II. — La monographie
101. Si l'on s'écarte de la notion de la statistique avec l'enquête, on s'en éloigne bien davantage avec la monographie. L'idée de phénomène collectif est encore présente dans les recherches organisées sous la forme de l'enquête; celleci est une statistique moins complète que le relevé direct, mais les faits qu'elle considère sont de la même essence. La monographie, au contraire, s'attache à un objet qu'elle détaille con amore, elle en analyse toutes les parties, elle en scrute les derniers replis. Mais, par le fait même qu'elle abandonne la recherche collective pour se vouer à l'observation individuelle, la méthode monographique s'éloigne du domaine de la statistique. On n'a pas toujours appliqué à ces notions différentes une critique assez sévère, ce qui fait qu'on a confondu des genres que la logique doit séparer. Le fait seul que la monographie s'acharne à la recherche du « type » n'est-il pas suffisant à la faire classer en dehors de la statistique, laquelle ne concerne que les phénomènes non typiques? Cheysson a déployé beaucoup de diplomatie pour faire admettre la monographie au rang d'une sœur cadette de la statistique. Nous ne pouvons cependant être d'accord avec lui que le relevé direct ou statistique proprement dit jouerait dans l'ensemble de la méthode le rôle de la synthèse, et que celui de l'analyse serait réservé à la monographie. En réalité, la statistique se limite au relevé complet des unités et, par extension, au relevé partiel, par voie d'enquête; elle ne peut consister en la description minutieuse d'un seul fait, fût-il qualifié de fait-type.
Nous résumons ainsi les différences essentielles existant entre la méthode statistique proprement dite et la méthode monographique :
1° La statistique est une méthode propre à l'observation des phénomènes collectifs, qui étudie les faits variables afin d'arriver à la notion du caractère normal. Il
en résulte qu'elle considère les masses, les faits collectifs dans leur ensemble. La monographie ne se propose pas le même but et loin de se livrer à l'étude des masses elle se borne avec soin à l'examen d'un fait soigneusement délimité;
2° La statistique et la monographie ne parlent pas le même langage. Celui de la statistique est essentiellement numérique. Celui de la monographie est littéraire et descriptif ; il comprend des aperçus historiques, philosophiques, économiques, sociologiques et les chiffres n'y interviennent qu 'à titre de documentation ;
3° Les méthodes mathématiques de la statistique, employées dans le but de dégager les résultats généraux, telles que les moyennes, les mesures de la dispersion, l'étude des corrélations, etc., ne trouvent pas d'application dans les recherches monographiques pour la raison qu'elles supposent l'existence d'un très grand nombre de faits, alors que la monographie n'en étudie qu'un seul ou qu'un petit nombre.
La monographie a été utilisée par Le Play pour la description des familles et complétée par l'établissement du budget de dépenses et de recettes. On a appliqué le même procédé descriptif à l'atelier et même à la commune. On peut trouver dans ces travaux des traits de ressemblance entre les deux méthodes statistique et monographique ; ainsi, le domaine qu'elles explorent l'une et l'autre est presque identique ; ce sont les questions se rapportant aux phénomènes sociaux et économiques. On peut traiter les questions de la natalité, de la nuptialité, des salaires, des accidents du travail par la méthode monographique comme par la méthode statistique. Mais l'identité du domaine exploré n'implique pas l'identité du procédé de recherche. Une autre raison invoquée est que les deux méthodes s'efforcent de comparer leurs résultat» dans l'espace et dans le temps ; il nous semble que ce but est commun à toutes les recherches scientifiques et ne suffit pas à conclure à l'iden-
l'enquête et la monog raphie
tité (1). Quelle que soit la valeur des œuvres conçues sur ce type, on ne peut, pour des raisons de logique et de méthode, les comprendre dans le domaine de la statistique.