LE RELEVÉ INDIRECT ; GÉNÉRALITÉS
minimes. La question n'est pas là; elle est de savoir si la répartition des salaires est la même dans tout le pays que dans telle province, si elle est identique dans les industries non enquêtées et dans celles qui ont fait l'objet d'une étude, si la proportion à la population pour les mariages, les naissances et les décès est la même dans tout le pays que dans telle province observée à l'aide de la statistique. Or, a priori, nous pouvons répondre négativement à cette question. Il n'est pas vrai que cette proportion soit applicable telle quelle à d'autres parties que la partie soumise à l'observation. Nous avons vu que la complexité des faits crée des combinaisons innombrables (Cfr. Introduction, ch. III). Comment ces combinaisons pourraient-elles se trouver réalisées, dans un espace étroit, en si grand nombre qu'elles formeraient une image typique du reste? Plus raisonnable apparaît l'hypothèse qu'à chaque condition de milieu, de race, de climat, de culture, d'industrie, d'outillage, de marché, correspond un « jeu » particulier de combinaisons et de causes dont l'ensemble donne au pays, ou à de vastes régions du pays, le caractère qui leur est propre. Lorsque Lavoisier établissait le rapport entre l'étendue cultivée de la France et le nombre de charrues, a-t-il pu tenir compte de la différence des cultures et du sol, des habitudes rurales comme des assolements, de l'étendue du mobilier agricole comme de l'abondance des animaux de trait? Il eût été impossible qu'il le fît, et surtout qu'il réussît à exprimer de telles constatations en un simple coefficient ou rapport.
En second lieu, ce qui manque au relevé indirect pour rentrer dans les conditions du procédé inductif, c'est la vérification, véritable nerf de l'induction. Entre l'observation et la déduction, le statisticien passe parfois trop rapidement sur l'hypothèse en omettant tout à fait la vérification. Le procédé inductif se base sur les caractères d'identité; il manque donc de sûreté quand il s'applique à des faits qui, comme le dit Gabaglio, montrent plus de différences qu'ils n'ont entre eux de ressemblance, qui sont susceptibles d'in-
finies variations comme le sont tous les faits de la vie sociale.
IL — Divisions du relevé indirect.
94. On distingue le relevé indirect par estimation et le relevé indirect proportionnalisê.
Le relevé indirect, surtout par estimation, a été très fréquemment employé avant le XIX8 siècle. Un grand nombre de statistiques anciennes sont basées sur de simples évaluations et, comme on nous en avertit rarement, nous sommes parfois tentés d'attribuer à ces chiffres une rigueur qu'ils n'ont pas et qu'ils ne peuvent atteindre. La population des villes au moyen-âge a été souvent établie par des procédés peu sûrs assimilés à tort à ceux en usage à l'époque actuelle.
Dans le relevé par estimation, on procède :
A. — Par approximation. Cette méthode se base sur la connaissance du sujet que l'observateur est supposé posséder. Les indications fournies constituent des renseignements plus ou moins imparfaits, suffisants pour obtenir une vue d'ensemble et une comparaison en général. La statistique agricole utilise fréquemment ce procédé; il peut avoir son utilité quand il s'agit d'obtenir très vite des renseignements qui ne doivent servir qu'à indiquer une tendance.
B. — Par analogie. Ce procédé consiste en une étude soigneuse des conditions numériques d'un certain nombre de faits d'un ordre déterminé et dans la déduction qu'on en tire à l'égard des conditions quantitatives de faits d'un ordre semblable.
Dans le relevé proportionnalisê, on procède :
A. — De la partie au tout. Une partie seule est soumise à l'observation. Les chiffres trouvés pour cette partie sont ensuite appliqués à la totalité. La statistique postale est
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basée sur deux comptages faits pendant une durée de sept jours, à deux époques différentes de l'année; la moyenne de ces deux relevés, multipliée par 52, fournit le chiffre des correspondances pour l'année entière.
