — Limites de l'application du procédé
63. L'application de la méthode n'étant possible qu'à la condition que se trouvent réunies certaines conditions générales, il semble rationnel de consacrer d'abord quelques lignes à l'exposé de ces conditions.
En premier lieu, la recherche à taire ne peut heurter les sentiments intimes de ceux qu'elle concerne, elle ne doit pas faire naître parmi eux des appréhensions de nature à altérer la sincérité des réponses. L'oubli de ces mobiles d'ordre psychologique est de nature à altérer gravement la valeur du relevé statistique. Dans les recherches démographiques, les chances de heurter les sentiments intimes sont relativement peu nombreuses, les questions posées aux citoyens ne pouvant guère provoquer de susceptibilités : le sexe, l'état civil, l'âge, la profession... Certaines de-
mandes des recensements démographiques n'échappent cependant pas entièrement à cette cause d'erreur. Le nombre de personnes mariées ne serait-il pas plus grand d'après le recensement que d'après les relevés de l'état civil! Certaines personnes sans profession avouable n'en indiquent-elles pas une autre pour les besoins de la cause ?
Lorsqu'on introduit dans un recensement des questions touchant au domaine de la conscience, on risque de faire fausse route; telle est la demande qui fut formulée dans l'un des derniers recensements italiens, à peu près en ces ternies : « A quel culte appartenez-vous? » La question, a fait remarquer un auteur, est à double entente. On peut appartenir à un culte en ce sens qu'on est né dans ce culte, qu'on y a été élevé, qu'on en a même rempli des obligations essentielles, sans toutefois le pratiquer encore. S'il s'agissait de s'informer des pratiques religieuses actuelles des recensés, l'inconvénient était encore plus grave, car la question, en ce cas, aurait été directement à l 'encontre de la règle qui place en dehors de la statistique le domaine de la conscience. Dans les recherches relatives aux choses de la vie économique, apparaît souvent le danger de heurter trop directement, par des questions indiscrètes, le sentiment de l'intérêt personnel. Déjà en 1846, Quetelet écrivait ces •lignes, encore vraies aujourd'hui : « Si l'on croit reconnaître dans des questions un but fiscal ou une curiosité inquisitoriale, l 'on ne se fera pas de scrupule de donner des réponses inexactes (1). »
Il n'est pas toujours possible d'éviter complètement que certaines investigations ne paraissent aller à l 'encontre de l'intérêt personnel ou collectif des recensés. Dans ce cas, on s'efforce, au moyen d'une revision attentive du matériel statistique, de faire disparaître, ou d'atténuer dans une
(1) Quetelet. Lettres sur la théorie des probabilités, p. 290.
LE RELEVÉ STATISTIQUE. — GÉNÉRALITÉS
mesure notable, les sources d'erreurs possibles: nous parlerons de ces procédés lorsque nous examinerons les moyens employés par la critique statistique. Bornons-nous à retenir ici cette règle essentielle : dans une enquête statistique, il y a un danger réel à heurter de front des défiances profondément ancrées dans l 'esprit du public, ou à employer des moyens d'investigation, dont la nature même ferait naître de telles défiances. Organiser auprès des chefs d'entreprise une enquête statistique sur les heures de travail des ouvriers adultes, en faisant recueillir les données par les inspecteurs du travail, revient à peu près à affirmer les sympathies du gouvernement à l'égard d'une extension de la réglementation de la durée du travail à une catégorie* de personnes non assujetties encore à de pareilles restrictions. La sincérité des réponses données par les patrons pourrait, à bon droit, paraître douteuse.
64. A ces causes, d'ordre psychologique, limitant la portée du relevé, s'ajoutent des raisons d'ordre administratif et pratique.
Le temps à consacrer à une recherche déterminée peut paraître trop long par rapport à l'intérêt qu'elle présente. Dans le domaine scientifique pur, où les recherches sont conduites par des savants, sous leur responsabilité personnelle, il n'y a guère de place pour des scrupules de ce genre; en cette matière, rien de ce qui ajoute uneparcelle de vérité aux connaissances déjà acquises ne peut sembler inutile; des savants consacrent parfois toute une vie à élucider l'un ou l'autre point obscur, sans se préoccuper de l'importance relative qu'il peut présenter. C'est au point de vue de l'absolu, celui de la science, qu'ils se placent. Si l'on avait dû aborder les problèmes scientifiques avec un esprit « pratique », nos- connaissances générales — cela est certain même du point de vue des applications — seraient autrement limitées qu'elles ne le sont aujourd'hui. Mais la statistique est surtout utilisée pour
les fins de l'administration; il est rationnel d'envisager ses recherches sous l'aspect pratique : la relation entre la peine et le résultat attendu.
L'Etat, principal organisateur des grandes enquêtes statistiques, peut reculer devant la dépense importante qu'exige une recherche étendue. A plus forte raison, les sociétés savantes, les institutions privées, les particuliers, sont-ils en droit d'hésiter à entreprendre des investigations longues et coûteuses. Le prix de revient des travaux statistiques a contribué à créer en faveur de l'Etat une sorte de monopole. Cela est fâcheux, parce que les gouvernements sont rarement bien disposés en faveur des recherches scientifiques et qu'ils ont grand besoin d'être aiguillonnés par la concurrence. Pour se faire une idée du coût d'un travail statistique important, il convient de prendre pour exemple un grand pays, comme les Etats-Unis, et d'autre part une vaste opération, un recensement général. Le tableau ci-après servira d'illustration à cet égard.
Personnel employé au recensement et coût du travail aux États-Unis, de 1830 à 1900 (*)
Recense-
Nombre u'agents du relevé.
Nombre maximum d'agents
Population
Coût total.
Coût par tête.
ments.
Recenseurs
employés
à la tahulation.
totale.
(1) Extrait -de American Census tahmg, publication du Département du Commerce et du Travail, 1903 (a paru originairement dans The century magasine, avril 1903).
(2) Agents employés à là campagne, distincts des agents recenseurs.
LE MELEVÉ STATISTIQUE. -