‹ Principes de statistique théorique et appliquée:Chapitre 58 sur 188 · I. — Organisation du dépouillement · texte numérisé non relu

I. — Organisation du dépouillement

157. Dans toute opération technique, la valeur des résultats est en raison directe de la perfection des moyens employés. Il y a donc un intérêt primordial à ne recourir qu'à des méthodes éprouvées tout en étant décidé à accueillir sans hésitation les améliorations dues aux progrès des sciences ; il faut savoir être assez conservateur pour ne pas sacrifier à la légère une organisation dont les résultats furent longtemps jugés satisfaisants, mais, d'autre part, rien ne serait plus désastreux que l'entêtement à ne pas s'écarter des voies suivies jusque-là et l'obstination à ne pas reconnaître les progrès accomplis. C'est de cette double pensée qu'il convient de s'inspirer en arrêtant les méthodes à employer dans l'exécution du dépouillement.

Le dépouillement peut être exécuté de deux façons : par la méthode décentralisée et par la méthode centralisée.

La méthode décentralisée est celle qui consiste à confier à des autorités administratives inférieures le soin, non seulement de recueillir les renseignements statistiques, mais de les réunir, de les classer et de les dépouiller suivant le plan et d'après les instructions transmis par l'organe central. Dans ce système, le travail de l'organisme central consiste principalement dans des contrôles formels plutôt qu'essentiels et à mettre bout à bout les divers relevés partiels que lui transmettent les autorités subordonnées. Dans la méthode centralisée, au contraire, aucun dépouillement n'est effectué qu'au centre ; c'est à peine si les agents recen-

seurs et les administrations communales sont chargés de quelques classements préalables n'ayant rien de commun avec le dépouillement proprement dit.

Lorsque la méthode décentralisée est appliquée dans toute sa rigueur, le dépouillement ne se t'ait pas en une étape, mais en plusieurs, aussi nombreuses que les degrés de l'échelle administrative qui relie l'organe exécutant à l'organe central. Tel était le système suivi en France pour le recensement général de la population avant 1901. Les mairies étaient chargées du dépouillement des données se rapportant à la commune ; les sous-préfectures réunissaient les données des communes de leur ressort, et les préfectures, à leur tour, groupaient les données par département. L'organe central recevait uniquement ces « états », objets de manipulations successives auxquelles il était resté totalement étranger ; ne possédant pas les documents originaires, il n 'était pas à même de procéder à une revision quelconque du matériel statistique et du moment que les opérations arithmétiques étaient correctes, il devait s 'estimer satisfait. Déjà en 1880, une commission nommée auprès du ministère de l'Intérieur, puis le Conseil supérieur de statistique, attirèrent l'attention sur les- inconvénients de ce système; en 1894, une commission instituée par le ministre du Commerce se prononça aussi en faveur du dépouillement central des bulletins du recensement des industries et professions dont elle avait à tracer le plan. Cette recommandation fut entendue en 1896 pour la partie professionnelle des bulletins de recensement. Depuis 1901, le dépouillement du recensement de la population est, en France, complètement centralisé.

158. A quel système convient-il d 'accorder la préférence ? La question, qui a pu paraître douteuse il y a longtemps, ne l'est plus aujourd'hui. La science et la pratique se sont prononcées en faveur du dépouillement centralisé et à l'appui de leur décision l'on apporte les arguments suivants :

EXÉCUTION DU DÉPOUILLEMENT

1" Le dépouillement centralisé est le seul système qui permette d'introduire dans l'administration de la statistique le principe général d'organisation qui, depuis longtemps, est en vigueur dans l'industrie et dans les sciences : la spécialisation des fonctions. Celui-ci entraîne les conséquences suivantes : les aptitudes diverses des agents sont employées au mieux; l'entraînement résultant de la répétition de la même opération augmente le rendement; le chef de l'organisme central, surveillant tous les résultats des diverses opérations, peut corriger progressivement les défauts que le fonctionnement accuse ; un outillage perfectionné peut être mis en usage avec son maximum de rendement, etc. ;

2° Au point de vue administratif, la centralisation présente l'avantage de mettre fin aux revendications justifiées que faisaient entendre les administrations inférieures, déjà encombrées de travail, et auxquelles l'exécution des statistiques apportait un notable surcroît de besogne ;

3" Le travail statistique dans les administrations inférieures étant intermittent, il n'y a pas possibilité d'y former des employés vraiment aptes à cette tâche. Les statistiques sont dépouillées par des agents non qualifiés spécialement, n'ayant pas d'intérêt à l'exécution correcte du travail; au contraire, le dépouillement centralisé fait passer le travail statistique aux mains d'un personnel spécialement recruté, responsable, intéressé à accomplir sa tâche le mieux possible ;