B. — D'un phénomène à l'autre. La condition essentielle est qu'il existe une relation étroite entre les deux ordres de faits considérés. De la connaissance précise qu'on a d'une chose, on déduit les caractères d'une autre chose. Ainsi, on a toujours connu facilement le nombre des naissances et des mariages, tandis qu'on a été longtemps sans savoir le chiffre de la population. Lorsqu'on a pu établir un rapport entre ces divers éléments, le chiffre de la population était supposé être celui qu'on obtenait en multipliant le nombre des naissances par le coefficient calculé précédemment.
L'enquête et la monographie I. — L'enquête.
95. Les enquêtes sont des recherches offrant un caractère moins général que les travaux statistiques proprement dits. Elles ne cherchent pas à embrasser toutes les unités existantes, à les mesurer et à les dénombrer toutes. C 'est à raison de ce caractère que l'enquête appartient au relevé indirect.
On distingue les enquêtes privées et les enquêtes publiques.
Les enquêtes privées rencontrent de nombreux obstacles, car les moyens d'investigation dont les individus isolés disposent sont d'ordinaire fort restreints. Sauf des cas exceptionnels, pour les recherches étendues-, il faut nécessairement l'organisation, les ressources et l'autorité de l'Etat.
Les enquêtes publiques sont organisées par les pouvoirs publics ; on peut en distinguer deux types principaux :
1° Les enquêtes parlementaires. Elles ne sont pas exécutées par les assemblées législatives, évidemment inaptes à cette mission, mais- par des délégués de ces assemblées, ou simplement à leur demande et d'après un programme tracé par elles. Les enquêtes parlementaires peuvent être libres ou obligatoires; dans ce dernier cas, les témoins cités sont tenus de répondre aux questions posées. L'Angleterre est le pays par excellence des enquêtes parlementaires : les questions soulevées par la réglementation du travail en ont nécessité un grand nombre. Aux époques de crise économique, il y a eu dans plusieurs pays des enquêtes sur la condition des classes ouvrières ;
2° Les enquêtes statistiques. Ce sont des travaux statistiques entrepris par des administrations spéciales dans le but de préciser certains- phénomènes sociaux, mais sans recourir an dénombrement complet de toutes les unités, ou n'envisageant que des aspects spéciaux de la question.
96. En quoi l'enquête diffère-t-elle du relevé? C'est une question intéressante sur laquelle on a passé peut-être un peu rapidement. Nous essayerons d'en donner un aperçu systématique.
La matière des enquêtes ne semble différer en rien de celle des statistiques. L'enquête concerne les caractères des sociétés humaines, leurs aspects généraux, leurs manifestations typiques, leurs tendances. Elle s'est dirigée, il est vrai, plutôt vers les problèmes économiques que vers les questions démographiques, mais il n'y a pas là matière à une véritable différenciation. Il est tout naturel que l'enquête ait été l'instrument de recherches préféré dans les investigations sur les heures de travail, les salaires, les budgets ouvriers, car il fallait pouvoir multiplier les coups de sonde et l'on ne pouvait guère attendre l'arrivée des grands recensements; ceux-ci, d'ailleurs, avaient leur sphère d'action nettement circonscrite dont il ne pouvait être question
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de les faire dévier. Kn tant que matière, statistiques et enquêtes sont donc des équivalents.
Sous le rapport de la forme, nous notons une première différence, mais les avis seront partagés sur son importance. La statistique traduit en nombre tous ses résultats ; au contraire, on connaît deux espèces d'enquêtes, les unes ne contiennent que des chiffres, additionnent le nombre de réponses affirmatives et négatives, présentent en tableaux leurs résultats, — ■ d'autres sont d'expression purement littéraire et ce ne sont pas les moins instructives. Pour ceux qui considèrent la notation numérique des observations comme un caractère secondaire de la statistique, la différenciation ci-dessus ne paraîtra pas bien apparente, mais dans l'opinion que nous avons exprimée plus haut, cette question est au contraire essentielle.
