II. — Conditions générales du dépouillement
138. Nous avons fait remarquer que le dépouillement consiste essentiellement en une suite de groupements embrassant un nombre croissant d'objets. Du simple fait que les unités ne peuvent être présentées avec leurscaractères individuels, à cause de l'impossibilité intellectuelle de saisir les ressemblances et les différences des objets compris dans une énumération infinie, il résulte que tout dépouillement débute par une totalisation. Or, une conséquence méthodologique très importante se dégage de cette
(1) Cfr. Block (M.), Traité de statistique, p. 358, Paris, 1886.
PRÉPARATION DU DÉPOUILLEMENT
constatation : c'est que le dépouillement ne peut logiquement s'écarter trop de l'état original du matériel. S'il simplifie à l'excès les caractères- des unités, il nuit à la ressemblance, il altère les traits du modèle. Reprenons l'exemple donné plus haut ; supposons qu'au delà de 200 ouvriers il n'y ait qu'une classe unique groupant tous les établissements industriels comptant plus de 200 travailleurs. Cette classe serait beaucoup moins significative que la série de celles établies d'habitude dans les statistiques industrielles, qui rangent encore les entreprises en trois ou quatre divisions d'après l'importance de leur personnel ouvrier (200 à 499 — 500 à 999 — 1.000 à 1,999 — 2.000 et au delà). Ces classes forment déjà des totalisations où se trouvent confondues des unités de caractère différent, quoique assez semblable encore. Plus on les raréfie, plus on augmente l'incertitude touchant la natrire exacte et la grandeur des unités qui s'y trouvent renfermées. En simplifiant à l'excès, on empêche tout jugement de se former sur une base logique, l'on rend presque inutilisable le matériel primitif et l'on réduit la portée de l'utilisation de la recherche. Même avec des classes-limites bien établies-, il peut être utile de faire ressortir, à l'aide de notes, les caractéristiques de certaines unités comprises dans ces classes, mais qui présentent des traits se* détachant de l'ensemble.
En plus des considérations ci-dessus, il convient de remarquer que le matériel original n'est pas à la disposition des chercheurs, de telle sorte que la publication, pour produire son maximum d'utilité, doit s'écarter aussi peu que possible de la situation qu'ont fait connaître les bulletins. Comme nous ne pouvons prévoir jusqu'à quel point de détail l'un ou l'autre chercheur voudra descendre, il est bon de se montrer très prudent au cours de l'élaboration des modèles de tableaux, en ce qui concerne les éliminations à pratiquer dans le matériel original. Dans une statistique des salaires, la première exigence scientifique consiste à recueillir des salaires qui représentent effectivement ce
que gagne chaque ouvrier pendant une journée normale de travail et à rejeter les moyennes, qu'elles, se rapportent à un seul individu ou à plusieurs. Mais, même avec ce principe dont l'exactitude est évidente, on peut arriver à un rendement scientifique très différent selon le mode d'organisation du dépouillement et de la présentation. En négligeant certains détails on peut nuire gravement à l'utilisation ultérieure des données statistiques. Ceci revient, en somme, à augmenter le coût relatif de la statistique : moins les renseignements donnés sont nombreux, plus s'élève leur coût relatif. Pour répondre à un nombre de problèmes convenables, une statistique des salaires doit envisager : la nature exacte de l'industrie, le mode d'exploitation des entreprises, l'importance de la localité où l'entreprise est établie, sa situation urbaine ou rurale, l'âge et le sexe des ouvriers, leur spécialité professionnelle, la nature du travail : mécanique ou à la main, etc. (1). Si l'un de ces éléments fait défaut, telle recherche intéressante peut être rendue impossible.
Cette exigence se trouve limitée par la dépense en temps et en argent que rendrait nécessaire une publication aussi étendue. Mais cette dernière considération n'enlève rien de sa force au principe précédent. La statistique doit à la recherche scientifique de 'présenter les résultats de ses investigations dans le plus grand détail possible. De même que, dans les sciences naturelles, l'observation in situ et la présentation dans les conditions de l'observation sont à la base de la méthode (2) , ainsi, dans notre matière, doiton conserver avec soin les caractères propres des unités recueillies.
