I. — Généralités et division de la matière
135. Le relevé des unités place sous les yeux du statisticien un amas confus de matériaux entre lesquels il opère un choix par le moyen de la critique. Ce premier travail achevé, il reste à classer, à distinguer d'après leur nature et d'après leur grandeur les unités définitivement retenues, puis à les compter d'après les divisions établies. Cet ensemble d'opérations nouvelles constitue le dépouillement. On peut le définir : « l'opération par le moyen de laquelle s'opère la répartition des unités ou faits recueillis par le relevé, afin d'en rendre l'étude possible et même aisée ».
On peut distinguer dans le dépouillement trois opérations distinctes : 1° reconnaître les qualités individuelles de l'unité, de façon à permettre d'éffectuer la répartition, d'après leur nature, des faits observés; 2° grouper les unités de même genre dans les classes établies au préalable et selon les conditions de temps et d'espace, pour constituer les données statistiques; 3° totaliser les résultats partiels afin d'arriver à une expression synthétique. A ces trois opérations correspondent deux phases distinctes du travail : A, la préparation et B, l'exécution du dépouillement.
Les faits statistiques, convenablement classés, forment ensemble ce qu'on appelle une « donnée statistique ». La donnée statistique n'est pas la même chose que l'unité du relevé. Cette dernière est un fait unique : un délit, une entreprise industrielle, une importation de marchandise, sont des unités statistiques. Tant de délits de telle sorte, constatés dans telle région à une époque déterminée, tant d'entreprises d'une nature spéciale, existant dans une localité, à une date précise, forment des données statistiques. Lorsque l'unité est examinée par le statisticien au moment de la première opération du dépouillement, on peut encore reconnaître ses qualités individuelles : l'entreprise industrielle dont les caractères spéciaux sont retracés par ce bulletin, placé sous mes yeux, occupe exactement 27 employés et 351 ouvriers. Pour autant que ces caractères suffisent à me renseigner au sujet de l'importance de cette entreprise, je suis fixé à cet égard autant qu'il m'est possible de l'être. Mais ces caractères individuels ne vont pas tarder à disparaître : ayant à estimer l'importance des entreprises, j'ai été amené à créer des divisions portant uniquement sur le nombre des ouvriers occupés et à établir ces divisions selon des limites arbitraires, réalisées déjà dans des dénombrements antérieurs et admises par d'autres pays. Il existe une de ces divisions pour les entreprises occupant de 200 à 499 ouvriers; c'est là que mon entreprise de 351 ouvriers va se trouver classée avec d'autres, les unes plus importantes, les autres moins. L'agglomérat des entreprises faisant partie de cette division pour l'industrie étudiée et dans la localité dont il s'agit, forme une donnée statistique. Il y a autant de données statistiques qu'il y a de nombres, c'est-à-dire do groupements de chiffres, dans une publication. Ce qui caractérise la donnée statistique, c'est la disparition de tous les caractères individuels de l'unité et leur remplacement par des classes-limites qui enserrent, d'une manière plus ou moins étroite, une série de faits présentant des caractères semblables ou à peu près semblables.
PRÉPARATION DU DÉPOUILLEMENT
Le processus du dépouillement consiste donc en une série de groupements, de totalisations. Il y a groupement lorsqu'on arrête les classes-limites entre lesquelles les unités seront réparties; il y a groupement encore lorsqu'on réunit les unités dans ces classes, comme on trie la correspondance dans les bureaux de poste ou comme on place des fiches dans un classeur; il y a groupement surtout lorsqu'on réunit des totaux partiels pour en faire un total général.
136. Le dépouillement est une phase extrêmement importante des travaux statistiques, mais il n'est pas, comme certains paraissent le croire, leur point d'aboutissement. Si le praticien considère sa besogne achevée avec le dépouillement, le statisticien épris de sa science considère qu'alors seulement commence la partie intéressante de sa tâche. Après avoir groupé les résultats partiels au moyen du dépouillement, il faut encore en effet les sérier, en tirer les moyennes, les soumettre à un contrôle mathématique, déterminer leurs résultats les plus probables, les soumettre à une interprétation logique. Il y a des liens si étroits entre ces diverses opérations et celles du dépouillement qu'on pourrait presque considérer les unes comme la suite logique des autres, mais il vaut mieux les étudier séparément. Ainsi, les fins administratives de la statistique sont mises à part du travail scientifique. Toute cette dernière partie conserve alors son unité et les phases dont elle se compose s'orientent vers un but unique : la connaissance scientifique des phénomènes collectifs. C'est pour ces raisons que nous avons, dans cet ouvrage, séparé en deux parties l'exposé théorique de la méthode et qu'après avoir montré les procédés matériels de recherche, nous décrivons, dans le second livre, des méthodes scientifiques de vérification et d'interprétation des résultats.
137. Il n'est pas inutile de constater que toutes les parties des renseignements recueillis ne sont pas soumises au dé-
pouillement. En effet, bon nombre de questions des bulletins ne sont posées qu'à titre de contrôle d'autres demandes, ou pour mieux assurer l'authenticité des déclarations, ou simplement dans un but administratif quelconque n'ayant aucune relation avec les données statistiques. Ces questions ont généralement leur utilité même au point de vue statistique pur, mais elles ne font point partie, comme telles, du dépouillement. Ce fut certes un grand progrès que la substitution, lors du recensement de Paris, en 1817, des états nominatifs aux états simplement numériques qui étaient la règle auparavant. En donnant seulement le nombre et non les noms des personnes comprises dans le recensement, maison par maison, <( on s'expose, disait l'auteur d'un rapport de l'époque, à des erreurs considérables, dont le nombre est infini (1) ». Si utile que soit cette réforme, il n'en reste pas moins exact que les noms des recensés ne fournissent aucune matière utilisable pour le dépouillement. Ces données ne sont pas assimilables à des scories qu'on doit rejeter systématiquement, elles ont leur utilité, parfois.de premier ordre, mais c'est à un autre moment, celui de la critique statistique, qu'elles ont leur rôle à remplir. Arrivé au stade du dépouillement, le statisticien n'a plus à s'en occuper.