4° Il est impossible d'assurer l'uniformité des décisions concernant les classements et les autres questions, si nombreuses, qui se posent au cours du dépouillement, ailleurs que dans le système centralisé. Une telle entreprise rentret-elle dans cette rubrique de classement, ou cette autre? S'agit-il d'une entreprise appartenant à l'industrie à domicile, ou à l'industrie en atelier? De pareilles questions, qui exigent des solutions d'espèce, ne peuvent être résolues par des instructions générales si détaillées qu'on veuille les sup-

poser. Pour être homogènes, les réponses- doivent être formulées par un organisme central. La solution consistant à recommander aux autorités, communales et provinciales de soumettre à l'organe central les questions douteuses, est illusoire : cet expédient ferait perdre trop de temps et il n'est utilisé par personne. De même, est insuffisante à assurer l'homogénéité des décisions, la communication par l'organe central, à toutes les autorités subordonnées, des solutions qu'il a données à des difficultés qui lui ont été soumises : rien ne dit qu'on tient compte de pareilles recommandations, ni qu'elles n 'arrivent pas trop tard.

5° L'utilisation complète du matériel statistique exige la confection de nombreux tableaux dérivés qu'un personnel spécial est seul à même de concevoir et d'exécuter. Ce personnel ne peut se trouver que dans un bureau central où il a acquis, par la pratique, les qualités nécessaires à sa tâche. Pour bien utiliser une statistique, il faut avoir assisté à toutes les phases du dépouillement, sinon on court le risque de commettre de fortes erreurs dans l'interprétation. Au nombre des conditions requises pour l'utilisation rationnelle des données, on peut citer l'emploi d'un outillage mécanique complet, qui ne peut se trouver que dans les bureaux d'un organisme central.

159. A ces raisons, on oppose quelques objections, mais sans une valeur décisive : 1° le bureau central sera submergé sous la masse des documents à utiliser. Réponse : il est vrai que la tâche du bureau central est beaucoup plus rude que par le passé, mais l'expérience acquise depuis pins de trente ans montre que la besogne dont il est question ne dépasse pas les forces administratives dont dispose l'Etat moderne ;

2° Ecrasé par sa besogne matérielle, l'organe central ne pourra donner une attention suffisante à la correction des documents. Réponse : les faits, qui sont plus éloquents que tout le reste, prouvent exactement le contraire. Une revi-

EXÉCUTION DU DÉPOUILLEMENT

sion sérieuse n'est possible qu'à la condition que le bureau central possède les bulletins mêmes de la statistique et qu'il soit chargé de les dépouiller. Toute l'évolution de la statistique administrative se fait en ce sens depuis de nombreuses années;

3° La correction des bulletins est malaisée à cause de l'éloignement du bureau central : il ignore les circonstances locales et ne peut s'en inspirer. Réponse : l'objection ne serait fondée que dans l'hypothèse seulement où le bureau central prendrait la charge de toutes les corrections, mais dans la plupart des cas il se borne à renvoyer aux autorités locales les bulletins défectueux (1). De nos jours, les moyens actuels de communications permettent à l'organe central de se renseigner, rapidement et à peu de frais auprès des intéressés eux-mêmes : ainsi, lors du recensement belge de 1910, nous avons fait usage du téléphone d'une manière intensive pour réclamer aux chefs d'entreprise les renseignements complémentaires qu'il fallait réunir.

Nous croyons inutile de répondre à une dernière objection d'après laquelle, dans le système centralisé, le chef de l'administration manquerait de temps pour cultiver la science.

Il n'est pas douteux que le dépouillement centralisé soit une forme supérieure de l'organisation de la statistique. Aussi presque tous les pays l'ont-ils successivement adopté. Il ne reste guère de vestiges de l'organisation ancienne que dans la mission confiée, parfois encore, aux autorités locales, de classer les bulletins statistiques dans l'ordre indiqué par le bureau central. Il n'y a rien à redire à cette modalité de la décentralisation; elle a pour effet de débarrasser

(1) L'Office du Travail de Belgique, lors du recensement de l'industrie et du commerce (1910), a renvoyé, pour correction, aux autorités locales, ^83,000 bulletins de recensement, sans compter les très nombreuses corrections qu'il a effectuées lui-même, d'après les renseignements réclamés directement aux chefs d'entreprise.

l'organe scientifique d'une besogne aussi longue que fastidieuse.

Les forces administratives mises à la disposition de l'organisme central pour venir à bout de la tâche énorme qui lui est assignée, sont parfois considérables. Aux Etats-Unis, lors du recensement fédéral de 1910, 650 i>ersonnes étaient occupées, au début de l'année 1910, aux travaux préparatoires; 3,800 personnes étaient au travail au mois de septembre 1910, leur nombre était réduit à 2,868 en juin 1911 et à 2.458 en septembre de la même année. Le personnel est toujours engagé à proportion du travail actuel; aussi la durée des services est parfois très limitée : 60 jours seulement dans certains cas. Le nombre des employés d'administration est très faible par rapport à celui des agents temporaires. Ainsi, il n'y avait que 24 personnes du service administratif pour 2,540 employés, 169 aides et 42 ouvriers mécaniciens occupés à la fabrique de machines à calculer annexée aux bureaux du Census (1).

Page 1