(1) La statistique des salaires dans les industries textiles en Belgique au mois d'octobre 190], (Office du Travail, Bruxelles. 1003), ne comprend pas moins de 100 tableaux analytiques au moyen desquels ces divers éléments et leurs combinaisons se trouvent présentés et étudiés.
(2) Voyez sur ce point les remarques si judicieuses de' M. Oilson dans son beau- livre : Le Musée d'histoire naturelle moderne, p., 35, Bruxelles,, 1914.
PRÉPARATION DU DÉPOUILLEMENT
Ce qui importo surtout, c'est que les données publiées répondent à un usag'e pratique, qu'elles renferment la solution à donner au plus grand nombre possible de questions, sans négliger, à côté du but scientifique, l'intérêt, administratif. Le statisticien est parfois tenté de considérer avec quelque dédain l'un ou l'autre point dont l'intérêt lui échappe. Si la demande est formulée en vue de répondre à un but déterminé et n'est pas- inspirée par. une vaine curiosité, pourquoi ne pas tenter de lui donner réponse ? Pour un groupe d'administrateurs telle question, qu'on est tenté de rejeter, peut avoir autant d'intérêt qu'en présente pour le statisticien la détermination d'un coefficient. Ce qui n'est pas dépouillé et publié est pratiquement perdu ( 1 ) .
139. La multiplicité des sujets auxquels touche la statistique et l'obligation de présenter les questions sous leurs différents aspects afin de permettre l'utilisation aussi complète que possible du matériel recueilli, nous avertissent suffisamment de ce que le dépouillement comportera souvent plusieurs phases successives; chacune d'elles sera relative à un groupe distinct de questions. L'ensemble des rubriques de présentation des données relatives à un groupe spécial de questions s'appelle un cadre statistique. Dans un recensement de la population, le dénombrement, par commune, de la population de droit et de fait, du territoire et des maisons et bâtiments forme un cadre statistique ; il y a un lien entre la population de droit et de fait, comme il y en a un entre la population et le territoire (densité de la population) et entre le nombre de ménages et le nombre de maisons habitées. En ouvrant au hasard le recensement de la population en Belgique (1910) nous voyons que, dans l'arrondissement de Courtrai, il y a 44,597 maisons et 45,153 ménages, d'où l'on
(1) Bowley (Eléments of statistics) expose sur ce point des aperçus très intéressants.
peut conclure à l'instant que, sauf exception, chaque ménage a sa maison. A Bruxelles, au contraire, il y a 58,299 ménages et seulement 20.758 maisons. La réunion, dans un même cadre, de données se rapportant à un même groupe de questions, facilite les recherches et suggère souvent des rapprochements utiles. Un autre cadre statistique sera formé en tenant compte de l'âge des habitants et de leur degré d'instruction, etc.
Pour qu'un cadre statistique soit bien composé, il doit répondre aux conditions suivantes : 1" constituer un ensemble logique ayant trait à un groupe de questions; 2e présenter les données dans un ordre rigoureux en rapprochant celles qui sont connexes; 3° ne contenir que des données homogènes, présentées d'après une base unique; c'est par une fausse économie ou par le vain désir de paraître savant en se montrant compliqué qu'on accumule les données dans un cadre unique; 4° comporter une présentation telle que les données se combinent entre elles et paraissent sous leurs différents aspects ; la simple juxtaposition des données statistiques ne suffit pas à réaliser les fins propres de la présentation.
140. On peut considérer comme un cadre statistique un exposé systématique réduit à un seul élément, mais, en général, on réserve cette dénomination à des ensembles de données se groupant autour d'un même sujet. Comme exemple du premier cas, il est certain que les données suivantes forment un cadre statistique simple :
ANNÉES
Population de la France (rési lente) évaluée au milieu tle chaque année (1).
ANNÉES
Population de la France (résidente) évaluée au milieu de chaque année (1).
1911 (prov.)
(1) Statistique générale de la France. Annuaire statistique 1911. Résumé rétrospectif, n° 11.
PHÉPAHATION DU DÉPOUILLEMENT
Mais ce n'est pas sous cette forme simple que se présentent d'habitude les cadres statistiques. Ils visent à grouper, dans les diverses colonnes d'un tableau, des éléments qui, rapprochés les uns des autres, fournissent aux chercheurs la réponse à diverses questions. Ainsi on rapproche l'état et le mouvement de la population comme dans le cadre suivant, emprunté à la source citée plus haut :