Une seconde différence se marque quand on aborde le « comment » de l'enquête. Si les questions envisagées par la statistique et par les enquêtes sont les mêmes, elles ne sont pas traitées de même. Les bulletins des statistiques sont sobres, concis, peu chargés de détails ; ils peuvent suffire à donner une vue d'ensemble du sujet, à en marquer les limites, à mesurer les grandeurs, à faire apparaître les relations causales, mais on a renoncé d'avance, en les dressant, à faire l'inventaire de chacun des traits particuliers des unités. Quelle souplesse et quelle variété, au contraire, dans les questionnaires des enquêtes ! On sent que, plus à l'aise parce qu'il opère sur des groupes moins nombreux et plus faciles à manier, l'auteur de l'enquête a pu multiplier les points de vue, entrer dans des détails interdits à celui qui s'adresse à des centaines de milliers de personnes. L'enquête dispose donc d'un questionnaire plus détaillé et plus riche que la simple statistique. Toutefois cette différenciation n'est pas absolument essentielle, car il y a des enquêtes fort concises et des statistiques très détaillées; le bulletin du recensement belge des industries et métiers de 1896 for
mait, par exemple, une petite brochure d'une vingtaine de pages !
Nous touchons au nœud de la question lorsque nous examinons la question des limites imposées à l'un et à l'autre genre de recherches. Pour exprimer les limites du relevé direct, on a eu recours à une formule extrêmement large : la statistique doit étendre ses investigations au territoire entier, sans en laisser une parcelle inexplorée, et elle doit comprendre dans ses calculs toutes les unités existantes, sans en laisser échapper une seule. Or, aucune exigence de ce genre n'est formulée pour l'enquête ; les limites d'espace sont, en ce qui Ja concerne, larges et flottantes; elles s'étendent et se resserrent au gré des circonstances. Dans ces limites mêmes, il n'est pas question de saisir toutes les unités, mais seulement d'en relever un certain nombre prises comme types. La statistique détermine les dimensions générales des phénomènes, l'enquête en précise les contours.
En résumé, l'enquête est un procédé différant de la méthode statistique, mais par son but, son objet et son aspect général, elle se rapproche tellement du relevé statistique proprement dit qu'elle en forme en quelque sorte une partie intégrante. D'après Salvioni, enquête et statistique sont des divisions coordonnées de l'investigation des phénomènes sociaux, seulement l'enquête est essentiellement descriptive et ne vise qu'à donner des résultats approximatifs, alors que la statistique s'efforce de faire apparaître les dimensions des faits observés* et fournit les résultats de ses recherches sous la forme numérique.
97. L'enquête, d'une bien plus grande souplesse que la statistique, peut viser une infinité de sujets. Pour s'en faire une idée, le lecteur pourra consulter la liste des publications des différents Offices du Travail en Europe et des Bureaux de statistique du Travail aux Etats-Unis ; des exemples en seront analysés avec détail dans la partie de cet ouvrage consacrée à la statistique du travail (tome III).
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Nous distinguons, parmi les enquêtes, plusieurs types appartenant à des classes méthodologiques différentes :
1° L'enquête orale et l'enquête écrite. Les enquêtes parlementaires ou publiques- sont généralement des enquêtes orales, consistant en une suite de questions et de réponses suivant les indications d'un programme général. Les documents écrits sont généralement rejetés en annexe et ne présentent qu 'une importance secondaire.
Les enquêtes se rapprochant du type de la statistique sont des enquêtes écrites ;
2° L'enquête par questionnaires répandus dans le public à un grand nombre d'exemplaires, chacun étant libre d'y répondre ou non; l'enquête par questionnaire à des têtes choisies, individus ou institutions ; celle dont les documents sont présentés et repris par des agents du gouvernement; celle enfin où la documentation est recueillie par des agents spéciaux, visitant les endroits désignés et rédigeant les observations sous leur propre responsabilité?
3° L'enquête dont le questionnaire réclame surtout des renseignements ayant un caractère numérique — celle dont le questionnaire comporte des réponses d'expression littéraire — celle sans questionnaire, n'utilisant qu'un programme général d'investigations que l'enquêteur suit du plus près possible.
98. Nous reproduisons, ci-après, une partie d'un questionnaire d'enquête à caractère statistique.
EEPUBLIQUE FRANÇAISE (1).
