‹ Principes de statistique théorique et appliquée:Chapitre 4 sur 188 · I. — Phénomènes typiques et phénomènes collectifs · texte numérisé non relu

I. — Phénomènes typiques et phénomènes collectifs

1. A les considérer sous l'aspect de la méthode applicable è leur étude, les phénomènes se partagent en deux catégories. Les uns sont strictement typiques : chaque cas individuel est identique à un autre cas de même nature, se présentant dans des conditions semblables. Des expériences répétées aboutissent partout au même résultat. Que l'on procède à ces expériences, dans des conditions diverses de temps et de lieu, on verra que la règle de formation du phénomène reste une. Les sciences appliquées à la nature inorganique fournissent les exemples les meilleurs dans cet ordre d'idées. La réaction chimique de deux corps est constante : si l'on remarque une déviation par rapport aux résultats précédents, c'est une preuve que les conditions de l'expérience n'ont pas été identiques. Une dissolution de soufre dans du sulfure de carbone, abandonnée à froid à l'évaporation spontanée, cristallise en cristaux octaédriques : chauffés à 110°, ces cristaux se transforment en un agrégat de cristaux prismatiques. La millième expé-

rience ne diffère pas de la première et nous atteignons à la connaissance de la norme par une seule expérimentation.

Les autres phénomènes, au contraire, qu'on appelle phénomènes collectifs, sont atypiques; leurs manifestations varient sans qu'on puisse leur attribuer une règle fixe. Ils sont extrêmement nombreux. On les rencontre non seulement parmi les faits sociaux, mais aussi dans les sciences zoologiques ou botaniques, en météorologie comme en médecine ou en économie politique. Lorsqu'on étudie la composition d'un groupe de population, on se trouve en présence de phénomènes collectifs, mais la démographie n'est pas l'unique domaine où ils se manifestent en aussi grand nombre, ils sont tout aussi fréquents en météorologie, par exemple. Ceci est important sous le rapport méthodologique et nous aurons à y insister plus tard. Ce que nous retenons à présent, c'est que les phénomènes collectifs, essentiellement différents de ceux qu'on appelle typiques, ne se rencontrent pas exclusivement parmi les faits sociaux, ainsi que la réflexion l'indique à chacun sans difficulté.

2. Examinons brièvement deux exemples de phénomènes collectifs, sous le rapport de la méthode d'observation qui s'impose en ce qui les concerne.

La classe ouvrière est exposée à un grand nombre d'accidents- résultant du travail. Ce nombre n'est pas le même chaque année; les accidents ne sont pas aussi fréquents dans toutes les industries ; leur gravité varie, comme aussi les charges que leur réparation entraîne, la nature des lésions survenues, la durée et l'étendue de l'incapacité de travail qui en résulte, etc. Il ne suffit donc pas d'observer quelques accidents de travail pour être informé de la gravité du mal; il faut les compter tous, les observer chacun en particulier, les comparer au nombre d'ouvriers exposés à un même risque, en connaître la gravité et les conséquences, enfin cataloguer ces cas multiples d'après des catégories qu'à première vue nous pouvons imaginer fort

PHÉNOMÈNES ÉTUDIÉS PAU l.A STATISTIQUE

nombreuses et compliquées. Alors seulement nous pourrons nous former une notion de l'accident du travail, car les manifestations de ce fait varient à l'infini et nous ne pouvons savoir à l'avance à quelles lois elles- obéissent. Ce n'est pas en observant une seule ou plusieurs de ces manifestations que nous y parviendrons, mais en les relevant toutes et en tenant compte des conditions dans lesquelles elles se produisent.

Sous nos climats occidentaux, il pleut souvent et les heures ensoleillées nous sont parcimonieusement mesurées. Pour savoir dans quelle mesure la pluie tombe, ou quelle est la fréquence de l'apparition du soleil, nous ne pouvons nous contenter de noter qu'il pleut ou qu'il ne pleut pas tel jour, que le ciel est resté couvert ou que le soleil a brillé. Il nous faut, au contraire, nous livrer à des observations régulières pendant une série d'années, répartir les observations d'après les mois pendant lesquels elles sont faites, mesurer la quantité d'eau tombée, compter les heures de soleil, etc. D'après ces calculs, nous serons en mesure de définir, à ce point de vue particulier, le climat du pays que nous habitons; encore ne pourrons-nous le faire avec certitude que pour les régions qui avoisinent les postes d'observation. Le climat est un phénomène collectif, dont les manifestations sont variables, et dont la norme ne peut se définir qu'à l'aide d'un grand nombre d'observations.

La méthode qui observe les variables pour en déduire le normal ou le typique convient essentiellement aux phénomènes collectifs, comme l'expérimentation convient aux phénomènes typiques : c'est la méthode statistique.

3. La différence profonde qui sépare les phénomènes typiques des phénomènes collectifs, en ce qui concerne le mode de leurs manifestations et, par conséquent, la méthode d'après laquelle il convient de les observer, tient évidemment à la simplicité, d'une part, à la complexité, d'autre part, des causes agissantes. Dans la nature inorganique, les

causes qui interviennent sont constantes; pourvu que les conditions dans lesquelles elles opèrent soient semblables, elles reproduisent mécaniquement les mêmes effets. Elles ne pourraient en produire d'autres. L'expérimentation réalisée dans des conditions rigoureuses ne peut donc que répéter des résultats identiques; aussi est-il inutile de la multiplier. Dans les faits collectifs, au contraire, il y a une multitude de causes opérantes qui s 'entre- croisent, s'enchevêtrent et produisent des différenciations infinies dans les manifestations des phénomènes. D 'où cette conséquence que si l'on veut dégager les caractères les plus fréquents, les tendances les plus communes, il faut nécessairement observer un grand nombre d'unités, afin de réunir tous les caspossibles et classer ensemble ceux qui présentent de& analogies. Cette besogne de classement est d'autant plus longue et présenté d'autant plus de difficultés que le& causes agissantes sont nombreuses et enchevêtrées. Mais il n'y a pas d'autre moyen de parvenir à la connaissance des faits collectifs et l'on peut dire en toute raison que le procédé statistique est indispensable pour décrire et analyser les groupes trop étendus ou trop complexes qui ne peuvent être saisis par la simple observation scientifique isolée (1).

4. Si les phénomènes collectifs étaient soumis à des variations incessantes, telles que les traits observés aujourd'hui ne seraient plus vrais demain, il n'y aurait qu'un intérêt fugitif à les observer ; on pourrait même dire que cet intérêt serait trop mince pour justifier la peine et la dépense que coûtent les observations portant sur des masses considérables. C'est l'opinion que se forment souvent de la statistique certaines personnes qui n'ont qu'une notion incomplète du concept de loi sociale, économique et statistique. Parce qu'elles se rendent compte de ce que le monde éco-

(1) Wagnek, Les fondements de l'économie politique, t. I, p. 289. Paris, Giard et Brière, 1904.

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