Ministère du Travail et de la Prévoyance sociale.
Paris, le 3 janvier 1911.
Statistique générale de la France.
Paris,
97, quai d'Orsay.
Monsieur le Président,
Salaires, certaines
catégories d'ouvriers.
durée du travail de
J'ai l'honneur de vous demander de bien vouloir remplir et me retourner ensuite, le questionnaire ci-contre, relatif aux salaires ordinaires de quelques catégories d'ouvriers.
Aux catégories désignées, et qui ont été inscrites pour permettre des comparaisons avec les enquêtes antérieures, vous pourrez utilement ajouter celles qui, dans la localité, comportent généralement une certaine tarification des salaires.
Je vous serai, en outre, obligé de bien vouloir indiquer, pour les catégories les plus nombreuses, le prix habituel de pension payé par l'ouvrier seul, afin de permettre de comparer le coût de la vie aux différents points du territoire avec les chiffres qu'ont fait connaître les enquêtes précédentes.
Veuillez agréer, Monsieur le Président, l'assurance de ma considération la plus distinguée.
Le Ministre du Travail
et de la Prévoyance sociale, L. Laferre.
A Monsieur le Président du Conseil de prud'hommes.
(1) Extrait de Salaires et coût de l'existence à diverses époques jusqu'en 1910, publication de la « Statistique générale de la France ». Paris, 1911, pp. 15-17.
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CATÉGORIES d'ouvriers
N o m b r e annuel de journées de travail pour la majeure partie des ouvriers de chaque catégorie.
Durée la plus habituelle
de la journée de travail
Salaire ordinaire de l'ouvrier non nourri
OB^EIÎVAÏIONS Indiquer, quand il y a lieu, le salaire de l'ouvrier nourri ; indiquer s'il est . en même temps logé. Dire si le salaire de l'ouvrier nourri ou logé est paye à la journée ou au mois.
En
été
Eu hiver
Par heure
de travail
Par journée
de travail
Ouvriers :
Ouvrier agricole . . .
Garçon jardinier . . .
Garçon boulanger (bri-
Meunier
Garçon boucher (élalier au détail) ....
Garçon charcutier Ouvrier brasseur. . .
Imprimeur-compositeur
Ouvrier tanneur . . .
Sellier bourrelier . .
Cordonnier ....
Ouvrières :
Repasseuse ....
Couturière en robes. ■ .
Antrpç çn^rïïilités
nuiics o y C \j 1 CL 1 1 IC 3
importantes dans la région :
Quelles sont les catégories d'ouvriers du sexe masculin les plus nombreuses dans la région, parmi celles désignées ci-dessus ?
Quel est le prix de pension que payent le plus ordinairement les ouvriers célibataires de ces catégories pour le logement et la nourriture?
99. Une organisation des enquêtes beaucoup moins étroite que la précédente, consiste à charger du travail de recherche, des agents spécialement désignés, appartenant au personnel administratif ou choisis en dehors, en leur prescrivant uniquement de suivre les indications d'un programme général dressé à leur intention. L 'enquête belge sur les industries à domicile, commencée en 1898, qui a paru en dix volumes, appartient à ce type. Nous reproduisons ciaprès le début du programme général; on le trouvera in extenso dans le premier volume de cette*publication ; à raison de sa longueur, il est impossible de le donner ici en entier :
Généralités.
Influence des conditions physiques sur là localisation de l'industrie. Topographie générale, le sol, l'air, les eaux.
Le milieu économique
Le milieu social et moral.
Le milieu physique.
Le milieu démographique. — Population; sa densité.
Caractère industriel de la région : grande, moyenne, petite industrie.
Caractère agricole de la région : grande, moyenne, petite culture Commerce de luxe, commerce d'objets de première nécessité. Etat de perturbation ou de tranquillité sociale. Influence de la coutume et de la tradition. Socialisme, ses moyens d'action et de propagande, leur succès
auprès des ouvriers de l'industrie à domicile. Les notions inorales, leur influence sur la population travaillant à domicile.